(1929) Les Méfaits de l’instruction publique (1972) « Appendice. Utopie » pp. 57-66
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Appendice.
Utopie

Un os à la meute.

(Et figurez-vous que j’ai la ferme intention de  vous faire rigoler, si cela peut vous rassurer quant à ma santé morale.)

La question est  de  savoir si nous serons des hommes  de  chair et  d’ esprit, ou des pantins articulés. (Qui tiendra les ficelles, peu importe.)

Les économistes (mot stupide) et les philosophes  13 les mieux informés  de  ce temps s’accordent sur un point : le salut  de  l’Europe est lié à la naissance  d’ une nouvelle attitude  de  l’âme. Ceci revient à dire que seule une grande vague  de  l’imagination collective peut désensabler le vieux bateau occidental.

Un nouvel état d’esprit : voilà bien ce que l’École empêche même  de  concevoir.

Elle cultive ce qu’il y a  d’ anti-irrationnel dans la nature  de  l’homme. Elle punit froidement la spontanéité et l’invention. Elle dénature le sens  de  la liberté. Elle détruit tout ce qui permettait  d’ échapper à la mécanique. Bref, elle perpétue ce manque [p. 58]  d’ imagination dont les conséquences seront matériellement catastrophiques pour peu que cela continue. Qu’on ne s’y trompe pas : le sens technique qui tient lieu  d’ imagination à l’homme moderne n’est pas créateur  d’ êtres spirituellement vivants, ni  d’ aucune grandeur supérieure à la somme  de  ses éléments. Il n’engendre pas, il ajuste. Quand nous aurons épuisé toutes les combinaisons  de  vitesse et  d’ ennui à quoi présentement nous usons le plus clair  de  nos forces — le Poète dira un mot, ou bien fera un acte, et ces peuples  de  somnambules s’éveilleront du cauchemar où les plongent toutes vos drogues : presse, ciné, faux-luxe, suffrage universel, instruction publique. Cela promet des grabuges inouïs. Il ne tient peut-être qu’à une forte équipe  d’ idéalistes pratiques  d’ en faire sortir le beau miracle  d’ une civilisation aux ordres  de  l’Esprit. Mais il faudrait que dès maintenant se constituent ces élites et cela ne se peut que si les tenants  de  l’ordre spirituel retrouvent le courage  d’ être, malgré les mots  14 , des anarchistes et des utopistes.

J’appelle anarchiste, tout ce qui est violemment et intégralement humain. L’anarchie est un degré [p. 59]  d’ intensité dans la vie, non pas un parti. Tout extrémiste,  de  droite comme  de  gauche, se trouve être dans une certaine mesure un anarchiste s’il défend son opinion  de  toutes ses forces. Mais c’est un anarchiste  de  la mauvaise espèce, un anarchiste embrigadé. L’anarchiste que j’aime est simplement un homme libre qui a une foi (ou un amour) et qui s’y consacre. (Mais alors !… Je vois à votre mine stupidement rassurée que vous vous dites : c’est tout à fait moi ! — Détrompez-vous. Vous ne savez pas ce que c’est que libre ou consacré.)

L’utopiste, c’est l’inventeur. Les sots vont répétant que c’est un être qui ignore le réel. C’est justement parce qu’il le connaît mieux qu’eux qu’il y a vu des fissures et des possibilités nouvelles. Tenir compte du réel ne signifie pas s’y soumettre sans combat. L’utopiste est celui qui ne se résigne à aucun état des choses. Il est pour le « mieux » contre le « bien ». Sans lui l’humanité s’avachirait totalement. Mais il est dans l’ordre qu’elle beugle longuement tout en le suivant.

Que faire, diront les gens  de  bonne volonté dont mon imagination romantique suppose l’existence. Que faire ? Voir et penser juste d’abord. Simplement. Ensuite, soutenir cette opinion : les effets suivront infailliblement. Par exemple, je vous demande une fois pour toutes si vous tenez, oui ou non, M. W. Rosier, auteur  de  manuels  d’ histoire et  de  [p. 60] géographie bien connus, pour l’esprit le plus dangereusement plat qui soit. (Il est plus que plat : il est creux.) Si beaucoup de personnes répondent oui, cela finira par créer un courant  d’ opinion. Et l’opinion publique mène le monde, paraît-il. À ce propos : que les journalistes s’engagent désormais à ne publier plus un seul article  de  fond où ne perce leur mépris pour l’instruction publique. Ils peuvent dire ce qu’ils veulent à propos de n’importe quoi, comme on sait, et ils auraient là l’occasion  de  racheter bien des choses. Ce n’est rien  de  moins qu’une rédemption du journalisme, ce que je propose-là. Et c’est ainsi qu’on peut imaginer sans trop  d’ invraisemblance  de  petites réformes.

Mais j’en ai assez dit pour éviter ce malentendu : je ne crois pas à la possibilité  d’ une réforme suffisante. C’est une révolution qu’il faut. Alors, supprimer les écoles, raser les collèges, renvoyer les instituteurs aux pommes de terre ? Impossible. Le peuple qui déteste l’école a pourtant faim  d’ instruction  15 , et se croirait lésé dans un  de  ses droits fondamentaux.

Le peuple veut s’instruire et on lui bourre le crâne pour l’en empêcher. Il s’agit  de  lui faire [p. 61] comprendre que l’école est le plus gros obstacle à sa culture. Et c’est cela, préparer le terrain.

D’autre part, il faut  partir   de  ce qui est. Mais comment retourner contre l’ennemi ses propres batteries ? Autrement dit : quel emploi utopique  de  l’organisation existante peut-on imaginer ?

L’école devrait donner à l’enfant ce que son entourage ne peut plus lui donner : des modèles  de  pensées. Un entraînement  de  l’esprit, au lieu d’une somme  de  connaissances mortes. Une technique spirituelle. Et puis, qu’il en fasse ce qu’il voudra.

Les Orientaux appellent Yoga cette culture des facultés physiques, intellectuelles et mystiques. Toute leur force vient du Yoga. Et tout le Yoga repose sur la concentration. En vérité, toute force résulte  d’ une concentration, dans quelque domaine que ce soit.

Si l’Occident comprenait cette vérité élémentaire et en tirait des conclusions immédiates, non seulement il serait sauvé du désastre, mais il recouvrerait la domination du monde  16 et non plus en barbare cette fois-ci. Ce qui l’empêche  de  comprendre, ici encore, c’est la peur scolaire des mots. Ce terme hindou agace, trouble ou fait sourire les étriqués. On croit devoir se défendre : on se moque. On me dit : [p. 62] vous ne voyez tout de même pas une classe  de  gamins répétant la syllabe sacrée Aûm ou se livrant à des exercices  de  contrôle  de  la respiration.

Il ne s’agit nullement  de  cela. Nous ne sommes pas aux Indes, je vous jure que je m’en doute. Mais l’Occidental aussi pratique son Yoga à lui : toutes les fois qu’il veut obtenir une grande intensité avec un minimum  de  moyens. J’en citerai deux exemples : la discipline jésuite et le drill militaire.

Le drill correspond remarquablement dans le plan physique, aux exercices élémentaires que l’on exige  d’ un initié. Le fameux arrêt  de  la pensée dont on sait l’importance primordiale dans le Yoga correspond au garde-à-vous ! par quoi l’on impose au corps une immobilité absolue. L’un et l’autre  de  ces exercices montrent que le candidat possède une énergie suffisante pour aller plus loin, — et en même temps constituent des sources  d’ énergie nouvelle. Le parallèle peut être poussé dans les détails. Il s’agit bien  d’ un geste identique, exécuté dans deux plans différents. Le drill est un Yoga corporel, le Yoga est un drill  de  l’esprit. Je sais que ces deux mots sont bien dangereux et impopulaires. Tout comme ce qu’ils désignent d’ailleurs. Tant mieux.

Il y a beaucoup de gens qui ne peuvent pas séparer une méthode des fins auxquelles on l’applique généralement. Ces gens-là diront que je veux [p. 63] militariser l’enseignement ou transformer les collèges en couvent. Tant pis.

Le drill offre un exemple  d’ éducation efficace. L’armée  de  milices suisses fait des soldats en moins  de  trois mois. Si l’école appliquait en les transposant des méthodes  de  concentration analogues, même dans la mesure sans doute faible où la nature des enfants le supporte, on économiserait plusieurs semestres  de  travail. Si chaque matin l’enfant parvenait à mettre sa pensée au garde-à-vous durant quelques instants, il s’épargnerait  de  longs énervements. Il n’y a pas là  de  quoi se tordre. Car tout cela nous donnerait des années  de  liberté, en même temps qu’un peu de calme. Ces années  de  liberté nous permettraient  de  vivre, seule façon  de  s’instruire inventée à ce jour. Ce calme nous permettrait  de  comprendre beaucoup de choses qui restent cachées aux agités ; la nature par exemple.

Je ne demande pas qu’on nous enseigne le goût  de  la nature. Mais qu’on nous laisse le temps  de  la regarder.  De  faire connaissance.

Je ne sais s’il est très exagéré  de  dire que tout homme gagnerait à posséder une plus grande puissance intellectuelle, une meilleure mémoire, une sensibilité plus aiguisée. En tout cas, c’est à cultiver ces facultés atrophiées que devrait s’employer l’école. Nous avons vu qu’elle préfère les étouffer.

Cependant, je ne crois pas qu’il soit bon que tous [p. 64] progressent  de  la même manière. Dans un système  de  culture spirituelle, les différences s’accuseraient, mais se légitimeraient du même coup ; car sur ce plan elles ne font que traduire la diversité des besoins individuels.

Méditez un peu ces truismes : On apprend plus  d’ une chose longuement contemplée que  de  mille aperçues au passage. Ab uno disce omnes. Une minute  de  concentration intense dégage dans l’individu plus  d’ énergie que des heures  d’ exercices gémissants. De même, le bien supérieur  de  quelques-uns est plus utile à tous que le bien médiocre  de  beaucoup. La valeur vaut mieux que le nombre parce qu’elle le contient en puissance. Et c’est pourquoi l’aristocratie  de  l’esprit est nécessaire au bien public.

Certains proposent en rougissant  de  leur hardiesse quelque chose comme l’instruction privée : et moi je la voudrais secrète. Vous verrez bien. Cela se fera sans vous. Déjà revient le temps des mages : ils comprennent les théories  d’ Einstein, ils composent  de  la poésie pure, ils mesurent des sensibilités secondes et tout un arc-en-ciel  de  sentiments dont les accords imitent la blancheur éclatante  de  l’amour… Que dirons-nous ?… Par la force des choses et  de  l’Esprit, l’homme sera-t-il sauvé  de  sa folie démocratique ?

 

AREUSE, 26 décembre 1928 — 10 janvier 1929.

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NOTE A

On est toujours tenté  d’ attribuer à ses adversaires des intentions noires et consciemment criminelles. Ce travers a été développé jusqu’au ridicule par la démocratie. Les journaux, les cercles, les coulisses  de  parlements et autres potinières ne vivent que  de  semblables accusations. Du moment que n’importe qui juge et contrôle n’importe quoi, il faut bien inventer des dessous pour redonner quelque saveur à ses jugements. C’est pourquoi l’on ne peut plus attaquer un fonctionnaire dans ses activités publiques sans que des personnes bien intentionnées viennent vous dire : « Mais Monsieur, M. Machin que vous attaquez est pourtant un très brave homme, il fait partie du conseil  de  la paroisse, et… » — Il semble qu’en attaquant ses idées et leurs réalisations on ait porté atteinte à la dignité morale  de  ce M. Machin, membre du conseil  de  paroisse.

Je préciserai donc : je tiens l’École pour criminelle. Mais je ne tiens pas tous les instituteurs pour gibier  de  potence. Ils font beaucoup de mal, mais ils sont les premières victimes  d’ un système qu’ils propagent et qui les fait vivre. La question se complique dès que l’instituteur prend conscience  de  la nocivité  de  son action…

Ils sont consciencieux, certes, mais sont-ils dans la même mesure conscients des fins qu’on assigne à leur activité ?

Un peu de rigueur dans la pensée empêcherait souvent des catastrophes que beaucoup de rigueur morale ne saurait même pas prévoir.

NOTE B

La culture  de  notre sensibilité nous aiderait à retrouver l’accord avec l’ordre naturel. La culture  de  notre force  de  pensée nous rendrait une liberté sans laquelle nos efforts resteront vains pour instaurer cette nouvelle attitude  de  l’âme. Mais ces méthodes ne prendraient tout leur sens et toute leur efficace que dans [p. 66] un système religieux. Pour quiconque a une foi et la conscience  de  cette foi, il n’est  d’ enseignement véritable que religieux. Mais les questions confessionnelles enrayent et faussent tout. Imaginez une culture spirituelle indépendante  de  toute destination religieuse particulière. On peut faire des haltères et rester pacifiste.

NOTE C

Vous parlez  de  la grande vulgarité  de  mes attaques. Ce qui est vulgaire, au plein sens du mot, c’est le genre distingué  de la bourgeoisie qui se monte le cou.