(1982) Journal de Genève, articles (1926–1982) « Hommage à Pasternak (31 octobre 1958) » p. 1
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Hommage à Pasternak (31 octobre 1958) v

Qu’un écrivain de l’Ouest reçoive un prix Staline, nous pensons simplement que cet heureux lauréat doit être un communiste plutôt qu’un grand poète, grand romancier ou grand styliste, et nous passons. La radio cite et passe, la presse en fait autant, et nos sociétés d’écrivains ne se réveillent pas pour si peu : elles ne dépendent pas de l’État.

Mais qu’un écrivain russe reçoive le prix Nobel, tout le monde sait aussitôt qu’il se passe quelque chose, qu’il s’agit d’un talent et d’un homme. Ses confrères communistes le savent aussi — et le font bien voir…

Hommage au prix Nobel. Et pitié pour les Russes. Et respect à Boris Pasternak.

S’il s’est vu contraint, après coup, de refuser ce prix, dont il eut le temps de dire à des journalistes étrangers : « C’est une immense joie, mais un peu solitaire ! » sachons qu’il s’agit moins de lâcheté, dans son cas, que de patriotisme au sens ancien du mot, d’attachement instinctif à sa terre infinie, à son peuple mystique, à la misère du siècle. Il n’a pas voulu rester seul.

Quelques-uns des plus grands l’ont osé. Pascal et Kierkegaard devant leur Dieu. Nietzsche au seuil du délire mental, Dostoïevski devant la potence, au petit matin sibérien.

C’est devant une autre tragédie que l’esprit s’arrête, dans le cas de Boris Pasternak. Son refus le juge moins qu’il ne juge un régime qui ôte à l’homme le courage d’être lui-même, et le rabat au mutisme sans espoir, seule communion possible encore avec son peuple.