(1929) Les Méfaits de l’instruction publique (1972) « 6. La trahison de l’instruction publique » pp. 46-49
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6. La trahison de  l’instruction publique

(Ici, le procureur prit un ton plus grave).

 

L’école s’est vendue à des intérêts politiques. C’était là, nous venons  de  le voir, son unique moyen  de  parvenir. Elle participe donc sur une vaste échelle à cette « Trahison des clercs » décrite par M. Julien Benda. Notre époque paiera cher ce crime contre la civilisation. Elle ne croit plus qu’au péché contre les lois sociales, eh bien ! elle apprendra que le seul péché qui n’a pas  de  pardon, c’est le péché contre l’Esprit. Aujourd’hui qu’il suffit  d’ un peu de bon sens et  d’ information pour jouer au prophète, on nous promet  de  tous côtés  de  belles catastrophes. Je suis  de  ceux qui s’en réjouissent mauvaisement. (« C’est bien fait. C’était trop laid ».)

À peine capable  de  nous instruire, l’École prétend ouvertement nous éduquer. D’ailleurs elle y est obligée dans la mesure où elle réalise son ambition : soustraire les enfants à l’Église et à la famille.

L’Église donnait des valeurs idéalistes, la famille des valeurs réalistes, sans lesquelles le monde [p. 47] s’enfonce  de  son propre poids dans l’abrutissement ou se laisse prendre à des théories non point fumeuses, comme le veut le cliché, mais schématiques.

Or l’École radicale ne peut pas être idéaliste : car elle deviendrait un danger pour le désordre établi. L’idéalisme est forcément révolutionnaire dans un monde organisé pour la production. Le culte des valeurs désintéressées ne peut que diminuer le « rendement » quantitatif  de  ceux qui s’y livrent.

Je ne veux pas me poser ici en défenseur des vertus patriarcales. Mais je m’adresse aux démocrates convaincus, partisans des « lumières » et qui pourtant s’indignent  de  voir la morale actuelle s’attaquer, voyez-vous ça, à la famille, « cette cellule sociale ». Et je les traite  de  mauvais plaisants. Admirez mon extrême modération. Ceci fait, constatez avec moi que la famille était encore un milieu naturel, donc normatif. Le collège au contraire est un milieu anti-naturel, et les normes sociales qu’on prétend y substituer à celles  de  la famille sont falsifiées.

Non seulement l’École ne constitue pas le pôle idéaliste nécessaire à l’équilibre  d’ une civilisation, — et c’est l’aspect négatif  de  sa trahison — mais encore elle tend à développer tout ce qu’il y a  de  spécifiquement malfaisant dans l’esprit moderne. C’est sa façon à elle  de  répondre aux besoins  de  l’époque. Pauvre époque ! On parle sans cesse  de  ses besoins. Il est vrai qu’elle est anormalement insatiable… Je [p. 48] crois qu’elle a surtout besoin  d’ une purge violente qui chasse ce ver solitaire du matérialisme.

Et quand on m’aura démontré que les besoins  de  l’époque exigent une organisation à outrance du monde, je répondrai que dans la mesure où cette exigence est satisfaite naît un nouveau besoin qui est précisément  d’ échapper à cette organisation. Or il semble bien que nous en soyons-là, s’il faut en croire les signes  de  révolte qui apparaissent de toutes parts. Mais l’école empoisonne les germes  d’ une renaissance  de  l’esprit dont elle devrait être la mère. Elle favorise le culte exclusif  de  l’utile, l’incompréhension brutale  de  la nature, la haine des supériorités naturelles, l’habitude  de  l’ersatz et du travail bâclé. Elle apprend à lire pour lire les journaux, mais en même temps que cette drogue, elle devrait fournir son contrepoison. Au contraire, elle prépare des esclaves du mot. Il est clair, par exemple, que seules les victimes  de  l’instruction helvétique sont capables  d’ absorber sans fou rire les discours  de  tirs fédéraux.

On a comparé le monde moderne à un vaste établissement  de  travaux forcés. L’école donne à l’enfant ce qu’il faut pour se résigner à l’état  de  citoyen bagnard auquel il est promis. Mais elle tue tout ce qui lui donnerait l’envie  de  se libérer — et peut-être les moyens.

Vaste distillerie  d’ ennui, c’est-à-dire  de  [p. 49] démoralisation — qu’on se le dise ! —, puissance  de  crétinisation lente, standardisation  de  toutes les mesquineries naturelles (je ne fais le procès  de  la bêtise humaine qu’en tant qu’elle est cultivée par l’État), l’École, après avoir entraîné l’âme moderne dans ses collèges, l’y enferme et l’y laisse crever  de  faim.

Par ce qu’elle enseigne à ignorer bien plus que par ce qu’elle enseigne à connaître, elle constitue la plus grande force anti-religieuse  de ce temps. L’instruction religieuse qui prend les enfants au sortir de l’école primaire, arrive trop tard. Elle sème dans un terrain que l’instituteur a méthodiquement desséché.