(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) « Louis Aragon, Le Paysan de Paris (janvier 1927) » pp. 123-124
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Louis Aragon, Le  Paysan  de  Paris (janvier 1927) ab

« Je n’admets pas qu’on reprenne mes paroles, qu’on me  les  oppose. Ce ne sont pas  les  termes  d’ un traité  de  paix. Entre moi et vous, c’est  la  guerre. » Voilà pour  les  critiques, « punaises glabres et poux barbus », qui perdraient leur temps à recenser  les  incohérences pittoresques  de  ce petit livre. Quant à ceux que certaines envolées magnifiques et hagardes pourraient enthousiasmer il leur réserve mieux encore : après une kyrielle  d’ injures qui ne font pas honneur à  l’ imagination d’autres fois si prestigieuse du poète : « Ils m’ont suivi,  les  imbéciles », ricane-t-il ; et sans rire : « À mort ceux qui paraphrasent ce que je dis ».

Il y a chez Aragon une folie  de   la  persécution, qui se cherche partout des prétextes, et une passion farouche pour  la  liberté, qui font  de  cet ombrageux personnage une manière  de  Rousseau surréaliste. Devant cette ostentation  de  révolte, ce mélange  de  fanfaronnade et  d’ intense désespoir, on songe au Frank de La Coupe et  les  Lèvres, à qui ses compagnons criaient : « Te fais-tu  le  bouffon  de  ta propre détresse ? »

Tant  d’ insistance dans  le  mauvais goût ne m’empêchera pas  de   le  dire, Aragon possède  le  tempérament  le  plus hardi et  le  plus original  de   la  jeune littérature française. Il  le  proclame « J’appartiens à  la  grande race des torrents ». Génie inégal s’il en fut, voici parmi trop  de  talents intéressants, un écrivain qui s’impose avec des qualités et des défauts pareillement énormes. Il faut remonter loin dans notre littérature pour trouver semblable domination  de   la  langue. Et parmi  les  modernes, il bat tous  les  records  de   l’ image, ce qui nous vaut avec des bizarreries fatigantes et quelques sombres délires, des pages  d’ un lyrisme inouï. Que Louis Aragon ne se croie pas tenu  de  justifier ses visions par  le  moyen  d’ une métaphysique aussi prétentieuse qu’incertaine. Son affaire, c’est  l’ amour, et certain désespoir vaste et profond comme  l’ époque. « Voulez-vous des douleurs,  la  mort ou des chansons ? » On a  l’ hallucination du décor des capitales, créatrice  d’ un merveilleux  de  chaque instant,  d’ une véritable « mythologie moderne ».

 Le  Paysan  de  Paris est une suite  de  promenades dont  la  composition n’est pas sans rappeler celle des Nuits  d’ Octobre de Nerval ; forme qui permet à  l’ auteur  de  divaguer  de   la  philosophie au lyrisme  le  plus échevelé en passant par  la  description réaliste ou imaginée  d’ une boîte  de  nuit,  d’ une devanture,  d’ un parc public. Ce n’est pas  le  meilleur livre  de   l’ auteur  d’ Anicet. C’est pourtant [p. 124] un des plus significatifs du romantisme nouveau. J’ai nommé Rousseau, Nerval Musset : mais voyez un Rousseau sans tendresse, un Nerval sans pudeur, un Musset ivre non plus  de  vin  de  France, mais  d’ alcools pleins  de  démons,  de drogues peut-être mortelles.