(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) « Lucien Fabre, Le Tarramagnou (septembre 1929) » pp. 1151-1152
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Lucien Fabre, Le  Tarramagnou (septembre 1929) d

Lucien Fabre, ingénieur, poète, chroniqueur scientifique, « Prix Goncourt », curieux homme. Il se livre à des travaux  de  précision : il calcule un plan, un poème. Il écrit un livre sur Einstein, des articles sur Valéry, St John Perse. On  le  vit naguère en province liquider des stocks américains. Et ses romans, c’est aussi une liquidation :  les  faits s’y pressent et s’y bousculent ;  de  temps à autre une notation  d’ artiste ou  de  psychologue se glisse dans leur flot. Voilà  le  lecteur entraîné, ébahi, passionné, contraint  de  suivre jusqu’au bout un roman  de  500 pages comme Rabevel. Car si  la  liquidation des questions traitées est rapide, elle est complète aussi.

On s’étonne  de  ce que Fabre, disciple  de  Valéry, puisse rédiger des romans si bouillonnants, si mal équarris. Certes, ce n’est pas lui qui se refuserait à écrire, — comme  le  fait son maître — : «  La  marquise sortit à cinq heures ». Une telle platitude est presque indispensable, mais il s’en permet d’autres qui  le  sont moins. On n’écrit pas un roman en trois volumes sans y laisser des maladresses et des négligences. Mais on ne demande pas non plus au puissant boxeur sur  le  ring  d’ être bien peigné.

Rabevel, c’était un portrait balzacien du brasseur  d’ affaires.  Le  sujet du Tarramagnou, c’est «  la  nouvelle mise en servitude du peuple rustique  de  France ». En effet —  le  phénomène n’est pas particulier à  la  France —  les  paysans sont en train de redevenir serfs, serfs des syndicats et des capitalistes des villes. Mais dans une  de  ces provinces du Midi où  le  souvenir des luttes religieuses encore vivace fait que  les  paysans gardent une méfiance frondeuse vis-à-vis du gouvernement,  le  libérateur va se lever. C’est un descendant  de  Roland le Camisard, ce « Tarramagnou », ce « petit homme  de   la  terre », qui va susciter un formidable mouvement  de  protestation contre  les  lois tyranniques.  Le  succès grandit rapidement,  le  gouvernement cède. Mais  la  même inertie du peuple qui donnait tant de mal lorsqu’il fallait  l’ éveiller,  l’ entraîne au-delà du but.  Le  Tarramagnou voit son œuvre sabotée par des meneurs ; il tente en vain  de  ressaisir  les  foules : déjà elles huent sa modération. Alors il va se jeter au-devant des troupes accourues, il meurt en clamant  la  paix.

M. Fabre avait là  les  éléments  d’ un grand roman : autour  d’ un [p. 1152] sujet  de  vaste envergure, et brûlant, une intrigue puissante, des personnages  d’ une belle richesse psychologique.

En fermant  le  livre on a presque  l’ impression qu’il a réussi ce grand roman… Qu’y manque-t-il ? Un style ?  L’ absence  de  style, n’est-ce pas  le  meilleur style pour un romancier ? C’est plutôt, je crois, une certaine harmonie générale dans  le  récit et  le  ton, surtout dans la première partie, qui est confuse. Non pas que  le  roman soit mal construit, au contraire. Mais  le  tissu des faits se relâche parfois, et  les  arêtes  de   la  construction apparaissent trop nues.

Chef-d’œuvre ou pas chef-d’œuvre d’ailleurs, il reste que  le  Tarramagnou est un livre émouvant,  d’ une saine puissance. Il reste que Lucien Fabre a tenté, et en somme, réussi, une entreprise bien téméraire  de nos jours : un roman à thèse aussi intelligent que vivant.