(1936) Hic et Nunc, articles (1932–1936) «  Soirée chez Nicodème (mai 1935) » pp. 159-170
[p. 159]

Soirée chez Nicodème (mai 1935) j

Et puis, je vous  en supplie, que l’humour ne perde jamais ses droits.  Vous  ne croyez pas à l’expérience ! Au nom de quoi ? Au nom de l’expérience que  vous  n’avez pas d’expérience !

W. Monod, Le Problème du Bien, I, p. 512.

Nous avions dîné chez Nicodème, et l’on apportait le café. Nicodème —  vous  ne l’ignorez pas — c’est cet illustre professeur de théologie dogmatique dont l’esprit de répartie et la finesse à distinguer chez son interlocuteur, quel qu’il soit, le point faible d’un raisonnement, qu’il se borne à faire apparaître par une simple question de bon sens, a fait toute la célébrité. On se plaît à le dire : il n’a pas d’âge. Sa barbe blanche et ses joues roses, son grand front d’humaniste et ses yeux vifs de Méditerranéen lui composent un visage classique, que d’aucuns n’hésitent pas à comparer à celui du Vinci, que d’autres, simplement, qualifient de patriarcal. Tel est donc Nicodème, et tel est son aspect vénérable. Pour ses qualités d’âme, j’espère que ce récit d’une soirée passée dans son salon pourra faire deviner quelques-unes d’entre elles.

La conversation qui s’était égarée vers la politique, au dessert, revint à la théologie avec les premières tasses de café. Un étudiant feuilletait un gros ouvrage posé en évidence sur le bureau du maître, — cet ouvrage, que  vous  connaissez sans aucun doute : Le Problème du Bien, du professeur Wilfred Monod. « Un monument ! » prononça Nicodème en s’approchant de l’étudiant. Nous nous assîmes en cercle autour du patriarche. Et l’entretien que nous attendions tous s’amorça, je l’avoue, par une mauvaise boutade qui m’échappa : « Wilfred Monod, m’écriai-je, n’est-ce pas celui qu’un de mes amis, effrayé de son humanisme, a baptisé l’homme qui ne veut pas mourir ? » — Il y a des gens qui ont le sens de la gaffe, et le sort, je le crains, a voulu que j’en fusse. [p. 160] Mais Nicodème, par bonheur, « sait vivre » mieux que la plupart des jeunes gens qu’il accueille si généreusement, chaque semaine, en son logis. Il se tourna vers moi en souriant, et le dialogue s’engagea sans aucune gêne.

Nicodème. — Nous voici donc d’emblée ramenés à notre vieux débat. Je n’ignore pas que l’éternel problème de la mort à soi-même et au monde est l’un de ceux qui préoccupent le plus, et à très juste titre, nos jeunes barthiens, kierkegaardiens et « réacteurs » de diverses nuances. Je m’étonne seulement de  vous  voir prendre à  votre  compte un jugement si désobligeant, — si ! si ! ne  vous  excusez pas, j’ai surmonté depuis longtemps toute espèce d’amour-propre en ces matières ! —, un jugement si désobligeant, dis-je, pour l’un de mes collègues et amis les plus chers. Je serais fort curieux de savoir sur quoi  vous  appuyez, précisément, ce jugement-là : « L’homme qui ne veut pas mourir. »

Moi. — Il y aurait de l’impertinence à affirmer rien de « précis », en se rapportant à quelque affirmation choisie entre trente-six mille autres dans l’ouvrage de M. Monod.  Vous  savez qu’il a 3 000 pages. Mais que dites- vous  de ces deux phrases qui me sont tombées sous les yeux tandis que je parcourais les chapitres sur Barth ? (Je tirai mon petit carnet) : « Je reste sur le terrain concret de l’humble “bon sens” (cartésien ?), et de la quotidienne “expérience” chrétienne. » (Tome III, p. 287.) Et ceci : « Un homme ne peut se dépouiller de son humanité. » Par malheur, j’ai oublié la référence.

Nicodème. — Peu importe. C’est en effet, très exactement, mon point de vue, que mon ami Monod exprime ici. Le terrain du bon sens, eh oui ! c’est bien cela !

Moi. — M. Monod dit même : « Le terrain concret de l’humble bon sens cartésien. » Étiez- vous  vraiment « cartésien » en ce temps-là, cher Monsieur Nicodème ? Ou bien l’êtes- vous  devenu ? Peut-on dire que l’homme de la table rase se soit placé sur le « terrain concret de l’humble bon sens » ? Pardonnez-moi d’ergoter… Mais je sais bien ce que M. Monod voulait dire : il pense que les jeunes « réacteurs » se placent plus volontiers sur le « terrain abstrait de l’orgueilleux paradoxe ». Il ne nous pardonne guère de faire table rase de ce qu’il appelle « l’expérience chrétienne ».

[p. 161] Un étudiant. — Tenez, je tombe sur le passage dont  vous  aviez perdu la référence. Permettez-moi de  vous  le lire. C’est à la page 512 du premier tome : « … n’avoir pas fait une expérience est à la portée d’un quelconque. À ceux qui préconisent un pareil idéal (au moins en apparence, entraînés par l’exagération de leurs formules téméraires) je dirais volontiers : un homme ne peut se dépouiller de son humanité ; un chrétien ne peut se dégager de sa “divinité” (au sens où saint Chrysostome prenait le terme). Et puis, je  vous , en supplie, que l’humour ne perde jamais ses droits.  Vous  ne croyez pas à l’expérience ! Au nom de quoi ? Au nom de l’expérience que  vous  n’avez pas d’expérience… »

Mme Nicodème. — Comme c’est bien dit ! Ce M. Monod a vraiment le don de la formule. Et quelle charité dans tout ce qu’il écrit !

Poupette (fille de Nicodème, 20 ans). — C’est extrêmement suggestif ! Et c’est tellement juste, ce qu’il dit, ne trouvez- vous  pas ? La seule expérience qu’on fait, c’est qu’on n’a pas d’expérience… Je n’osais pas le dire, mais c’est ce que je sens profondément. Quand on entend des évangélistes  vous  ressasser leurs expériences, on se croit toujours au-dessous des autres. On s’imagine qu’on est la seule qui n’a pas fait ces expériences. À la fin, c’est déprimant !

Nicodème. — Ma chère Poupette, M. Monod ne voulait pas dire ce que tu crois. Il est, comme moi d’ailleurs, un partisan impénitent de l’expérience chrétienne, de sa piété vécue et chaque jour expérimentée tout à nouveau ! J’ai connu des évangélistes qui avaient fait d’admirables expériences, et leurs récits t’eussent fait le plus grand bien. Certes, il y a des abus partout, mais de là à condamner la notion même d’expérience ! N’est-ce pas au récit de ses miracles que je l’ai reconnu ? Un miracle, voilà une expérience, une sublime expérience ! Et combien édifiante ! (Se tournant vers un groupe de jeunes barthiens très excités qui échangent dans un coin des coups de coude significatifs.) Enfin, mes chers amis, si le christianisme n’est pas une expérience, et je dis bien une expérience à la fois humaine et divine ! — que reste-t-il de la vie chrétienne ? Je  vous  le demande !

Mme Nicodème (sèchement). — C’est exactement ce que je pense.

[p. 162] Un jeune barthien (agressif). — Ôtez la soi-disant expérience chrétienne : eh bien, il reste simplement le message existentiel de la Parole de Dieu ! Il me semble que c’est assez !

 

— Ici s’engagea un débat extrêmement confus sur la distinction délicate que voulait établir le barthien entre la notion d’expérience et le concept d’existentiel, Nicodème soutenait leur identité et alla même jusqu’à citer certaines paroles de Kierkegaard à l’appui de sa thèse : « Kierkegaard, ce prince du paradoxe, comme l’appelle si joliment mon ami Monod. » Selon Nicodème, le terme d’existentiel n’était qu’une locution philosophique « importée d’Allemagne », inassimilable pour nos « clairs esprits latins », et qui, d’ailleurs, signifiait, au pédantisme près, exactement la même chose qu’expérience. J’avoue que je fus tenté de lui donner raison. Et je l’eusse fait avec plaisir si les arguments invoqués à l’appui de sa thèse, assez juste, eussent été d’une autre nature que ceux de M. Dürrleman… Je ne sais si  vous  sentez comme moi, mais cette « clarté latine » me donne toujours envie de dire des grossièretés, — en allemand, par-dessus le marché. Or, le ton de cette soirée avait été jusqu’à ce moment des plus polis, peut-être même trop poli. Je ne sais trop pourquoi j’ai toujours l’impression qu’une certaine politesse bourgeoise stérilise toute réalité chrétienne.

Cependant, les esprits s’échauffaient peu à peu. Les répliques se faisaient plus mordantes et plus sèches, du côté des jeunes barthiens. Nicodème, au contraire, devenait de plus en plus sentimental et, par instant, grandiloquent : Poupette avait les joues en feu et approuvait à tout hasard tantôt l’un tantôt l’autre parti, émue par tant de conviction, quel que fut par ailleurs l’objet de la conviction. Une belle soirée théologique ! On invoquait tantôt Heidegger ou Brunner, tantôt l’esprit français, tantôt Frommel et Vinet, — ces Helvètes — tantôt Calvin, qui écrivait en latin des choses que Barth a mieux comprises que Sabatier, tantôt l’humble bon sens de M. Monod, tantôt la science universelle du même auteur. Cette espèce de cacophonie,  vous  le savez, est assez habituelle dans les entretiens de l’élite. Soudain, j’eus une idée paradoxale : je proposai de lire l’Évangile. Je m’emparai d’une Bible qui se trouvait posée sur le [p. 163] bureau et qui s’ouvrit d’elle-même à la page que je cherchais. Je lus ceci : « Mais il y eut un homme d’entre les pharisiens, nommé Nicodème, un chef des juifs, qui vint, lui, auprès de Jésus, de nuit, et lui dit : Rabbi, nous savons que tu es un docteur venu de Dieu ; car personne ne peut faire ces miracles que tu fais, si Dieu n’est avec lui. Jésus lui répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. Nicodème lui dit : Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître ? Jésus répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu… Nicodème lui dit : Comment cela peut-il se faire ? Jésus lui répondit : Tu es docteur d’Israël, et tu ne sais pas ces choses ! En vérité, en vérité, je te le dis, ce que nous savons nous le disons ; ce que nous avons vu nous l’attestons ; et  vous  ne recevez pas notre témoignage. »

Un silence pesant et solennel accueillit cette brève lecture. Nicodème paraissait perdu dans son rêve. Ses lèvres remuaient pourtant. Il nous sembla qu’il murmurait machinalement les paroles que je venais de lire. Nous perçûmes enfin quelques mots : il monologuait, les yeux fixes. Mais peu à peu une vivacité fébrile parut s’emparer de sa voix.

Nicodème. — « …Ce que nous savons, nous le disons. Ce que nous avons vu, nous l’attestons… » Mais que sais-je ? Et qu’ai-je donc vu ?… C’était bien moi !… Moi, Nicodème, docteur et professeur des choses de Dieu… Ce que j’ai vu et entendu c’est cela qu’il me faut attester… Et je l’atteste ! Oui, je l’attesterai jusqu’à ma dernière heure… Car elle viendra, cette heure absurde. J’ai vu… Mais qu’ai-je donc vu ?… J’ai vu que l’homme ne peut pas se dépouiller de son humanité, et je le dis, et je l’atteste ! C’est là mon expérience, mon expérience re-li-gieuse ! N’étais-je pas en face de Celui… Oh non ! pas ces théologiens avec leurs arguments impitoyables, — écartez- vous , ne dites plus un mot,  vous  ne pouvez pas savoir ce que c’est que mon expérience…  Vous  êtes devant Nicodème, suspect à toute la tradition, ah ! que c’est donc facile et rassurant de jeter la pierre à Nicodème ! Nicodème, [p. 164] l’orgueilleux Nicodème qui refusait si méchamment de comprendre, et  vous ,  vous  comprenez si bien, n’est-ce pas, si facilement !  Vous  n’êtes que devant Nicodème, et moi j’étais devant Celui… Celui qui m’a coupé la parole, durement : « En vérité, en vérité, je te le dis ! »… Ô mes amis, qui d’entre  vous  a fait une telle expérience ? N’est-ce pas assez « existentiel », peut-être ? Ce que j’ai vu, ce que j’ai su, oui c’est cela que j’atteste et professe, et que voulez- vous  donc qu’un professeur enseigne, si ce n’est ce qu’il a vécu, entendu et vu de ses yeux, son expérience la plus profonde, la seule chose dont il puisse parler… Mais si c’était aussi la seule chose dont justement on ne puisse pas parler ?… Des expériences. Oui, j’en ai fait bien d’autres. J’en parle aussi, j’ai le droit d’en parler… À mon âge, j’en ai même le devoir, vis-à-vis de cette jeunesse ! J’étais un homme religieux, et c’est cela que je suis resté. Je l’affirme solennellement ! Toutes les expériences sont possibles, et certaines sont merveilleuses… « On ne doit pas prêcher l’expérience ! » disent-ils. Que font-ils donc de Ses miracles, et des actions de ses apôtres, celles que j’ai vues et que j’atteste ! Mais voilà… il y a eu ceci de plus, — et moi seul je puis en parler… Ou bien, est-ce que moi seul, je n’aurais pas ce droit ? J’ai fait une expérience de plus, j’ose le dire ! Ah !  vous  savez trop ce qu’elle est — l’expérience qu’on ne peut faire cette expérience-là, celle-là justement — rentrer dans le sein de sa mère ! Et tous ces galopins viennent aujourd’hui prétendre que c’est cela seul qui compte, et qu’ils font table rase de tout le reste ! Comme s’ils étaient… Je ne veux pas blasphémer. Il faut aussi que je les aime. Je n’ai pas fait cette expérience qu’ils exigent — oui vraiment on dirait que c’est eux qui l’exigent ! — mais j’ai fait l’expérience de l’amour, et c’est elle que je veux attester. Galopins ! voilà ce que  vous  êtes, — et maintenant, je veux  vous  embrasser.

Nicodème se leva, au milieu d’un silence ému, et donna l’accolade à chacun. Puis il fit un grand geste de ses deux bras levés, — comme pour bénir les circonstants, — et soudain, cachant sa figure vénérable, il sortit.

Cette scène, si imprévue pour la plupart des hôtes de ce soir-là, ne laissa pas de nous plonger dans la gêne, dont quelques-uns [p. 165] ne crurent pouvoir secouer l’effet qu’en s’étonnant subitement de l’heure tardive. Mais Mme Nicodème les rassura vivement, affirmant d’un ton sans réplique qu’il n’était pas question de s’en aller. Et Poupette passa les petits fours, avec un naturel parfait. Le monologue de Nicodème ne paraissait pas avoir fait grande impression sur cette enfant, trop habituée sans doute à la confession paternelle. Un des jeunes étudiants avait repris en main le « monument » du professeur Monod, et s’amusait à lire à ses voisins certains passages qui éveillaient tantôt des rires excessifs, tantôt de véhémentes protestations. Je ne  vous  rapporterai que le dernier de ces passages : — « Qui est vainqueur du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? Nous sommes là en pleine et absolue certitude ; nous apercevons le sommet d’un gigantesque pylône, d’un poste émetteur d’où émanent depuis quasi deux mille années, intarissablement, à travers l’humanité, les ondes radioactives du Salut. 20  » L’étudiant qui lisait referma brusquement le gros volume et s’exclama : « Si ce n’est pas là du catholicisme tout pur, je déclare ne plus rien comprendre à rien. Ces “ondes radioactives du Salut”, cela s’appelle, en bonne scolastique, la grâce infuse ! et si toute notre humanité est soumise à cette fécondation permanente par je ne sais quelle radio céleste, pourquoi faudrait-il, en effet, que nous mourrions totalement à nous-mêmes ? Laissons-nous donc radiographier, tout simplement ! S’il existe une cure moins radicale que la mort, on serait bien bête de ne pas y recourir. Mais saint Jean ne se doutait guère que son Évangile serait un jour transformé en pylône émetteur ! » — À quoi l’un des barthiens s’empressa d’ajouter : « Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, de toutes ces métaphores, le seul fait qui demeure, c’est celui que Barth exprimait si magnifiquement dans une de ses réponses aux objections des humanistes : “Christ n’a pas cru pouvoir sauver les hommes autrement qu’en mourant pour eux”. Que pourrions-nous donc faire de plus que lui ? L’imitation du Christ, c’est de mourir en lui et avec lui, — non pas de s’emparer de son message comme d’un prétexte à ne plus mourir tout à fait. »

Le dirai-je ? Ce dialogue, ces rires et ces affirmations si délibérément [p. 166] tragiques ne firent qu’aviver en moi l’espèce d’angoisse sur laquelle m’avait laissé le monologue de Nicodème. Au point que tout d’abord, je n’osai pas élever la voix. Je sentais cependant, que je devais dire certaines choses, traduire au moins, tant bien que mal, mon anxiété. Mais le lieu ne s’y prêtait guère, me semblait-il : entre ces jeunes barthiens d’une part, si convaincus et si merveilleusement inconscients de l’insondable gravité de leurs paroles, — et Mme Nicodème d’autre part, dont je craignais qu’elle n’approuvât que trop vivement mes réserves, j’hésitais à parler, redoutant d’introduire un nouvel élément de discorde, quand c’était justement l’accent de controverse de mes amis qui me jetait dans une sorte de honte… La confession de Nicodème m’avait profondément ému, en dépit de cette légère pointe de cabotinage pieux qu’il met, hélas, dans ses moindres propos… J’en étais donc à hésiter assez lâchement, lorsqu’un des étudiants lança, tourné vers moi : « Je retiens en tous cas  votre  définition de l’auteur du Problème du Bien ! “L’homme qui ne veut pas mourir”, c’est exactement ça ! Vraiment, c’est excellent ! » À ce coup, je sentis le rouge me monter au front, et j’éclatai :

« Non ! non ! et non ! ce n’est pas excellent du tout, c’est même tout simplement odieux ! m’écriai-je. Et je m’en voudrais plus que je ne puis dire d’avoir lâché cette méchante boutade, si elle  vous  est une occasion de triompher, ici, dans la maison de Nicodème ! Tenez, j’ai l’impression, depuis que nous nous sommes mis à discuter, qu’aucun de nous ne sait ce qu’il dit. J’entends exactement : aucun de nous ! Nous parlons tous avec beaucoup de conviction, mais je crois bien que nous délirons à qui mieux mieux. Voulez- vous  que je  vous  le prouve ? Il suffira de résumer notre débat. Quel est le problème que nous discutons ? C’est le problème inverse de celui d’Hamlet. « Être ou ne pas être », disait Hamlet. Et nous disons : mourir ou ne pas mourir. Mourir totalement, ou ne pas mourir tout à fait, c’est-à-dire revivre avant d’être tout à fait mort, — souffler sur la petite étincelle divine qui, selon les uns, subsiste en nous et pourrait rallumer d’un nouveau feu toute notre humanité, plus ou moins consumée par le péché. Pourquoi donc Nicodème défend-il l’expérience ? Parce qu’il ne veut parler que de ce qu’il a vécu — et je  vous  [p. 167] ferai remarquer qu’il a vécu, de fait, certaines expériences dont nous n’avons qu’une pâle idée. Il affirme qu’il est un homme religieux. Il a raison ! La seule religion qui tienne, c’est la religion vécue, c’est-à-dire expérimentée. Mais tout d’un coup, voilà qu’il ne sait plus ce qu’il dit !  Vous  l’avez entendu tout à l’heure. Il répétait : Qu’est-ce que j’ai vu ? Qu’est-ce que j’ai donc vécu, pendant cette fameuse nuit ?… Toute son expérience échouait devant l’apparition du souvenir terrible de cette seule expérience impossible, humainement impossible, à jamais, religieusement impossible ! Voilà l’angoisse et la folie de ceux qui défendent l’expérience, sachant bien, cependant, que la seule expérience décisive est justement la seule chose impossible et dont ils nient, en toute sincérité, qu’elle soit possible ! Ne riez pas de leurs efforts pour remplacer cette unique expérience par d’autres expériences qu’ils appellent « religieuses ».  Vous  voyez bien qu’ils cherchent à se rassurer, à grand renfort d’images impressionnantes, de métaphores mystiques, d’influx spirituel dans le vieil homme, de grâce infuse et de radioactivité de l’Évangile ! Mais  vous , avez- vous  donc dépassé cette angoisse ? Vraiment, l’avez- vous  surmontée ? Quelquefois, lorsque je  vous  entends, il me semble que  vous  essayez plutôt de la conjurer par des formules théologiques. Je ne nie pas un instant la vérité, comme telles, de ces formules. Mais  vous  tenez le mot d’une énigme qui ne  vous  a pas longtemps empêchés de dormir ! C’est en tous cas ce que le ton de  vos  affirmations pourrait faire croire. Voilà  votre  folie à  vous  :  vous  proférez des vérités littéralement terrifiantes, l’exigence de la mort au monde et à soi-même, comme s’il s’agissait là de thèses à imposer ! Nicodème le disait : On croirait que c’est  vous  qui exigez cette expérience unique, au nom d’une théologie… Je ne  vous  reproche pas d’être fous, je  vous  reproche de dire sans nulle angoisse des choses folles et follement vraies. Je  vous  reproche tout simplement — de les dire ! et surtout de les dire contre quelqu’un.

«  Vous  souvenez- vous  de ce que disait et répétait sans cesse Kierkegaard ? Être chrétien, c’est devenir contemporain de Jésus-Christ dans son abaissement. Contemporains ! Mais Nicodème aussi fut contemporain de Jésus. Et même il sut reconnaître en ce Jésus un docteur envoyé par Dieu !

[p. 168] « Mais voyez- vous , nous sommes ici au nœud de ce mystère étourdissant. Nicodème a reconnu un prophète, il l’a formellement reconnu. Il est allé le voir, parce qu’il savait que ce prophète, Jésus, “était venu de la part de Dieu”. Comment le savait-il ? Parce qu’on lui avait dit quels miracles faisait Jésus. C’étaient bien là des expériences, n’est-ce pas ? Et l’expérience religieuse de ce grand docteur de l’Église avait bien su les reconnaître. C’était conforme à sa théologie, on pouvait se risquer à discuter avec cet homme de nuit, quand il ne s’agit plus d’agir, mais seulement d’agiter des pensées… Eh bien, je  vous  demande si nous faisons autre chose ? Oui, même quand nous condamnons Nicodème au nom d’une meilleure théologie, faisons-nous autre chose que lui ? Sommes-nous contemporains du Christ autrement ou plus réellement qu’il ne le fut, cette nuit-là ? Faisons-nous autre chose que de répéter formellement des vérités que nous ne pouvons pas vivre ? Vivons-nous autre chose que des “vendredis saints spéculatifs” 21  ? Il n’y a pas tant de différence entre un homme qui nie l’Expérience, l’Unique, — la seule chose nécessaire — et un homme qui l’affirme unique, sans cependant pouvoir la vivre, et sachant qu’on ne peut la vivre. Entre celui qui affirme qu’on ne peut pas mourir, et celui qui affirme l’exigence de la mort, il n’y a peut-être aucune différence : car tous les deux sont des vivants et non des morts. Et comment osez- vous  affirmer cette impossible exigence de la mort, si  vous  ne vivez pas de cette mort ! Or,  vous  n’en vivez pas, j’en suis trop sûr, quand  vous  en faites un argument théologique ! Où donc est-il, celui qui accepte de mourir ? Oui, maintenant, je vais  vous  dire la vérité : Nous sommes tous des Nicodèmes ! et jamais plus qu’en ce moment où nous condamnons Nicodème… Voilà pourquoi Nicodème n’est pas mort : il demeure parmi nous comme le vivant symbole de l’homme qui ne peut pas mourir !… Plaise à Dieu que l’angoisse qui tourmente cet homme depuis sa rencontre nocturne, devienne aussi la nôtre, et nous ferme la bouche ! »

J’avais parlé longtemps, et non sans fièvre. Je m’arrêtai soudain, plutôt confus de ma véhémence. Les jeunes barthiens se consultaient du regard. Était-ce de ma part une palinodie ?

[p. 169] J’étais bien loin de considérer la chose ainsi. Mais nous vivons dans un monde troublé, où la parole n’a plus le même sens pour tous. C’est pourquoi nous multiplions les commentaires, et par là même les malentendus. Et c’est aussi pourquoi nos disputes sont si vaines…

Minuit sonna, dans ce silence. Il était temps de prendre congé de nos hôtes. Mais un des étudiants, qui justement n’avait presque rien dit, prit soudain la parole comme nous allions nous séparer ; et je ne suis pas loin de croire qu’il exprima la vérité la plus certaine de la soirée, encore que cette vérité ne soit point facile à entendre. Je ne sais si c’est un « barthien », au sens que certains « libéraux » prêtent à ce terme malheureux. Assurément, il doit avoir lu Barth mieux que la plupart de ses confrères. C’est peut-être pourquoi son langage me parut rendre un son d’autorité, bien qu’il fût beaucoup moins péremptoire que celui dont les autres avaient usé.

 Vous  avez dit, — commença-t-il d’une voix très calme — que l’angoisse de Nicodème devrait nous empêcher tous de parler, c’est-à-dire, si je  vous  entends bien, devrait nous empêcher tous de dire des choses complètement impossibles. Je ne pense pas comme  vous , bien que je croie  vous  comprendre dans une certaine mesure, — humainement. Je pense que nous devons parler au nom de cette angoisse, — justement, en son nom ! Et non pas pour la condamner ou la nier dès le principe ! Car je reconnais avec  vous qu’il faut d’abord l’avoir éprouvée jusqu’aux moelles, et que c’est là notre expérience religieuse, proprement dite. Mais nous avons le devoir et la mission de proclamer que cette angoisse a été surmontée, une fois pour toutes, par la résurrection de Jésus-Christ. Pardonnez mon langage, peut-être trop ecclésiastique, mais je ne puis pas m’exprimer plus clairement. Voici donc, en peu de mots, ce que je crois, pour mon compte. L’angoisse de Nicodème trouve sa résolution dans le Baptême. Et nous confirmons ce Baptême chaque fois que nous prenons la Cène, communiant ainsi avec la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Certes, ce n’est pas là une expérience ! Ou plutôt, les sentiments que nous éprouvons lors du Baptême et de la Cène n’ont aucune espèce d’importance. Dieu fait pour nous, à ce moment, ce que Nicodème et tous les hommes reconnaissent qu’ils ne [p. 170] peuvent pas faire, — et c’est pourquoi je pense qu’on ne doit pas s’opposer au baptême des enfants, c’est-à-dire de ceux qui ne peuvent rien encore… Ainsi donc, deux choses demeurent : Par le Baptême et la Communion dans la foi, tout est fait, — le salut est donné. Mais nous avons alors à dire et à prêcher ce que sont ce Baptême et cette Cène. Certes, ces paroles nous condamnent dans la mesure où nous les prononçons sans foi, hors de toute « crainte et tremblement ». Mais elles n’en sont pas moins, comme le Baptême et comme la Cène, dans la mesure où la foi les anime, l’événement central de notre vie chrétienne. Elles sont, avec les sacrements, la promesse de l’accomplissement en Christ — déjà venu et qui revient ! — de ce que nous espérons présentement, à la fois dans l’angoisse et dans la joie : la seule expérience nécessaire. Oui, cette expérience-là nous reste à jamais impossible, c’est pour cela qu’il faut la croire ! Et l’attester sans l’avoir vue. C’est pour cela qu’il faut prêcher, dans la crainte et le tremblement, son espérance.

Nous nous séparâmes sur ces mots. Les « barthiens » qui avaient parlé regagnèrent leur lieu véritable : inventés par Wilfred Monod, ils rentrèrent dans son bel ouvrage. — Nicodème n’avait pas reparu.