(1968) Preuves, articles (1951–1968) «  Les incidences du progrès sur les libertés (août 1960) » pp. 8-10
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Les incidences du progrès sur les libertés (août 1960) aw

Au terme d’une semaine d’échanges intellectuels d’une exceptionnelle densité, mais que la grande majorité de l’auditoire ici présent n’a pu écouter, je pense répondre à l’attente de tous en essayant de reconsidérer la nature, la fonction de notre Congrès et les idéaux qui l’inspirent.

Le plus simple sera de reprendre les trois termes formant notre titre : Congrès, Liberté, Culture. Vous verrez à quel point ces trois termes s’appellent et s’impliquent mutuellement.

Nous sommes donc d’abord un Congrès — un congrès permanent, il est vrai, puisqu’il a tenu des réunions successivement dans plus de vingt-cinq pays sur les cinq continents — mais voici le point important : ce Congrès n’est pas un parti, n’est pas un front discipliné mais un simple rassemblement d’hommes de culture qui se veulent à la fois libres et responsables devant eux-mêmes et devant la société.

Peu de mois après leur première conférence à Berlin, il y a dix ans, ils décidèrent de se grouper afin de créer ainsi, en cas d’urgence et au service des libertés de l’esprit partout où elles sont attaquées, une certaine force de frappe, de protestation efficace. Mais aussi, ils éprouvèrent le besoin de se grouper pour dialoguer et réfléchir ensemble sur les immenses problèmes que pose, à cette génération, le progrès dans la liberté. Car il est clair que ce problème numéro 1 de notre siècle déborde toute capacité individuelle et qu’il exige un vaste effort d’équipes confrontant leurs points de vue, et à l’échelle mondiale.

Le Congrès s’est donc adressé aux intellectuels du monde entier et il leur a dit : Vous, écrivains, philosophes, sociologues, physiciens, biologistes et artistes, hommes de l’esprit, de l’âme et de l’intellect, sel de la terre, et, bien plus que vous ne souhaiteriez le croire : responsables d’un avenir qui vous dépasse et vous appelle, et qui a besoin de vous, tant pis pour vous ! Unissez vos intelligences, mais aussi vos cœurs dans la recherche des conditions d’un meilleur monde, d’un monde plus libre. Et qu’un seul et unique parti pris vous anime : le parti pris de la liberté !

Sur ce mot Liberté, je serai très bref, bien qu’il soit le mot capital. Car la liberté, voyez-vous, ce n’est pas quelque chose dont nous devons parler, mais quelque chose que nous devons créer, dont nous devons créer les conditions, quelque chose que nous devons reconquérir chaque jour et sans relâche, sur nous-mêmes tout d’abord, et pour les autres.

Mais comment fait-on cela ?

Revendiquer la liberté, quand nous avons formé notre Congrès, c’était d’abord lutter contre des dictatures extérieures, bien connues et localisées, contre les idéologies qu’elles voulaient imposer, et contre le défaitisme fataliste qui préparait leur lit dans nos démocraties. Il nous fallait courir au plus pressé, secourir les persécutés accusés de liberté d’esprit, — et nous l’avons fait.

Mais nous voyons bien, aujourd’hui, que les menaces contre les libertés ne viennent pas seulement des régimes que [p. 9] vous savez. Elles viennent de la misère et de la faim pour une large partie de l’humanité. Elles viennent aussi des formes de vie matérialistes que notre civilisation occidentale propage aveuglément sur toute la terre, et qui, sous les meilleurs prétextes, comme celui de nourrir les corps et de réduire les misères matérielles, bouleversent et oppriment tant de cultures traditionnelles mal préparées à les assimiler. Elles viennent enfin, ces menaces contre la liberté, de la misère morale où vivent (en Occident au moins autant que dans les pays techniquement non développés) des centaines de millions d’êtres humains qui souffrent avant tout de ne pas trouver un sens à leur vie individuelle.

L’absence de sens, dans une vie, voilà ce qui ôte le goût de la liberté, voilà ce qui ruine le plus insidieusement la dignité d’un homme et sa passion de lutter pour la liberté. Chaque fois qu’un homme ou une femme en vient à constater que sa vie personnelle n’a pas de sens, la liberté perd un de ses points d’appui, et la dictature s’avance aussitôt pour l’occuper.

C’est ici qu’intervient la Culture, ou, en tout cas, qu’elle doit et peut intervenir.

Vous avez lu et entendu depuis longtemps tant de banalités, souvent exactes d’ailleurs, sur la culture et ses définitions, que là aussi vous me permettrez d’être assez bref, et de me borner à quelques traits définissant la conception de la culture que je vois pratiquée par ce Congrès.

Le pire danger, c’est donc l’absence de sens ; le sentiment de l’absurdité d’une vie sans but. Or la culture, c’est justement l’ensemble des activités proprement humaines qui donnent un sens à notre vie. Car la culture, c’est tout d’abord : transmettre des recettes de vie, des connaissances et des significations, relier les sentiments, les idées et les actes, maintenir une tradition où l’on se sente chez soi. C’est donc d’abord permettre à l’homme de se situer à sa place dans le monde, et dans un monde qu’il approuve et dont il comprend les symboles. Mais la sécurité n’est que la moitié de l’affaire : l’aventure personnelle, la nouveauté, l’inquiétude, une certaine révolte sont aussi des besoins vitaux. Et alors se révèle l’autre aspect de la culture, qui n’est plus seulement transmission mais critique et rupture s’il le faut ; qui n’est plus seulement initiation mais invention.

Ces deux aspects de la culture peuvent devenir également dangereux pour l’homme et pour sa liberté réelle, s’ils restent séparés, isolés l’un de l’autre. En revanche, équilibrées et combinées, tradition et innovation représentent ensemble la culture vivante, celle qui peut rendre un sens à l’existence humaine.

Or il se trouve que la plupart des conférences et groupes d’études organisés par le Congrès portent précisément ce titre général : Tradition and Change, tradition et progrès technique et démocratique.

Pour que notre vie ait un sens, il faut que la culture vivante recrée pour les hommes de ce temps des ensembles intelligibles.

Il faut que nos activités humaines que nous avons spécialisées et séparées jusqu’à l’absurde — l’art et la vie quotidienne, le travail et la réflexion, la spéculation pure et les techniques appliquées, la pensée et l’action en somme, cessent de se ridiculiser mutuellement, comme c’est le cas dans trop de nos vies, et retrouvent une commune mesure, un style commun.

Et ceci vaut pour l’Occident surtout. Mais désormais, c’est à l’échelle mondiale aussi que les diverses facultés de l’homme peuvent retrouver et rassembler leurs grands symboles :

— celles du corps et de l’intellect (d’où la technique) dont s’occupe surtout l’Occident ;

— celles de l’âme vitale que l’Afrique  a le mieux préservées (par le chant, par la danse, le rythme, l’émotion) ;

— celles de l’esprit enfin, apanage millénaire de l’Inde traditionnelle.

C’est pourquoi nous devons attacher tant de prix aux contacts que permet un congrès comme le nôtre : contacts d’une part entre représentants des arts, des [p. 10] sciences et de la sociologie, contacts d’autre part entre les représentants des cinq ou six cultures continentales qui vivent dans le monde d’aujourd’hui : leurs confrontations amicales les orientent, toujours plus consciemment, vers la recherche d’une sagesse globale.

Voilà pour les trois termes qui forment notre titre.

J’en déduis que la fonction de notre Congrès, tel qu’il est devenu depuis dix ans, s’élargissant progressivement aux dimensions du monde entier, est désormais d’organiser un ample effort de réflexions entre intellectuels du monde entier sur les problèmes que pose le même progrès technique, éducatif et culturel, dans les conditions différentes de l’Europe, de l’ Afrique, de l’Asie, du Proche-Orient et des deux Amériques ; mais ceci dans la perspective qui nous est propre : celle des incidences du progrès sur les vraies libertés humaines.

On nous demande souvent, de tous côtés : Êtes-vous un mouvement politique ? Il me semble que le commentaire que je viens de vous donner de nos buts répond suffisamment à cette question. Mais on insiste, la presse insiste, et les interviewers insistent : tous veulent absolument que nous soyons politiques, que nous soyons d’abord anti-ceci ou cela… J’insisterai donc à mon tour.

En situant le Congrès comme je viens de le faire, j’ai voulu vous montrer qu’il n’agit pas au niveau de la politique proprement dite, mais au niveau de ce qui la prépare et la pré-forme, en contribuant à orienter les esprits et leurs choix vers des fins qui dépassent la politique et qui seules lui donnent son vrai sens, son sens humain, pour chaque personne.

La politique, nous n’y échapperons pas, et il est inutile d’insister sur ce fait, ici, dans ce Berlin où elle nous cerne de toutes parts. Mais nous refusons d’accorder à la politique cette valeur absolue de fin en soi que lui donnent les totalitaires — tant qu’un jour il n’y a plus rien d’autre à faire qu’à se jeter à mains nues contre les tanks, symboles écrasants de la politique totale et absolutisée.

La politique doit rester pour nous un moyen dominé par des fins humaines, ces fins que l’esprit seul peut entrevoir, imaginer et proposer à nos désirs et à notre raison, à notre volonté et à notre foi.

Et alors, la liberté serait-elle du nombre de ces fins dernières, serait-elle à son tour un absolu ? Non, certes, mais elle seule nous conduit à nos fins. Car la liberté se concrétise dans l’augmentation continuelle des possibilités, pour chaque homme, de courir son risque personnel, de donner un sens à sa vie, tant de travail que de loisir, et tant d’action que de méditation.

Ce n’est point par des statistiques, portant sur les résultats d’un régime ou d’une institution, que se mesure en fin de compte le degré de liberté atteint par l’homme dans telle ou telle société. Mais c’est par la nature et par la qualité des chances ménagées à chacun de courir sa propre aventure et d’affronter le mystère de sa personne.

Telle est la fin dernière de toute communauté, et la seule mesure qui permette de juger qu’une forme de vie ou un système d’institutions n’apportent pas seulement un Progrès, mais un Bien.