(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) « Jules Supervielle, Gravitations (décembre 1929) » p. 1560
[p. 1560]

Jules Supervielle, Gravitations (décembre 1929) l

« Quel est celui-là qui s’avance » avec ce visage d’entre la  vie et  la  mort « où se reflète  le  passage incessant  d’ oiseaux  de   la  mer ? » « Quel est cet homme dont  l’ âme fait des signes solennels ? »

Une voix lente aux méandres songeurs, une simplicité qui n’est pas familière. C’est bien  la  poésie  d’ une époque tourmentée dans sa profondeur, mais qui se penche sans vertige sur ses abîmes. Simplicité  de  notre temps ! Au-dessus  de   la  trépidation immense des machines, un Saint-John-Perse, un Supervielle parlent avec des mots  de  tous  les  jours aux vivants et aux morts :

Mère, je sais très mal comme  l’ on cherche  les  morts…
« … Cette chose haute à  la  voix grave qu’on appelle un père dans  les  maisons. »

Comme Valéry, ce poète sait « des complicités étranges pour assembler un sourire ». Comme Max Jacob il lui arrive  de  situer une anecdote purement poétique dans un monde qu’il s’est créé. Jamais banal, il est parfois facile :  la  description du monde qu’il invente nous lasse quand elle ne  l’ étonne plus assez lui-même (pourtant  l’ autel et  le  surréalisme  l’ ont enrichie  d’ images…).

Je cite des noms : y a-t-il influence ou seulement co-génération ? Pour peu qu’ils sortent des cafés littéraires, nos poètes respirent  le  même air du temps. Leur originalité se retrouve dans  la  manière dont ils tentent  de  fuir  l’ inquiétude où ils baignent. Celui-ci vient à peine de quitter  l’ air dur des pampas. «  Le  voilà qui s’avance, foulant  les  hautes herbes du ciel. »  Le  gaucho a dompté Pégase et caracole dans  les  étoiles.

J’avoue que  l’ univers intérieur où il lui arrive  de  graviter me trouble mieux que son lyrisme cosmique. On est plus près de  l’ infini au fond  de soi qu’au fond du ciel.