(1929) Les Méfaits de l’instruction publique (1972) « 5. La machine à fabriquer des électeurs » pp. 40-45
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5. La machine à fabriquer des électeurs

Je crois à l’absurdité de  fait  de  l’instruction publique. Je crois aussi qu’on ne peut réformer l’absurde. Je demande seulement qu’on m’explique pourquoi il triomphe et se perpétue ;  de  quel droit il nous écrase.

La réponse est simple, terriblement simple : du droit  de  la Démocratie.

L’instruction publique et la Démocratie sont sœurs siamoises. Elles sont nées en même temps. Elles ont crû et embelli  d’ un même mouvement. Morigéner l’une c’est faire pleurer l’autre. Écouter ce que dit l’une, c’est savoir ce que l’autre pense. Elles ne mourront qu’ensemble. Il n’y aura qu’une oraison. Laïque.

J’entends qu’on ne me conteste pas cette thèse. Elle est glorifiée dans tous les banquets officiels par des orateurs émus et il y aurait une insigne hypocrisie à feindre  de  ne plus la reconnaître, une fois dissipée la fumée des civets, des cigares et des idéologies enivrées. D’ailleurs, cette idée que j’ai l’honneur  de  partager avec mes adversaires se trouve correspondre à des faits patents et simples ; il serait [p. 41] vraiment dommage  de  priver ces Messieurs  d’ une aubaine pour eux si rare.

Un fait simple, par exemple, c’est que la Démocratie sans l’instruction publique est pratiquement irréalisable. Ici, je demanderai poliment au lecteur  de  vouloir bien ne point trop faire la bête, sinon je me verrai contraint  de  lui expliquer un certain nombre  de  vérités tellement évidentes — que cela n’irait pas sans quelque indécence. Et d’abord, il faut pouvoir lire, écrire et compter pour suivre la campagne électorale, voter et truquer légalement les votes. Ensuite, il faut  de  l’histoire, et  de  l’instruction civique, pour qu’on sache à quoi cela rime. Ensuite, il faut une discipline sévère dès l’enfance pour façonner des contribuables inoffensifs. Enfin, il faut un nombre considérable  de  leçons, et le plus longtemps possible, pour qu’on n’ait pas le temps  de  se rendre compte que tout cela est absurde.

Pour qu’on n’ait pas le temps  d’ écouter la nature qui répète par toutes ses voix,  d’ un milliard  de  façons, que c’est absurde.

Pour qu’on n’ait pas le temps  de  découvrir la Liberté  9 , parce que celui qui l’a embrassée une fois, une seule fois, sait bien que tout le reste est absurde.

[p. 42] Et voilà pour les sœurs siamoises. Continuons. La démocratie doit à l’École  de  vivre encore. Mais ce n’est de la part de notre Institutrice qu’un rendu. Car dans ce monde-là « tout se paye » comme ils disent avec une satisfaction sordide et mal dissimulée. Certes je ne prétends pas que les créateurs  de  l’instruction publique aient pleine conscience  de  ce qu’ils faisaient — et je les excuse pour autant  10 . Je dis simplement ceci : leur œuvre n’a été possible que parce qu’elle était liée aux intérêts  de  la démocratie. Car il faut bien se représenter qu’elle n’était encore au xviiie siècle qu’une utopie  de  partisans. Il ne serait guère plus fou  de  proposer aujourd’hui qu’on répande universellement et obligatoirement l’art du saxophone ou  de  la balalaïka. Soyez certains qu’il ne manque à cette plaisanterie, pour prendre corps, que l’appui intéressé  d’ un groupement politico-financier. Et il y aurait bien vite des députés pour célébrer les bienfaits sociaux, que dis-je, la valeur hautement moralisatrice  de  ces glapissants entonnoirs.

D’ailleurs cette complicité, si évidente à l’origine  de  l’institution, se manifeste encore  de  nos jours et  d’ une façon non moins flagrante, dans ses suites normales. Je n’en veux pas  d’ autre preuve que l’état grotesquement arriéré  de  notre instrument  de  progrès par excellence. Car il n’est qu’une explication [p. 43] vraisemblable  de  cette incurie : l’école, sous sa forme actuelle, remplit suffisamment son rôle politique et social, qui est  de  fabriquer des électeurs (si possible radicaux, en tout cas démocrates). Je me souviens  d’ un dessin humoristique publié en 1914, représentant l’œuvre  de  Kitchener : une machine qui absorbait des gentlemen et rendait des tommies. La machine scolaire, elle, dévore des enfants tout vifs et rend des citoyens à l’œil torve. Durant l’opération, tous les crânes ont été décervelés et dotés  d’ une petite mécanique à quatre sous qui suffit à régler désormais l’automatisme  de  la vie civique. Le cerveau standard du type fédéral ne laisse craindre aucun imprévu dans son fonctionnement. Cet avantage inappréciable sur le cerveau naturel explique que les autorités compétentes n’aient point hésité à l’adopter, malgré ses ratés assez fréquents. Maintenant je vous demande un peu quel intérêt il y aurait à perfectionner l’instrument, à l’adapter aux particularités psychologiques, voire aux besoins purement sentimentaux qui peuvent apparaître chez les enfants ? Ce serait  de  l’art pour l’art. On ne peut pas en demander tant aux gouvernements. La réforme scolaire, politiquement, n’est pas rentable.

Il est clair que si le but principal  de  l’instruction publique était  d’ éduquer le peuple  d’ une façon désintéressée, les gouvernements seraient un peu plus fous qu’on n’ose les imaginer  de  ne pas [p. 44] entreprendre sur l’heure une véritable révolution scolaire ; car il ne faudrait pas moins pour que l’école rattrape l’époque… Mais les gouvernements savent ce qu’ils font.

Tout se tient, comme vous dites, sans doute pour m’ôter l’envie  de  bousculer quoi que ce soit. J’aime bien les tremblements  de  terre, vous tombez mal.

J’appartiens à cette espèce  de  gens qui font confiance à leur sensibilité plus qu’aux idées des autres. Or, c’est une révolte  de  ma sensibilité qui me dresse contre l’École. Mes arguments ne se mettent en branle qu’après coup. Et quand vous les démoliriez tous, ma rage n’en serait pas moins légitime. Je lui donne raison par définition. Après tout, peu m’importent les idéologies politiques, et peu m’importerait que l’École soit une machine à fabriquer  de  la démocratie — si je ne sentais menacées dans cette aventure des valeurs  d’ âme auxquelles je tiens plus qu’à tout. Ma haine  de  la démocratie est l’aboutissement  de  l’évolution dont je viens  de  décrire la marche nécessaire  11 . On ne manquera pas  d’ insinuer qu’à l’origine  de  tout ceci il y a surtout  de  la [p. 45] nervosité,  de  petites douleurs  de  jeune bourgeois. Essayez  de  venir me dire ça chez moi, n’est-ce pas, mes agneaux. C’est justement dans la mesure où je participais  de  l’écoeurant optimisme bourgeois que je m’accommodais  d’ un régime nocif pour tout ce qu’il y a  d’ authentiquement noble en chaque homme. Si les fils du peuple souffrent moins  d’ un tel régime, c’est qu’ils n’ont pas  d’ eux-mêmes une connaissance aussi sensible. Mais attendez, si quelques-uns allaient se réveiller… Il suffit  d’ un peu de chaleur  d’ âme pour amorcer le dégel  de  ces principes, et ce peut être le signal  de  la grande débâcle printanière. Il n’y a pas  de  révolution véritable que  de  la sensibilité. (Le jour où l’on culbutera ces Messieurs  de leurs sièges, ils comprendront le sens des images.)