(1929) Les Méfaits de l’instruction publique (1972) « 3. Anatomie du monstre » pp. 22-34
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3. Anatomie du monstre

Ayant épanché un peu de ma rancune, à seule fin de montrer pour quelles raisons j’ai entrepris de combattre l’ instruction publique — on ne me contestera pas ces raisons puisqu’elles me sont absolument personnelles et qu’elles ont  la  valeur d’un témoignage, ni plus ni moins — il est temps que je fasse passer un petit examen aux principes de cette institution passionnément détestée. Vous allez voir comment ils bafouillent leur « par cœur non compris ».

Aux yeux de beaucoup de gens,  la  passion est aveuglante : cela tient pour une bonne part à ce que ces personnes ont  les  yeux faibles. Il serait plus juste de dire que  la  passion n’a qu’une clairvoyance intéressée : mais celle-là est  la  plus vive.

Enfin, je tiens à reconnaître qu’ici je ne cherche point  l’ équité. Pas plus que vous, qui défendez de parti pris ce que j’attaque.  L’ esprit d’équité, avec son préjugé pacifiste n’est pas toujours  l’ esprit de vérité, il s’en faut. Or je ne suis pas de ceux qui subordonnent  la  vérité à  la  tranquillité bourgeoise. Je tiens  le  « gain de paix » pour illusoire : il consiste à repousser  la  difficulté dans  l’ avenir, d’une ou [p. 23] deux générations. Pendant ce temps elle s’aggrave, et nous voici avec  l’ héritage de cinquante ans de radicalisme sur  les  bras.  L’ écheveau est tellement embrouillé que déjà plusieurs proposent de trancher  le  nœud.

Je me bornerai à  l’ examen des caractères  les  plus généraux de  l’ instruction publique, ceux que n’atteignent dans leur principe ni  les  réformes de détail ni  les  modalités locales de réalisations pratiques.

3.a.  Le  programme

a)  l’ horaire : c’est un cadre, ou plutôt un moule, dans lequel on verse  les  matières  les  plus hétéroclites, sans égard à leurs qualités propres. De 8 à 9 arithmétique ; de 9 à 10 composition, etc. Ces disciplines se succèdent sans transition, dans un ordre absolument fortuit, de manière à prévenir toute concentration de  l’ esprit.

b) plan d’études. On a divisé  l’ enseignement en branches bien distinctes. On attribue à chacune un certain nombre d’heures par semaines, au jugé. On s’arrange pour faire tenir dans cette classification  le  plus possible de « connaissances » qui dès lors deviennent obligatoires.  La  somme et  l’ arrangement des parties doivent être identiques pour tous  les  écoliers. Ce plan régit  les  huit années réglementaires de  la  scolarité, et englobe  la  totalité de  la  science [p. 24] nécessaire à tout citoyen, dans une vue aussi large que simplifiée.

Remarquons qu’il suffit pour établir ce programme de disposer d’une ou deux feuilles de papier, d’un crayon et d’une règle (pour diviser  la  page en casiers rectangulaires, bien proprement). Évidemment, il est préférable de savoir aussi  les  noms des sciences élémentaires. Mais il n’est en aucune façon nécessaire de connaître  la  psychologie des enfants, ni même  le  contenu des sciences dont on écrit  le  nom dans  les  casiers. Est-ce que  l’ étude du trapézoïde est particulièrement indiquée pour préparer  les  élèves à une composition française ? Question oiseuse et saugrenue, — naïve.

 Le  bon sens voudrait que  l’ on tînt compte des possibilités d’adaptation de  l’ enfant ; de  la  valeur fort inégale de ces disciplines ; de  la  diversité des besoins ; enfin des rythmes naturels de  l’ esprit humain, qu’il se trouve que  le  Créateur n’a point accordés à  l’ actuelle division horaire des journées…

Monsieur, répondent  les  fonctionnaires responsables, vous savez par expérience que nous ne comprenons pas  la  plaisanterie et que notre temps est précieux. D’ailleurs,  les  enfants ne se plaignent pas, de quoi vous plaignez-vous, vous ?

— Mais on fausse  l’ esprit de ces enfants…

— Mais on nous paye, et ils n’en meurent pas.

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3.b.  Les  examens

Ce sont en principe des « contrôles » comparables à ceux que  l’ on établit lors des grandes épreuves cyclistes.  Les  participants du Tour de Science doivent s’inscrire au terme de chaque trimestre. Ceux qui arrivent après  la  clôture ont à refaire  l’ étape. On obtient par ce moyen un peloton homogène, facile à surveiller.

Mais en matière de sport,  la  tricherie est difficile, tandis qu’à  l’ école elle est de règle. Car  la  qualité et  la  quantité des réponses « fournies » par  le  prévenu ( l’ élève examiné) n’a qu’un lointain rapport avec  la  qualité et  la  quantité des efforts « fournis » au cours du trimestre. Ce phénomène déconcertant s’explique justement par cette psychologie de  l’ enfant dont je disais tout à  l’ heure que  la  connaissance n’est pas exigée de ceux qui établissent  les  programmes et  les  examens.

«  Les  examens faussent complètement  l’ esprit de  l’ enseignement », lit-on jusque sous la plume de divers maîtres primaires et secondaires.

Ils n’en sont pas moins devenus  le  but même de  l’ instruction ;  la  fin qui justifie  les  moyens et à quoi  l’ on subordonne tout, plaisir, goût du travail, qualité du travail, santé, liberté, sens de  la  justice et autres balivernes, instruction véritable et autres [p. 26] plaisanteries de gros calibre, car à  la  vérité ce n’est pas d’enseigner qu’il s’agit, mais de soumettre  les  esprits au contrôle de  l’ État, voyons donc, — n’avez-vous pas honte de vous faire rappeler sans cesse des vérités aussi élémentaires.

3.c.  L’ égalitarisme des connaissances

De  l’ existence des programmes, qui est un fait, et de  l’ existence de  la  Démocratie, qui est une prétention (réservons  le  mot d’idéal), découle cette exigence théorique : tous  les  enfants doivent à tout instant être en mesure 1° d’ingurgiter  la  même quantité de « matière » ; 2° d’en rendre compte de  la  même façon, dans  le  même temps.

Contentons-nous de remarquer que ce principe est à  la  base du système ; qui repose donc sur une tranquille méconnaissance de  la  nature humaine.  L’ histoire enregistre bien une ou deux autres bêtises de cette épaisseur, mais il faut reconnaître que jamais on n’avait songé à leur donner une extension universelle et un caractère obligatoire.

 L’ école exige donc que  les  meilleurs ralentissent et que  les  plus faibles se forcent. Elle ne convient donc qu’aux médiocres, dont elle assure  le  triomphe.

 L’ école s’attaque impitoyablement aux natures d’exception, et  les  réduit avec acharnement à son [p. 27] commun dénominateur  4 . Nos bourgeois assistent sans honte à ce crime quotidien, et se félicitent du régime des lumières et des compteurs à gaz. Mais ils se fâchent tout rouge quand on leur dit que  la  Suisse est caractérisée, aux yeux de  l’ étranger impartial, par sa culture intensive et extensive des veaux et des médiocres.

3.d.  Le  gavage

Moyen de réaliser  les  précédents. Plus ou moins rationalisé. Son instrument  le  plus parfait s’appelle  le  manuel. Un bon manuel est un résumé clair et portatif des résultats actuels d’une science.

 Le  bon sens voudrait qu’on étudie d’abord  la  science dans sa réalité, puis qu’on se réfère au résumé comme à un aide-mémoire. Mais  l’ école veut qu’on commence par apprendre  le  résumé. D’ailleurs elle s’arrête là.

 Les  manuels ne correspondent à aucune réalité. Ils ne renferment rien qui soit de première main, rien qui soit authentique. Ils négligent toutes  les  [p. 28] particularités, toutes  les  « prises » où pourrait s’accrocher  l’ intérêt. Ils dispensent de tout contact direct avec ce dont ils traitent. Or  la  valeur éducative des choses n’apparaît qu’à celui qui entre en commerce intime avec elles. On apprend plus de deux que de mille, dit un sage oriental dont j’ai oublié  le  nom.

Une autre conséquence du gavage, c’est qu’on ne peut laisser aux élèves  le  temps qu’il faut pour assimiler ce qu’ils apprennent. Ils sont forcés de gâcher leur travail. Or ce travail n’a qu’une valeur éducatrice : s’il n’est pas modèle, il est absurde. Mais où sont à  l’ école  les  modèles de ce qu’on nommait autrefois  la  belle ouvrage ? On va supprimer  les  leçons de calligraphie.

3.e.  La  discipline

On conçoit que  la  réalisation d’un programme entièrement contre nature exige une discipline sévère. D’où notre conception pénitentiaire de  l’ école.

Mais, s’il est des disciplines qui renforcent, il en est d’autres qui amoindrissent.  La  discipline scolaire consiste à faire tenir  les  enfants immobiles et muets 6 heures par jour durant 8 ans. Il paraît que cela facilite  le  travail du maître. Il se peut. Tout dépend de ce qu’on attend de ce travail. Je doute qu’il soit de nature à légitimer  l’ énormité de  l’ effort [p. 29] qu’on demande à ces petits. Là encore, il y a une exagération absurde, une généralisation si schématique et superficielle que  la  discipline perd tout son sens éducatif et n’est plus qu’une entrave énervante, un système de vexations mesquines, propres à étouffer toute spontanéité chez un peuple qui vraiment ne péchait point par  l’ excès de cette vertu.

 La  discipline primaire forme des gobeurs et des inertes, fournit des moutons aux partis et prédispose  les  citoyens suisses à prendre au sérieux  les  innombrables défense de, petites crottes noires et blanches qui marquent un peu partout  le  passage de  l’ État, et dont  la  vue permet à ceux qui tombent du ciel sur notre sol de s’écrier sans hésiter : « Liberté, liberté chérie, voilà bien ta patrie. »

3.f.  La  préparation civique

Tous  les  pontifes de  l’ instruction publique sont d’accord sur ce point :  l’ école primaire doit être une école de Démocratie. Ils insistent sur  le  fait que  les  leçons d’instruction civique sont insuffisantes pour former  le  petit citoyen : il faut que  l’ enseignement tout entier soit occasion de développer  les  vertus sociales de  l’ élève. « Une classe est une société en miniature. »

Ceci est une énorme bourde. Juxtaposez trente enfants sur  les  bancs d’une salle d’école, vous n’aurez [p. 30] rien qui ressemble en quoi que ce soit à aucun état social existant. Ce qui est vrai, c’est que  le  fait, absolument nouveau dans  l’ Histoire, que  l’ on oblige  les  enfants à vivre ensemble dès  l’ âge de cinq ans, favorise  le  développement de leurs penchants  les  plus « communs » : jalousie, vanité, panurgisme, concurrence sournoise, admiration des forts en gueule, — tout cela qui deviendra plus tard socialisme ou morgue bourgeoise, esprit de parti, arrivisme et parlementarisme.

 La  culture de  l’ esprit démocratique telle qu’elle est comprise par  les  instituteurs — et elle ne peut être comprise autrement — est essentiellement négative. Elle consiste à persécuter ceux qui, en quelque manière que ce soit, voudraient se « distinguer ». ( Le  mépris que notre peuple met dans cette expression !)

Pour moi, ce que je retire de plus évident de mon expérience scolaire, c’est une grosse vérité que  le  bon sens m’eût par ailleurs fait voir : il n’y a pas d’égalité réelle possible tant que  la  loi est  la  même pour tous.

Je ne parle pas des manuels d’histoire, dont il est aujourd’hui démontré qu’ils donnent une image mensongère de  l’ ancienne Suisse, à  l’ usage du peuple souverain qui ne manque pas d’en être flatté.

Et puis, quelle est cette préparation à  la  vie qui commence par nous soustraire à  l’ influence de  la  [p. 31] vie ? Quelle est cette éducation sociale qui enlève  l’ enfant à  la  famille ?  5 Quel est cet instrument de perfectionnement civique qui assure  l’ écrasement des plus délicats par  les  plus vulgaires ?

3.g.  L’ idéal du bon élève

 Le  bon sens voudrait que  le  bon élève soit celui qui sait utiliser pour son profit humain  la  petite somme de connaissances indispensables qu’on lui donne à  l’ école. (Cet argent de poche, ni plus ni moins). Ou encore : que  le  bon élève soit celui qui supporte  le  mieux  le  traitement scolaire ; celui dont  la  valeur humaine subsiste intacte au milieu des conditions anormales créées par  l’ école publique. Mais  l’ idéal de  l’ école est autre ; il est même tout contraire. On ne peut pas exiger qu’il soit tout de noblesse, de vertu et de grandeur. Mais on peut s’étonner de voir qu’il n’est que ridicule et mesquinerie. Il y a là une préméditation de médiocrité que je ne puis m’empêcher de trouver suspecte.

[p. 32]  Le  bon élève est celui qui a de bons points. Or  les  bons points vont aux parfaits imitateurs. Oyez-moi tous ces petits phonographes… ographes… graphes… graphes… Enfoncés,  les  perroquets. Dans une composition sur  La  Neige, Victoria, 10 ans, écrit : « C’est  l’ hiver. Déjà  la  terre a revêtu son blanc manteau. » Elle aura 10 sur 10. Mais on donnera 3 sur 10 à Sylvie pour avoir trouvé : « Quand il neige, c’est comme des petits morceaux de vouate. » Il est évident que Sylvie est supérieure à Victoria dans  la  mesure où  l’ invention est supérieure à  l’ imitation. Mais Victoria montre une âme docile, un rassurant défaut d’esprit critique, tandis que Sylvie appartient manifestement à  la  race dangereuse de ceux qui voient avec leurs yeux d’élèves.

 Le  bon élève est aussi  l’ élève discipliné.  L’ école veut que partout  la  valeur cède  le  pas à  la  règle. Elle cherche à développer chez nos petits Helvètes un légalisme écoeurant  6 , un conformisme d’imbéciles ou d’impuissants, qui d’ailleurs ne peut être qu’à  l’ avantage des gens en place, vieille histoire.

On m’objectera sans doute quelques « brillantes carrières » fournies par d’ex-forts-en-thèmes, voire par d’ex-instituteurs. À  la  vérité, il s’agit de [p. 33] réussites qui, pour avoir enivré  l’ espoir et enflammé  l’ ambition d’un grand nombre de régents, ne laissent pas que d’être assez spéciales. Il arrive en effet que nos petits futurs grands citoyens ayant accompli de « fortes études primaires et secondaires » (témoignage suffisant de leur aptitudes à  la  compromission sociale établie) et cueilli au passage un grade universitaire, prennent leur essor de chérubins du parti au cours de ces nombreux banquets de cercles locaux où se fondent  les  réputations, où se « baptisent »  les  hommes d’avenir. Un jour on voit s’étaler en première page des illustrés  la  face épanouie quoique énergique d’un de ces coqs de village qu’on vient de jucher sur  la  flèche de  l’ édifice administratif. Et c’est ce qui s’appelle une belle carrière.

Mais ces brillants météores ne troublent pas beaucoup ma superstition, par ailleurs fort grande. Tous ceux qui ont eu  l’ occasion de comparer  les  bons élèves de diverses classes d’un collège ont été frappés de constater que  la  force et  l’ originalité de leur jugement sont en raison inverse du nombre d’années d’instruction publique qu’ils ont subies.

3.h.  Le  dilemme

J’ai indiqué que  les  principes de  l’ instruction publique ne coïncident qu’accidentellement avec ceux du bon sens. Je m’en tiendrai là, renonçant pour [p. 34] cette  fois  à démontrer, ce qui serait facile, qu’ils constituent une inversion méthodique de toutes  les  lois divines et humaines. C’est-à-dire : une méthode d’abâtardissement du peuple.

D’autre part, il est aisé de voir que tous ces principes dérivent nécessairement du fait que  l’ école est publique, obligatoire, et soumise au contrôle de  l’ État.

Alors ?

Ou bien vous acceptez  le  régime — mais aussi ses conséquences absurdes et fatales, par exemple  l’ instruction publique.

Ou bien vous combattez  l’ instruction publique — mais vous êtes, de ce fait, contre  le régime. Il y a là, dirait M. Prudhomme, un bien grave dilemme.