(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) « Henry de Montherlant, Chant funèbre pour les morts de Verdun (mars 1925) » pp. 380-382
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Henry de Montherlant, Chant funèbre pour les  morts  de  Verdun (mars 1925) a

Henry de Montherlant, héritier  d’ une tradition chevaleresque, mène sa vie comme une ardente aventure.  Les  épisodes s’appellent : collège, guerre, sport…  la  Relève du Matin,  le  Songe,  les  Olympiques. Et voici  le  Chant funèbre, adieu à  la  guerre et aux jeux, avant de partir pour  de  nouvelles conquêtes.

Terriblement lucide, ce regard en arrière. Montherlant est dur pour ses erreurs plus encore que pour celles  de   l’ adversaire, ce qui est beaucoup dire. Il y avait dans  le  Paradis je ne sais quel relent  de  barbarie, un assez malsain goût du sang. Tout cela s’est purifié dans  le  Chant funèbre. Et une phrase telle que « … Nous sommes sûrs  de  ne pas nous tromper en nous inquiétant  de  faire, à notre  place  modeste, si peu que ce soit pour  la  paix », c’est une affirmation [p. 381] qui  d’ un coup condamne beaucoup  d’ antérieures protestations belliqueuses. Il nous montre « des Français qui pensent ces carnages inévitables, avec un bref soupir s’y résignent, puis tablent sur eux, et d’autres qui tiennent qu’une telle attitude est responsable  de  ces carnages ». Naguère il était des premiers ; il s’affirme aujourd’hui des seconds. C’est pour avoir contemplé Verdun, en tête à tête avec  le  génie  de   la  mort.

Mais alors, à quoi sert  d’ exalter,  d’ une si émouvante sorte,  les  soldats déjà légendaires  de  Verdun, et ce « haut ton  de  vie » qu’ils trouvaient au front.  D’ une phrase, il justifie son livre : « Ranimons ces horreurs pour  les  vouloir éviter, et ces grandeurs pour n’en pas trop descendre ». N’est-ce pas une éclatante mise au point ? Et venant  de   l’ auteur du Songe,  d’ un  de  ces hommes qui « descendirent » du front dans notre paix lassée, ne prend-elle pas une pathétique signification ?

Pourtant ici encore transparaît un doute, parfois : « On craint  d’ être injuste en décidant si… cette absence  de  haine ; cette épouvante, devant  la  guerre… proviennent de plus  d’ humanité ou  de  moins  de  santé ». À maintes reprises, dans cette œuvre  d’ affirmation, une telle inquiétude, un amer « à quoi bon » percèrent soudain… Mais Montherlant se redresse vite, frappe du pied et repart. Vers quels buts ? On verra plus tard.  L’ urgent c’est  d’ avancer. Et  l’ on atteindra peut-être ces régions élevées où  les  éléments contraires s’unissent dans  la  grandeur.  La  paix qu’il appelle, c’est autre chose que  l’ absence  de  guerre, c’est une paix que travaillerait  le  levain des vertus guerrières. « Il faut que  la  paix, ce soit vivre. »

Par tout un livre libéré  de  souvenirs héroïques, peut-être trop grands pour  la  paix, c’est vers de plus sereines exaltations qu’il va porter son ardeur. Il va chercher  le  souvenir  de   l’ aventure antique, et dans ce qui fut Rome ou  la  Grèce, revivre sa tradition.

Toute son œuvre pourrait se définir :  la  lutte  d’ un tempérament avec  la  réalité. Tantôt c’est l’un qui veut plier l’autre à sa violence —  le  Paradis —, tantôt c’est l’autre qui impose son absolu. Une soumission au réel durement consentie, voilà ce que nous admirons dans  le  Chant funèbre. Ce mot  de  grandeur revient souvent lorsqu’on parle  de  cette œuvre : je ne sais s’il faut en voir  la  raison dans  la  force  de   la  personnalité révélée ou dans  la  noblesse  de  sa soumission.

Périlleuse carrière  de   la  grandeur où Montherlant est entré  de  plain-pied, en même temps que dans  la  guerre. Que  de  sacrifices ne lui devra-t-il pas offrir ainsi  les  romans « intéressants » ou « curieux » ;  le  « grand lyrisme » à  la  Chateaubriand, voire à  la  Barrès, dont il est capable et qu’il lui faudra livrer au « feu  de  vérité » qui [p. 382] brûle dans son temple intérieur, s’il veut rester digne  de  son rôle et vraiment  le  coryphée  d’ une génération casquée. Feu consumateur  de  toute faiblesse, flamme  d’ une pureté si rare en notre siècle, qu’elle paraît parfois, lorsque  la  tourmente humaine ne  la  moleste ni ne  l’ avive plus, cruelle et désolée comme cette « flamme pensante » dans  l’ Ossuaire  de  Douaumont. Puis  la  vie  l’ exalte de nouveau  d’ un large vent  de joie.