(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) « Ramon Fernandez, Messages (juillet 1926) » pp. 124-125
[p. 124]

Ramon Fernandez, Messages (juillet 1926) w

Je ne crois pas exagéré de dire qu’en publiant ce recueil d’essais, M. Fernandez a donné la première œuvre importante du mouvement de construction et de synthèse qui se dessine chez les  jeunes écrivains d’aujourd’hui.  La  « critique philosophique » qu’il voudrait inaugurer « ne se contenterait pas d’étudier  les  œuvres pour elles-mêmes dans leur signification historique ou technique, mais tâcherait d’épouser  le  dynamisme spirituel qu’elle révèle, puis de  les  situer dans  l’ univers humain ». M. Fernandez a tout  le  talent qu’il faut pour lui faire acquérir droit de cité.

Voici enfin un critique qui sait tirer une leçon constructive des expériences entreprises par  les  générations précédentes. Parce qu’elles se sont souvent enlisées dans leurs recherches, il ne  les  condamne pas d’un « Jugement » sans issue sinon vers  le  passé catholique ; mais tenant compte de leur effort, il puise dans  l’ échec même de leurs analyses  les  éléments de sa synthèse, qui se trouve ainsi continuer leur œuvre, comme une découverte couronne une série d’expériences négatives.

 La  critique de ces expériences négatives est contenue surtout dans ses essais sur Proust, Pater et Stendhal. Certes, il était temps que  l’ on dénonce  la  confusion romantique de  l’ art avec  la  vie, qui empoisonne et  la  morale et  l’ esthétique modernes. Et à ce propos, il faut souhaiter que M. Fernandez aborde par ce biais  l’ œuvre de Gide, qui plus qu’aucune autre me paraît liée à cette confusion. Mais s’il est bien établi que  les  lois de  la  vie sont essentiellement différentes des lois de  l’ œuvre d’art, il ne s’en suit pas forcément que  l’ on doit nier toute communication directe entre  l’ œuvre et  le  moi, comme  le  fait M. Fernandez dans un essai sur  l’ Autobiographie [p. 125] et  le  Roman, dont pour ma part je suis loin d’admettre plusieurs thèses beaucoup trop absolues. M. Fernandez tente de prouver par exemple que  l’ œuvre d’art ne peut être un moyen de connaissance personnelle. Après quoi il écrit : « II y a, en fait, deux manières de se connaître, à savoir se concevoir et s’essayer. » Fort bien, mais  l’ œuvre n’est-elle pas une façon particulière de s’essayer ? Je ne puis amorcer ici une discussion de ces thèses subtiles, d’autant que  la  position de  l’ auteur dans cet essai me paraît encore ambiguë : on peut se demander s’il nie vraiment  l’ interaction de  la  vie et de  l’ art, ou s’il  la  condamne plutôt, à cause des confusions qu’il y décèle.

 Le  meilleur morceau du livre est  l’ essai sur Proust et sa théorie des « intermittences du cœur » dont Fernandez donne une critique décisive. Et c’est justement par opposition à  la  conception proustienne de  la  personnalité — « mosaïque de sensations juxtaposées » — qu’il définit sa propre théorie de  la  « garantie des sentiments », où  l’ on est en droit de voir  le  germe d’un moralisme nouveau qui se fonderait solidement sur  les  données modernes de  la  psychologie et de  la  philosophie. Pour nous prémunir contre  le  pouvoir d’analyse — une analyse qui retient  les  éléments de  la  personnalité moins  le  « principe unificateur » — que  la  psychologie freudienne et proustienne a porté à un point si dangereux, il nous propose  l’ expérience d’un Newman,  les  exemples d’un Meredith et d’un Stendhal, qui ont su « penser dans  le  train de  l’ action, faire de  la  psychologie à  la  volée », et donc connaître  l’ homme dans  l’ élan qui fait sa véritable unité. Je me borne à signaler encore un thème qui revient dans la plupart de ces essais :  l’ esthétique du roman. Fernandez en formule une théorie assez proche du cubisme littéraire, et qu’il serait bien utile d’adopter, si  l’ on veut éviter  les  confusions qui sont en train d’ôter sa valeur littéraire au genre  le  plus encombré et  le  plus impur qui soit.

On n’a pas ménagé  les  critiques à cette œuvre. Cela tient surtout à sa forme : il est parfois agaçant de pressentir sous  l’ expression trop technique ou obscure, une richesse d’idées neuves et fortes, mais péniblement comprimées. Ce défaut de forme est peut-être inhérent, dans une certaine mesure, au genre de critique pratiqué par Fernandez. Périlleuse situation que la sienne, en effet, où  l’ on court  le  double risque de paraître trop littéraire aux philosophes, et trop philosophe aux littérateurs. Il manque à M. Fernandez un certain recul par rapport à ses idées, on  le  sent un peu gauche encore dans  les  positions conquises. Il n’empêche que son livre manifeste une belle unité de pensée, et qu’il propose quelques directions très nettes de synthèse. Avec une œuvre comme Plaisir des Sports de Jean Prévost, et  les  essais politiques de Drieu la Rochelle,  les  Messages de Fernandez sont les premières contributions à  l’établissement d’une éthique adaptée aux besoins modernes.