(1929) Les Méfaits de l’instruction publique (1972) « 1. Mes prisons » pp. 12-17
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1. Mes prisons

Il existe des gens qui s’attendrissent sur leurs souvenirs de classe. C’est qu’ils les  confondent avec ceux de leur enfance et  les  font indûment participer de  la  même grâce. Voyez Péguy, quand il essaye de nous faire croire qu’ « il n’y a rien au-dessus » de  la  tâche des instituteurs :

Faire de ces belles analyses logiques, et grammaticales, où tout retombait droit… Et de ces beaux problèmes d’arithmétique où il fallait si soigneusement séparer  les  calculs du raisonnement, par une barre verticale, et où il y avait toujours des robinets qui coulaient pour emplir ou pour vider un bassin (et souvent  les  deux), (pour emplir et vider ensemble), (drôle d’occupation), (après combien d’heures…) ; et il y avait toujours des appartements à meubler. Et on multipliait  le  tapissier par  le  prix du mètre courant.

Encore que je prenne  les  sentiments trop au sérieux pour faire ici du sentiment, je suis sensible au charme de cette fantaisie. Mais ce qui fait très bien dans un Cahier de  la  quinzaine, ça faisait de mauvaises notes dans nos carnets hebdomadaires, et une semonce à nous gâter toute une journée. Une journée d’enfant gâtée. Et d’ailleurs, multiplier  le  tapissier par [p. 13]  le  prix du mètre courant n’est pas une fantaisie pour ce petit être qui s’énerve, qui embrouille  les  règles, qui a sommeil, qui a peur de faire faux, parce que  les  autres auront fait juste, et qui voudrait bien pleurer, et qui recommence à gratter son ardoise où sèchent des traînées de craie grise, où  les  chiffres trop gros s’emmêlent… Et c’est cela  l’ enfance insouciante ? Qu’est-ce qui ressemble plus au souci quotidien des grandes personnes ?

Mais  l’ enfance est ailleurs. Je revois ce fond de jardin où  l’ on trouve des cloportes dans  la  toile mouillée d’une tente d’Indiens, des petites guerres mystérieuses, avec des ennemis et des alliés imaginaires, des jeux en cachette, odeurs de peaux, comme dans un rêve, des matins de dimanche sonores et tout propres,  la  cuiller d’huile de foie de morue avant  le  repas, et  le  monsieur qui racontait gravement des choses qu’on ne comprend pas,  la  prière du soir pour qu’il fasse beau demain, Michel Strogoff et Rémy un fils de vaincus,  les  tours de carrousel,  les  chemins dans  la  forêt en automne, des jeux, des feuillages, des rêveries, des recoins, une longue aventure sérieuse et incertaine, un peu sale et un peu divine, baignée d’une très vague angoisse que  l’ on fuyait avec des bonheurs fous dans  les  bras maternels, ou bien dans ces promenades en tenant  la  forte main du père qui fait de longs pas réguliers…

 L’ École, dans ce concert de souvenirs, n’est qu’une [p. 14] dissonance douloureuse.  3 Deux angoisses dominent mon enfance :  les  séances chez  le  dentiste et  l’ horaire des leçons. Ce malaise inavouable, cette règle méchante, ce souci qui renaît chaque jour, je pense que tout cela tient trop de place dans notre enfance.

À cinq ans, j’avais appris à lire, en cachette avec ma sœur aînée.  L’ année suivante, on me mit à  l’ école, parce que c’est  la  loi. La première classe fut agréable : j’alignais des bâtons en rêvant à je ne sais quoi, j’étais délicieusement seul parmi ces petits êtres en tabliers bleus qui alignaient leurs bâtons en rêvant à leur manière. Un jour cela m’ennuya. Sachant lire, je ne pensais pas devoir suivre syllabe après syllabe  les  ânonnements des élèves qui déchiffraient les premières phrases exemplaires. (J’aimais pourtant Zoé lave à  la  fontaine, à cause du nom.) Quand venait mon tour, je savais rarement où  l’ on en était. Cela m’attira des reproches acides, et naturellement,  la  phrase sacrée : « Il faut que tous fassent  la  même chose ici ! » Dans  la  suite, on se chargea d’illustrer par d’innombrables exemples cet axiome qui devint  la  formule de mes premières douleurs morales. Après six ans de ce régime, on m’avait suffisamment rabroué pour que je ne montrasse plus aucune velléité d’originalité.

[p. 15] Mais pour être rentrée, ma colère n’en fut que plus malfaisante.  L’ école me rendit au monde, vers  l’ âge de dix-huit ans, crispé et méfiant, sans cesse en garde contre moi-même à cause des autres desquels il ne fallait pas différer, profondément hypocrite donc, et  le  cerveau saturé d’évidences du type 2 et 2 font 4, ou : tous  les  hommes doivent être égaux en tout. Deux  fois  deux quatre, c’est stérile, mais ça ne fait de mal à personne, et de plus, toutes choses égales d’ailleurs, dans un certain domaine, c’est vrai. (Il y a encore des poètes pour nous faire comprendre avec enthousiasme que ces vérités-là n’ont aucune importance.) Quant à l’autre « évidence » que je viens de citer, je découvris un jour qu’elle contient  la  cause déterminante de notre malaise.

Il me fallut un certain temps pour m’habituer à cette idée. Je tenais cette clef et n’osais m’en servir craignant peut-être des découvertes qui eussent ruiné trop de certitudes apprises. Enfin j’ouvris, c’est-à-dire que je me posais la question : est-ce vrai que tous  les  hommes doivent être égaux en tout ? Et la première réponse fut : Il faut que ce soit vrai, pour que  la  démocratie prospère et étende ses conquêtes. C’était découvrir notre asservissement. Je songeai aux vertueuses indignations de nos maîtres quand ils dénonçaient «  la  marque indélébile de  l’ éducation jésuite ». Nous étions marqués par Numa Droz, par  l’ esprit petit-bourgeois, qui est une [p. 16] généralisation de  l’ avarice, et par  les  dogmes démocratiques, qui sont une généralisation de  la  règle de trois, aussi profondément certes qu’un Voltaire  le  fut par  les  Jésuites : du moins ceux-ci lui laissèrent-ils assez de verdeur d’esprit pour qu’il pût se dégager de leur empire. Mais on avait brisé en nous ces ressorts de  la  révolte et de  la  libération d’une personnalité :  l’ imagination,  le  sens de  l’ arbitraire et  le  sens de  la  relativité des décrets humains.

 Le  prix de mes souffrances était donc ce conformisme indispensable aux « immortels principes ». Je n’allai pas tout de suite jusqu’à  les  mettre en doute : mais un jour je compris que ce n’étaient que des principes.

Et ce fut ma seconde découverte : ce monde simplifié, si évident, si parfaitement soumis aux règles d’une arithmétique élémentaire, ce monde dont  la  Démocratie apparaissait comme  l’ achèvement idéal et nécessaire — et qui était  le  seul pour lequel on nous préparait — c’était un système d’abstractions primaires, c’était  le  rêve raisonnablement organisé des esprits moyens, prosaïques et rassis qui tiennent aujourd’hui  les  charges de  l’ État, piliers d’un régime dont ils sont  les  seuls à s’accommoder parce qu’ils  l’ ont établi à  la  mesure exacte de leurs besoins.

Nous ne croyions plus aux démons, mais à  la  Commission Scolaire. Nous n’avions plus de « superstitions grossières » comme celles qui touchent à [p. 17]  l’ action des étoiles par exemple. Mais nous avions acquis  le  respect des statistiques. Nous savions que  les  miracles ne trompent que  les  illettrés, mais qu’il convient de s’incliner devant  les  miracles de  la  science appliquée. On nous faisait voir tout au long de notre histoire  le  Progrès constant de  l’ humanité vers  les  lumières,  l’ incrédulité et  le  bien-être matériel. Nous savions qu’un fils d’ouvrier est  l’ égal d’un petit Dauphin — et même nous ne pouvions nous empêcher de croire que  le  petit ouvrier est bien plus malin. Nous savions un tas de choses douloureusement ennuyeuses qui sont dans  les  livres — et nulle part ailleurs. Nous arrivions dans  la  vie avec des mentions honorables et une inconcevable gaucherie, c’est-à-dire avec des titres pour mépriser toute valeur simplement humaine, et une honte secrète qui exaspérait ce mépris et  le  rendait agressif.

Mais moi, j’avais trop souffert de cette compression morale pour, une fois matériellement délivré, en supporter longtemps encore  l’ action. Je n’eus pas plus tôt découvert et nommé cet asservissement de  l’ esprit et ces mythes stériles, que je  les  rendis responsables de ma perte de contact avec  les  réalités  les  plus élémentaires de  la vie.