(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) « André Malraux, La Tentation de l’Occident (décembre 1926) » pp. 811-812
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André Malraux, La  Tentation  de   l’ Occident (décembre 1926) aa

Un Chinois écrit  d’ Europe à un Français qui lui répond  de  Chine. Nous sommes loin du ton des Lettres persanes :  le  Chinois s’étonne non sans quelque aigreur, et critique avec un mépris tranquille ;  le  Français riposte sans conviction, et sous sa défense on devine une détresse. C’est encore une vision  de   l’ Occident qui naît  de  ce petit livre si dense, si inquiétant.  Le  Chinois voit dans  l’ Europe « une barbarie attentivement ordonnée, où  l’ idée  de   la  civilisation et celle  de   l’ ordre sont chaque jour confondues ». Nous cherchons à conquérir non  le  monde, mais son ordre. Nous humilions sans trêve notre sensibilité au profit  de  ce « mythe cohérent » vers quoi tend notre esprit.  La  passion apparaît dans notre ordre social « comme une adroite fêlure ». Notre morale est entièrement subordonnée à  l’ action ; notre individualisme en naît logiquement, et toutes nos catégories artificielles et nécessaires. Mais  le  monde échappe toujours à nos cadres — perpétuel conflit du réel avec nos rêves  de  puissance : notre ambition  la  plus haute échoue.  La  tristesse règne sur nos villes. (Neurasthénie, ce mal  de   l’ Occident.) Et notre vertu suprême, aussi, est douloureuse :  le  sacrifice.

Sans doute, cette « absurdité essentielle » que  le  Chinois distingue au cœur  de   la  vie occidentale apparaît mieux par  la  comparaison  de   l’ idéal asiatique avec le nôtre. Mais je crois que toute intelligence européenne libre peut souscrire aux critiques du Chinois et sympathiser avec son idéal  de  culture. Il n’y a pas là deux points de vue irréductibles, du moins M. Malraux a fait parler son Chinois  de  telle façon qu’ils ne  le  paraissent point. Et alors  le  relativisme angoissant qui semblait devoir résulter  de  cette confrontation, s’évanouit : c’est bien plutôt une unité supérieure  de   l’ esprit humain que nous découvrons, et qui nous permettra  de  juger à notre tour certaines démences qui enfièvrent  l’ Europe.

[p. 812] Tandis que M. Ford expose victorieusement sa méthode pour « réussir » — à quoi, grands dieux ? — nous prenons chaque jour une conscience plus claire  de   la  vanité  de  nos buts, « capables  d’ agir jusqu’au sacrifice, mais pleins  de  dégoût devant  la  volonté  d’ action qui tord aujourd’hui notre race… ». Et peut-être n’est-il pas  de  position plus périlleuse, puisqu’elle risque  de  ne laisser subsister en nous qu’un « étrange goût  de   la  destruction et  de   l’ anarchie, exempt  de  passion, divertissement suprême  de   l’incertitude… »