(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) «  Les Appels de l’Orient (septembre 1929) » pp. 1152-1154
[p. 1152]

Les  Appels  de   l’ Orient (septembre 1929) e

 Le  xxᵉ siècle s’annonce comme  le  siècle  de   la  découverte du monde par  l’ Europe intellectuelle. Grand siècle  de  critique pour lequel nos contemporains accumulent  les  documents.  La  littérature  de  ces dernières années n’est qu’une forme  de  reportage international.  L’ Europe menant cette immense enquête manifeste son génie méthodique, son universelle et inépuisable curiosité. Mais, de même que  la  France interrogeant  l’ Europe du xviiiᵉ prenait surtout conscience  de  son propre génie,  l’ Europe  d’ aujourd’hui semble chercher dans une confrontation avec  l’ Orient, plutôt qu’une réelle connaissance  de   l’ Orient, une conscience  d’ elle-même.

C’est peut-être pour provoquer cette confrontation seulement qu’on a imaginé un péril oriental, car il semble bien que dans  le  domaine  de   la  culture  le  péril n’existe que pour autant qu’on en parle,  la  vraie « question asiatique » étant une question politique. On peut prévoir que si  le  bouddhisme jouit un jour  d’ un renouveau, c’est à quelques savants européens qu’il  le  devra, tandis que  d’ un mouvement inverse,  le  christianisme débarrassé  de  son déguisement gréco-latin retournera vers ses sources pour s’y retremper.  Les  appels  de   l’ Orient, ce sont  les  Keyserling,  les  Guénon, qui  les  font entendre, autant et plus que  les  Tagore et  les  Gandhi, demi-européanisés. Ceci convenu, il faut reconnaître que  l’ enquête des Cahiers du Mois donne un fort intéressant tableau des multiples réactions  de   l’ Europe placée devant  le  dilemme Orient-Occident. Réactions qui, disons- le  tout de suite, renseignent mieux sur  l’ esprit occidental que sur  l’ oriental, en sorte que cette enquête rejoint parfois celle qu’ouvrit  la  Revue  de  Genève sur «  l’ Avenir  de   l’ Europe. » (Cf.  les  deux réponses  d’ André Gide en particulier). Car la plupart des enquêtés se font  de   l’ Orient une représentation vague [p. 1153] et poétique. « Orient…, toi qui n’as qu’une valeur  de  symbole », a dit A. Breton. C’est  de  cet Orient qu’il s’agit, et Jean Schlumberger  le  définit encore : « … tout ce qui est opposé à  l’ esprit occidental, tout ce qui peut servir  d’ antidote à sa fièvre et à sa logique. » On confond Japon et Arabie, Indes et Chine sous une dénomination qui n’a  de  sens que par rapport à  l’ Europe.

Il serait vain  de  tenter un classement parmi  les  réponses  d’ une extraordinaire diversité — peut-être trop nombreuses — qui composent ce gros volume.  Les  points de vue sont si différents, si différentes même  les  conclusions tirées  de  points de vue semblables, qu’un esprit analytique et organisateur  d’ occidental se perdra ici dans un ensemble kaléidoscopique  d’ idées et  de  jugements contradictoires, et  de  termes dont  le  sens change avec  l’ échelle  de  valeurs  de   l’ écrivain. Énumérons pourtant quelques-uns des points de vue  les  plus riches ou  les  mieux définis.

Pour Valéry,  la  supériorité  de   l’ Europe réside dans sa « puissance  de  choix », dans  le  génie  d’ abstraction qui a produit  la  géométrie grecque. D’autres attribuent cette supériorité au machinisme, et  la  déplorent. Plusieurs jeunes songent que dans une Europe vieillie,  les  parfums puissants  de   l’ Asie sauront encore éveiller  de  beaux rêves. Il y a ceux qui repoussent une Asie ignorante du thomisme et ceux qui pensent inévitable  le  choc  de  deux mondes, et que seule une intime connaissance mutuelle  l’ adoucira. Il y a ceux qui à la suite de Claudel estiment que  la  question ne se pose pas, puisque nous sommes chrétiens. (Mais  le  christianisme, religion missionnaire, ne peut nous donner qu’une supériorité provisoire et qui porte en son principe  le  germe  de  sa destruction.) Il y a enfin ceux qui refondent et combinent toutes ces opinions ; et ceux qui avouent n’en point avoir, sincérité trop rare…

Presque toutes  les  réponses, conclusions ou interrogations, ont  le  défaut  de  n’être pas suffisamment motivées par des faits et des documents. Pour beaucoup,  l’ Orient n’est qu’un prétexte à variations sur  le  thème favori. M. Massis, par exemple, qui cependant produit un grand nombre  de  citations à l’appui de ses sophismes, ne se livre pas moins à des déductions in abstracto qui  le  mènent à des conclusions  de  ce genre : si nous trouvons  le  moyen  de  « suppléer à  l’ éducation historique des peuples chrétiens qui n’ont pas eu  de  Moyen Âge », nous pourrons amener  l’ Asie à comprendre  la  religion romaine (ce christianisme méditerranéen si étroitement particularisé pourtant, à  l’ usage des Latins…). Quant aux Orientalistes, qui, eux, apportent des documents, savent  de  quoi ils parlent, ils se récusent lorsqu’il s’agit  de  conclure.

Un écrivain grec, M. Embiricos, a trouvé  la  formule qui définit ce que  les  autres entendent vaguement par Orient :  l’ Asie est  le  subconscient du monde, formule qui, je pense, réunira tous  les  suffrages. Et chacun  d’ en tirer  de  nouvelles raisons  de  maudire  l’ Orient ou chercher  la  guérison  de  nos fièvres. Mais nous aurons entrevu peut-être pour la première fois  le  rôle  de   l’ Europe [p. 1154] « conscience du monde », entre une Amérique affolée  de  vitesse, édifiant ses gratte-ciels comme des tours  de Babel, et une Asie immobile dans sa méditation éternelle.