(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) « René Crevel, La Mort difficile (mai 1927) » p. 690
[p. 690]

René Crevel, La  Mort difficile (mai 1927) ai

 Le  jeu  de  tout dire est une des plus tragiques inventions  de   l’ inquiétude actuelle. Sous couleur de démasquer  l’ humain, et par  l’ acharnement angoissé qu’on y apporte,  l’ on en vient à une conception  de   la  sincérité qui me paraît proprement inhumaine. Tout dire, vraiment ? C’est  l’ exigence  d’ une détresse cachée ; elle fait bientôt considérer toute joie comme illusoire et livre  l’ individu pieds et poings liés à  l’ obsession qu’il voulait avouer pour s’en délivrer peut-être. Cette sincérité ne serait-elle à son tour que  le  masque  d’ un goût du malheur ?  Le  sujet profond  de  ce roman, où  l’ on voit comment Pierre en vient à sacrifier Diane, son apaisement, pour Arthur, sa « maladie », c’est encore  l’ « élan mortel » que décrivait Mon Corps et Moi.

Quand  l’ analyse féroce  de  Crevel fouille  les  pensées  de  Pierre ou  de  Diane,  les  gestes  d’ Arthur,  le  roman vit et nous touche par  la  force  de  ce tourment ou  de  ce sauvage égoïsme ; mais qu’elle s’acharne sur  le  détail dégoûtant et mesquin  de  certain milieu bourgeois, et  l’ on voit bien que  l’ auteur n’est pas encore détaché  de   la  matière pour en tirer une œuvre  d’ art.  La  sincérité audacieuse mais sans bravade qui donne à ce livre sa valeur  de  document humain, nuit à sa valeur littéraire. Je n’aime guère ce style abstrait, semé  de  redites et  d’ expressions toutes faites qui trahissent une écriture hâtive. Mais il y a dans  l’ œuvre  de  René Crevel un sens  de   la  douleur et un sérieux humain qui forcent  la sympathie.