(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) « André Breton, Manifeste du surréalisme (juin 1925) » pp. 775-776
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André Breton, Manifeste du surréalisme (juin 1925) b

Sous une « vague de  rêves », la logique, dernier agent  de  liaison  de  nos esprits, va périr. C’est du moins ce que proclame M. Breton en un manifeste dont la pseudo-nouveauté nous retiendra moins que la significative pauvreté idéologique et morale qu’il révèle.

Le style brillant et elliptique qui tend à devenir notre poncif moderne, — si propre à égarer dans  d’ ingénieuses métaphores quiconque chercherait une idée là-dessous, — ne réussit pas toujours chez Breton à masquer la banalité  de  la pensée.  D’ autant plus que les rares passages où il expose directement les principes  de  sa « révolution » semblent au contraire tirés  de  quelque terne manuel  de  philosophie ou  de  psychanalyse. Ces principes ? Ils se laissent hélas résumer en un court article  de  dictionnaire :

« Surréalisme, n.m. Automatisme psychique pur par lequel on se propose  d’ exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit  de  toute autre manière, le fonctionnement réel  de  la pensée. Dictée  de  la pensée en l’absence  de  tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. » (p. 42).

Le Surréalisme ne serait-il donc qu’une sorte  de  méthode des textes généralisée ? Point du tout ! Il paraît qu’il est la seule attitude littéraire aujourd’hui concevable. Mais par quelles tricheries plus ou moins conscientes M. Breton peut-il préconiser l’existence  d’ une littérature fondée sur  de  tels principes ?

Le Rêve est la seule matière poétique. Dans le monde du Rêve autant  de  cellules isolées que  de  rêveurs. Toute poésie est incommunicable, le poète étant un simple sténographe  de  ses rêves. Soit.  De  ces faits, je tire cette conclusion pratique : inutile  de  publier des poèmes. Éluard le comprenait, qui écrivit : « Quand les livres se liront-ils  d’ eux-mêmes, sans le secours des lecteurs ? Quand les hommes se comprendront-ils individuellement ? » Que M. Breton donne des « recettes pour faire un poème » cette mystification est [p. 776] dans la logique  de  ses principes, mais je lui conteste le droit  de  faire suivre son manifeste  de  proses — Poisson soluble — qui servent  d’ illustration à sa défense de la poésie pure. Les beautés que j’y vois ne me seraient-elles perceptibles que par le fait  d’ une fortuite coïncidence entre l’univers du poète et le mien ? Je comprends trop  de  choses dans ces poèmes qui devraient m’être parfaitement impénétrables. Je crois même voir que M. Breton serait un très curieux poète s’il ne s’efforçait  de  donner raison aux 75 pages où il voulut nous persuader que tout poème doit être une dictée non corrigée du Rêve. Je reconnais à chaque ligne  de  Poisson soluble cette « vieillerie poétique » qui, avoue Rimbaud, entre encore pour une grande part dans l’« alchimie du verbe » ; et je ne puis m’empêcher  d’ accuser Breton  de  préméditation…

À quoi sert, dès lors, tout cet appareil psychologique si scolaire ? À donner le change sur la pauvreté  d’ un art purement formel. Car c’est ici le tragique  de  cette mystification : la plupart des surréalistes n’ont rien à dire, mais savent admirablement parler. Ils érigent donc en doctrine leur impuissance.

« Il n’y a pas  de  pensée hors les mots » (Aragon). Aussi se paient-ils  de  métaphores comme d’autres  de  raisonnements. Plaisante ironie, si cette attitude n’était qu’une protestation contre nos poncifs intellectuels. Mais elle risque bien  de  nous en rendre un peu plus esclaves. Car depuis Freud — dont ils se réclament imprudemment, — on sait ce que c’est que la « liberté »  d’ un esprit pur  de  tout finalisme !

Surréalisme S.A., entreprise pour l’exploitation  de  matériaux  de  démolition abandonnés par Dada S.A. Ce n’est pas ainsi que nous sortirons  d’ une anarchie dont les causes semblent avant tout morales. Les tendances encore un peu vagues  d’ un groupe tel que Philosophies laissent pressentir des révolutions plus réelles.

On souhaite qu’après faillite faite, les surréalistes trouvent à montrer leur talent en des jeux moins lassants. Dada, éclat de rire  d’ un désespoir exaspéré, commandait une certaine sympathie. L’agaçant, avec les surréalistes, c’est que — pour reprendre un mot  de  Cocteau — ils « embaument  de  vieilles anarchies ». L’ironie qui sauva Dada du ridicule le cède ici à un ton  de  mage qui ne fera plus longtemps impression.

C’est grand dommage pour les lettres françaises qui risquent  d’y perdre au moins deux grands artistes : Aragon, Éluard. Sans oublier Breton, enchanteur des images qui peuplent les ténèbres.