(1982) Journal de Genève, articles (1926–1982) « « Denis de Rougemont, l’amour et l’Europe » (3-4 mars 1973) » p. 15
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« Denis de Rougemont, l’amour et l’Europe » (3-4 mars 1973) ac

G. A. — Pourquoi l’amour est-il devenu l’une des préoccupations majeures de votre pensée ?

D. de R. — Pourquoi j’ai écrit sur l’amour ? C’est la question posée le plus souvent par les interviewers. J’ai coutume de répondre : Dites-moi plutôt pourquoi et comment vous imaginez que j’aurais pu ne pas le faire, étant écrivain, et Européen ! Quand on constate qu’un écrivain véritable, et d’Europe, n’a jamais écrit sur l’amour, là, il y a lieu de se demander…

Ceci dit, réduisons « l’invasion » à ses justes proportions : L’Amour et l’Occident , Comme toi-même (ou Les Mythes de l’amour en livre de poche), un chapitre de la Part du diable et une brève nouvelle dans Doctrine fabuleuse , sur les trente volumes que j’ai publiés, ce n’est guère envahissant. N’oubliez pas mes Journaux réunis par Gallimard en un volume, et tous mes ouvrages politiques et polémiques, où il n’est, hélas, nullement question d’amour… Je sais bien — mais je suis presque le seul à le savoir — que j’ai aussi écrit un roman, et des poèmes, qui peut-être, un jour ou l’autre, paraîtront… Mais enfin, le centre de ma méditation écrite reste le mystère religieux, philosophique et civique de la personne. L’Amour et l’Occident n’en est en somme qu’une illustration dans le domaine des relations individuelles, dont l’exemple privilégié reste le couple.

G. A. — Votre livre Comme toi-même (ou Les Mythes de l’amour) s’inscrit dans le prolongement de L’Amour et l’Occident. Si le second ne renie pas le premier, toutefois il le rectifie. Comment expliquez-vous cette mutation ?

D. de R. — Dans L’Amour et l’Occident je soulignais les contrastes, dans Comme toi-même , je cherche les complémentarités. Il n’y a pas mutation, mais maturation. J’ai voulu faire ad , par des exemples tirés de romans contemporains (Nabokov, Musil, Pasternak), mais aussi de la vie et des œuvres de Kierkegaard et de Nietzsche, que la dialectique de l’amour-passion, exalté par l’obstacle qui le nie, se retrouve dans la vie du couple le plus « fidèle ». S’il est vrai que la passion cherche l’inaccessible, et que l’autre en tant qu’autre reste aux yeux de l’amour exigeant le mystère le mieux défendu, Éros et Agapé ne pourraient-ils pas nouer une alliance paradoxale, au sein même du mariage accepté ? L’étrangeté essentielle de la personne aimée demeure à jamais fascinante, « passionnante ».

G. A. — La jeunesse dans son ensemble vit actuellement ce que nous pourrions appeler l’éclatement de l’Éros, ce qui entraîne une sorte de dépréciation de l’amour-passion compris comme amour-possession de l’autre. Certains vont jusqu’à penser qu’« il faut guérir l’Occident de sa maladie monogamique ». De l’unicité, l’amour va, si l’on peut dire, vers la « pluridimensionnalité ». Avant « la mort de la famille » dont on parle tant, il s’agit de la mort du couple. Que pensez-vous de ce phénomène qui met votre œuvre à l’ordre du jour ?

D. de R. — La jeunesse, dans son ensemble, ne me paraît vivre rien qui ressemble à un « l’éclatement de l’Éros », si j’en crois mes yeux et les statistiques. Le fait qu’un livre comme Love Story ait été tiré à plusieurs millions montre une persistance très remarquable des mythes de l’amour. J’ai hésité à maintenir dans ma dernière édition une phrase qui se termine ainsi : « … la moitié du malheur humain se résume dans le mot d’adultère ». Je craignais que cette observation fût « dépassée ». Mais le Nouvel Observateur, qui la cite, ajoute : « Trente-cinq ans plus tard, il y a sûrement un changement. Les autres sources de malheur sont réduites en Occident, et la proportion réservée à l’adultère s’est largement accrue. » Me voici dépassé, mais dans mon sens !

Il reste que l’amour-passion est une maladie de l’amour comme la drogue et l’alcoolisme sont des maladies de l’imagination ou plutôt sont les expressions d’un besoin « fou » de transcender la condition humaine, trop humaine. Rien n’a fait plus de mal que la passion, ni créé plus de beauté, en Occident.

Je pense que le couple, fondement du rapport humain le plus total, survivra sans trop de mal à nos modes intellectuelles. La mode littéraire des troubadours et des romans de la Table Ronde domine encore, dans la proportion de dix millions d’adeptes fervents, pour dix lecteurs soucieux de William Reich.

Quant à l’érotisme, que je définis comme « l’usage non procréateur du sexe » — j’y vois un mécanisme de défense de l’espèce contre la démographie galopante. Quand la population ratière devient trop nombreuse pour la nourriture disponible, les rats deviennent homosexuels. Mécanisme cybernétique. Et nul besoin de philosopher à son propos, comme l’a fait avec tant de talent Georges Bataille.

G. A. — Fasciné par la problématique de l’amour qui vous a permis de toucher aux phénomènes religieux, culturels et artistiques de notre civilisation, vous avez parallèlement développé vos propres thèses sur l’Europe. Y a-t-il un lien entre ces deux pôles d’attraction que sont pour vous l’amour d’une part, l’Europe d’autre part ?

D. de R. — Mon titre vous répond : L’Amour et l’Occident . On m’a reproché d’avoir passé trop vite sur le lien Europe-amour et l’absence de lien Asie-amour. Je laisse de grands auteurs d’Asie, comme Suzuki, le « pape du Zen » japonais, ou Raja Rao, le romancier hindou — répondre à ma place et me donner raison. Je suis revenu sur ce problème dans L’Aventure occidentale de l’homme . J’ai essayé de montrer que la notion de révolution n’est rien d’autre que la passion transposée au niveau collectif. Or, il n’y a de révolution qu’européenne, c’est-à-dire chrétienne à sa source : le socialiste Henri de Man l’avait bien vu.

G. A. — Vous avez été, vous êtes un écrivain engagé. Comment continuez-vous à « fédérer les peuples » depuis le Centre européen de la culture tel que vous vouliez le faire à votre retour d’Amérique en Europe en 1946 ?

D. de R. — Je suis un écrivain engagé au sens actif du mot que j’ai défini dans mon premier livre, publié à Paris en 1934, Politique de la personne et qui est exactement le contraire du sens actuel, qui est passif : embrigadement dans un parti. Le premier chapitre était intitulé : « L’engagement politique », le second : « Ridicule et impuissance du clerc qui s’engage ». Le tout était un appel à l’engagement de l’écrivain en tant que tel.

Quand je suis rentré des États-Unis, en 1946, j’ai vu que l’engagement était devenu une théorie à la mode. Je n’en ai plus parlé, mais pratiquement je me suis engagé au service de l’Europe, d’une société nouvelle à créer pour l’Europe.

G. A. — Aujourd’hui tout espoir est tourné vers la révolution à venir. Comment à votre avis celle-ci pourrait-elle s’opérer ?

D. de R. — Peut-être ai-je répondu à cette question, sur le fond, dans ma Lettre ouverte aux Européens  : « La révolution que j’appelle, qui fera seule l’Europe et qui ne peut être faite que par l’Europe en train de se faire, consiste à déplacer le centre du système politique, non seulement de la nation vers l’Europe, mais encore vers l’humanité dans son ensemble et en même temps vers la personne. »

G. A. — Y’a-t-il un rapport entre cette « révolution » et votre pamphlet de jeunesse, qu’on vient de rééditer, Les Méfaits de l’instruction publique ?

D. de R. — Il y a sans doute une convergence, mais la situation actuelle est plus sérieuse que mon petit pamphlet, avouons-le, car c’est l’école qui a fabriqué nos nationalismes. C’est un écrit de jeunesse que je renie d’autant moins qu’il a gardé la vertu réjouissante d’exaspérer ceux qui aujourd’hui encore justifient ses injustes sévérités et ceux-là seuls.

G. A. — Vous avez donc confiance dans cet avenir ?

D. de R. — Nous n’avons pas à prédire l’avenir mais à le faire.