(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) « Bernard Barbey, La Maladère (février 1927) » p. 256
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Bernard Barbey, La  Maladère (février 1927) ac

« Quel admirable sujet  de  roman, écrit Gide, au bout de quinze ans,  de  vingt ans  de  vie conjugale,  la  décristallisation progressive et réciproque des conjoints. » On sait que Beyle appelait cristallisation une fièvre  d’ imagination qui orne  de  beautés illusoires  l’ objet  de   l’ amour. Mais  les  jeunes gens  de  ce temps ne cultivent point cette fièvre. Et comme  la  morale ne sait plus leur imposer  de  feindre encore ce que  le  cœur ne ressent plus, il suffit  de  quelques mois aux jeunes époux  de   la  Maladère pour se déprendre  de  leurs rêves. Un malentendu grandit entre eux dans leur isolement, inexplicable et mal avoué.  L’ on songe à une fatalité intérieure qui  les  ferait se meurtrir l’un l’autre. Pourtant, jusqu’au bout, il semble qu’un mot, un geste décisif, ou certaine amitié  de   la  saison suffirait à dissiper  le  charme perfide qui  les  tourmente. Mais il faudrait d’abord qu’ils se soient délivrés  d’ eux-mêmes pour que ce mot, ce geste, soient possibles. C’est  d’ Armande surtout qu’on  les  attendrait, plus franche  d’ allure. On ne sait ce qui  la  retient : son amour ? son manque  d’ amour ? Pour Jacques, il souffre  d’ une incurable adolescence,  d’ un défaitisme sentimental qui  l’ empêtre  de  réticences, et  le  fait jouer bien maladroitement son rôle  d’ homme… « Captif  de  sa propre jeunesse. » C’est ici un autre sujet du roman, qui se mêle étroitement au premier… Mais combien cette analyse trahit Barbey : son art est justement  de  voiler  les  intentions du récit et  de   les  exprimer seulement par un geste, une nuance du paysage, une image qu’on garde comme un pressentiment. Ce n’est qu’à force de discrétion dans  les  moyens qu’il parvient à une certaine puissance  de   l’ effet, aux dernières pages. Il règne dans  la  Maladère une étrange harmonie entre  le  climat des sentiments et celui des campagnes désolées où ils se développent. Paysages tristes et sans violence, autour de ces êtres dont  la  détresse est  d’ autant plus cruelle qu’elle est contenue sous des dehors trop polis. Une fois fermé  le  livre  de  Barbey, on oublie  la  justesse  de  son analyse pour n’évoquer plus que des visions où se condense  le  sentiment du récit. Dans  le  Cœur gros, c’était un parc avant  l’ orage,  le  rose sombre  d’ une joue brûlante et fraîche dans  le  vent. Et dans  la  Maladère, un arbre coupé découvrant  le  manoir perdu, des fumées sur un paysage  d’ hiver et soudain sous  la  lueur  d’ un incendie, deux visages tordus  de  passion. Cette fin est admirable, dont  la  brutalité si longtemps désirée délivre Jacques  d’ un passé obsédant,  d’une jeunesse trop complaisante à son tourment.