(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) « Hugh Walpole, La Cité secrète (décembre 1929) » pp. 1567-1568
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Hugh Walpole, La  Cité secrète (décembre 1929) n

 La  Révolution russe va-t-elle usurper dans  le  roman  d’ aventures  le  rôle  de   la  mer océane avec ses écumeurs ? Déjà un Mac Orlan, un Kessel ont donné  de  beaux exemples du parti que peut tirer  le  nouveau romantisme  de  ce chaos. Salmon a même tenté  d’ en écrire  l’ épopée dans Prikaz, cette traduction française  de   l’ énorme cri  de  délivrance du peuple fou. Belles étincelles échappées  d’ un brasier.

Pour  les  causes  de   l’ incendie, voir Dostoïevski.

M. Walpole, lui, commence son roman quelques mois avant que n’éclate  le  sinistre, et s’arrête au moment où  l’ on est sûr que ça brûle bien.

Quel sujet plus riche pouvait-on rêver pour un psychologue  de   la  puissance  de  Walpole, que  l’ âme russe — cette âme russe qui pour  le  Parisien restera toujours « indéfinissable ». M. Walpole, dont nous commençons aujourd’hui un roman bien différent, a [p. 1568] vu  la  Révolution sans romantisme, dans  le  détail  de   la  vie  d’ une ville. Il sait qu’un grand mouvement est  la  résultante  de  millions  de  petits. Voici naître  la  révolution dans un cœur, puis dans une famille. Et une fois  le  grand bouleversement accompli dans  la  « Cite secrète »  de   la  vie privée, quelques regards sur  la  foule suffisent pour en préciser  les  conséquences. C’est ainsi qu’interviennent  les  trois Anglais mêlés au drame. M. Walpole leur a dévolu  le  soin  d’ entrer tantôt dans un foyer, tantôt dans une église, pour constater que  la  foule ne réagit pas autrement que  les  individus.  L’ auteur, qui est l’un  de  ces Anglais, tombe malade avec à propos et perd connaissance chaque fois que  le  récit doit sauter quelques semaines. Qu’on veuille bien ne voir autre chose dans ces « procédés », d’ailleurs assez peu choquants, que  le  revers  de  grandes qualités  de  réalisation  d’ idées en faits ou en situations dramatiques. Je donnerai tous  les  essais  de  M.  de  Voguë sur  l’ âme slave pour deux ou trois scènes  de   la  Cité secrète. Pour celle-ci par exemple (caché dans un réduit, Markovitch,  l’ idéaliste, surprend sa femme,  la  vertueuse Véra avec un des Anglais) :

Ils s’embrassaient comme des gens qui auraient eu faim toute leur vie… Markovitch, derrière sa vitre, tremblait si fort qu’il avait peur  de  trébucher et  de  faire du bruit. Il songea : — C’est  la  fin pour moi.

Puis : — Quelle imprudence ! Avec  la  lumière et peut-être du monde dans  l’ appartement.

Il avait si froid que ses dents claquaient. Il quitta sa fenêtre, se traîna jusqu’à  l’ angle  le  plus éloigné du réduit, et se blottit là, sur  le  sol,  les  yeux grands ouverts dans  le  vide, sans rien voir.

Ainsi  le  moujik devant  le  bolchevik violant sa patrie. Une effroyable acceptation, mais elle peut se muer instantanément en révolte. Aucun cadre logique ne détermine  l’ avenir  le  plus proche. Il n’y a pas même des forces endormies dans  l’ âme russe : mais des possibilités, à chaque instant,  d’ explosion.  Le  géant russe est un enfant : va-t-il rire, va-t-il pleurer ? m’embrasser ou me tuer ? Il sent autour de lui quelque chose qui  le  gêne. C’est  l’ empire. Il  le  renverse, pour voir. Pendant qu’il est encore ébahi du fracas,  le  juif survient avec une méthode simplifiée pour  l’ exploitation des ruines. On sait  le  reste.

Tout cela, Walpole ne  le  dit pas. Mais ses personnages  le  suggèrent  de  toute  la force du trouble qu’ils créent en nous : Markovitch par exemple, ou Sémyonov, un cynique secrètement tourmenté qui enchantera M. Gide.