(1986) Cadmos, articles (1978–1986) «  Denis de Rougemont tel qu’en lui-même… [Entretien] (printemps 1986) » pp. 7-23

Denis de Rougemont tel qu’en lui-même… [Entretien] (printemps 1986) w

[p. 7] Monsieur de Rougemont, quelle est votre activité actuelle ?

Je recommence à travailler, après trois mois au moins d’interruption involontaire due à une série de maladies. Ce n’est pas très facile à résumer : j’ai à peine recommencé à travailler. Mais ce que je dois faire maintenant, c’est terminer douze livres dont certains sont en bonne partie écrits, ce sont des thèmes d’essai que je peux terminer rapidement, et puis deux livres très importants pour moi, qu’il faudra que je réécrive presque entièrement, bien que j’aie déjà cent, cent cinquante pages de chacun, écrites depuis quinze ou vingt ans. Cela va boucler un peu l’ensemble de mon œuvre dans différents domaines, littéraire, métaphysique ou politique. Et puis, à part cela, j’ai encore mes activités européennes. Je compte me retirer maintenant, vu mon grand âge, du Centre européen de la culture que j’ai créé en 1948 et inauguré en 1950. Mais je ne vais pas le laisser, l’abandonner en chemin comme un pauvre enfant. Il faut absolument que je mette sur pied avec de nouveaux collaborateurs, avant de m’en aller, un programme très ambitieux, européen, de plus grande extension que le seul Centre de Genève, grâce à des appuis que je compte trouver du côté du Conseil de l’Europe et de plusieurs organismes gouvernementaux ou privés. Je voudrais, avant de partir, mettre sur pied un grand programme de culture pour l’Europe. La culture au service de la construction fédérale de l’Europe. Voilà.

[p. 8] Quel a été le chemin qui vous a permis de devenir écrivain, essayiste, homme politique ?

Je vous dirai d’abord que quand je suis sorti de l’enfance, lorsque j’avais 14-15 ans, j’ai commencé à me demander ce que j’allais faire dans la vie, comme on le fait à cet âge-là, et j’ai décidé que j’allais devenir chimiste. Pourquoi ? Parce que j’avais lu par hasard un ouvrage d’un chimiste français un tout petit peu farfelu qui avait fait des croissances imitant des croissances végétales ou biologiques en mélangeant des acides et des bases dans des espèces de crèmes qu’il fabriquait avec de la colle. J’ai été fasciné par cela, je me suis mis à l’imiter et à essayer de refaire des plantes. Je faisais des crèmes que je composais longuement, d’après ce qu’il m’indiquait dans ses livres, je les mettais au fond d’une éprouvette, et avec une stupéfaction que vous pouvez imaginer — surtout à cet âge-là où les questions de croissance, de génétique sont très passionnantes — je voyais de petites cellules se former, monter, et cela faisait finalement une longue plante qui poussait en deux ou cinq minutes, et quand elle arrivait en haut de l’éprouvette cela donnait une sorte de champignon ou presque de fleur. J’étais fasciné par ce genre de chose, je ne faisais que ça. J’étais décidé à devenir chimiste, j’ai été jusqu’à lire de gros traités de chimie qui étaient très difficiles pour moi parce que là, on était très loin de mes manipulations imaginatives, on était dans les choses plus sérieuses. Et puis je suis entré au gymnase scientifique de Neuchâtel à 16 ans, trois ans avant le bachot. Après deux ans de leçons de chimie sérieuses au gymnase, j’ai compris que je m’étais entièrement fourvoyé, que ce n’était pas là ma vocation. Ces trois ans avant mon bachot furent vraiment épouvantables pour moi : j’avais quatorze heures de mathématiques par semaine. J’en ai beaucoup souffert, et je me suis mis, pour essayer de compenser cette erreur d’aiguillage au départ, à écrire des poèmes. Alors c’est devenu ma nouvelle obsession, je ne faisais que cela et je ne pouvais pas imaginer que l’on pouvait écrire autre chose que de la poésie. Enfin, je trouvais vulgaire d’écrire des articles, par exemple. Et voilà qu’un beau jour, comme je faisais beaucoup de sport, j’étais passionné de football, j’ai lu un livre de Montherlant qui était à la gloire du football, intitulé Le Paradis à l’ombre des épées, un beau titre. J’ai été tellement enthousiasmé par cette lecture (surtout quand j’ai appris que Montherlant [p. 9] jouait au goal — moi j’étais presque toujours goal-keeper, plutôt que centre avant), que je me suis mis à écrire un article sur son livre. Je l’ai envoyé à une revue, la seule revue que je connaissais, qui était La Semaine littéraire, à Genève, et j’ai reçu trois jours après au Gymnase de Neuchâtel, qui avait la même adresse que l’Université, une réponse immédiate du directeur (sans doute croyait-il que j’étais un jeune professeur d’université). Je me suis révélé ainsi à mes professeurs de sciences qui ont compris pourquoi j’avais tant de peine à faire des maths et de la chimie. Je les trahissais en faisant de la littérature. C’était très mal vu. Je n’ai plus fait que ça depuis lors.

Après ses études universitaires en lettres et philosophie, Denis de Rougemont est parti pour Paris, où il a travaillé auprès de maisons d’édition et écrit les premières œuvres qui lui ont immédiatement valu la notoriété. Ce fut une période de grande créativité.

À Paris, j’ai découvert toutes sortes d’écoles de pensée nouvelles. C’était en 1931, et jusqu’à la guerre, il y a eu neuf années tout à fait extraordinaires, qu’on appelle maintenant dans plusieurs livres qui ont paru en France « les années trente ». On découvrait la pensée existentielle quinze ans avant M. Sartre. On découvrait les auteurs allemands. J’ai découvert Kierkegaard, devenu un de mes grands maîtres, qui était aussi théologien ; alors j’ai commencé à m’intéresser à la théologie. J’ai découvert Heidegger, le philosophe allemand. Et puis avec mes amis, nous avons très vite fondé des groupes de pensée autour d’une idée de l’homme, en tant que personne, opposée à l’individu, ce que Marx appelait l’individu atomisé. Nous avions repris un peu de cette critique-là, tout en étant très antimarxistes pour le reste. Nous avons alors fondé les groupes personnalistes qui continuent aujourd’hui encore dans la revue Esprit , et une autre petite revue à laquelle j’étais plus étroitement attaché, qui s’appelait L’Ordre nouveau , rien de commun évidemment avec le mouvement fasciste. Nous avons développé des théories sur l’actualité, sur l’évolution du monde, de l’Europe en particulier.

Nous nous sommes tout de suite situés en dehors des partis. Notre devise était « ni gauche, ni droite, mais en avant, devant les problèmes ». Nos idées ont joué un certain rôle dans le développement politique français, à cette époque. Puis nous avons développé des [p. 10] théories politiques constructives, curieusement sur la base d’un fédéralisme, je dis curieusement parce que la France est le pays même de la centralisation. Il est vrai qu’il y avait parmi nous des Européens de partout… il y avait un Russe, il y avait des Allemands, un Italien. Nous avions beaucoup d’amis, presque des disciples déjà, en Angleterre, en Belgique. Nous avons alors élaboré, d’une manière encore très théorique, une conception de l’Europe, d’une Europe qu’il fallait fédérer au-delà des nationalismes. Nous avons forgé ce terme d’État-nation qui est utilisé maintenant un peu partout. Nous avons dénoncé cette nouvelle tyrannie moderne qui consiste dans le fait que nos sociétés sont dirigées par l’État, c’est-à-dire par des corps de fonctionnaires qui se sont emparés de l’ensemble des activités de la nation, privant les hommes de leurs responsabilités en leur donnant le sentiment qu’ils ne sont pas responsables. J’ai commencé à poser les bases de ma philosophie politique, à ce moment-là, à la préciser un peu sur l’idée de la personne, par opposition à l’individu, d’homme à la fois libre et responsable, les deux termes, les deux adjectifs étant absolument liés. Je n’en ai jamais démordu, de cette théorie-là qui est fondamentale pour tous mes livres : l’homme est libre dans la mesure où il est responsable. S’il ne peut pas être responsable de son rôle dans la vie civique, il n’est pas libre. De même qu’en justice, on sait très bien que si vous avez commis une grave faute ou un crime et que votre avocat peut démontrer que vous n’étiez pas libre quand vous l’avez commis, vous n’êtes pas tenu non plus pour responsable. Voilà une chose fondamentale sur laquelle repose toute la critique que nous avons fait de la société actuelle. Elle a porté des fruits dans pas mal de domaines de la politique et de la vie des idées politiques en Europe, après la tragédie de la guerre.

Nous étions en train de voir la guerre des nations, des États-nations, se préparer ; les totalitaires, qu’ils soient de gauche ou de droite, les fascistes italiens, les nazis allemands, les staliniens en Russie, faire tous la même chose. Nous nous opposions à tout cela, la personne, l’homme libre et responsable étant notre but.

Finalement ce que nous avions prévu et redouté, c’est-à-dire la guerre de trente-neuf, a éclaté. Et là tout notre mouvement s’est dissout puisque nous étions de différentes nationalités.

Je fus tout de suite mobilisé en Suisse où j’étais lieutenant dans l’armée. J’étais d’abord en campagne dans mon canton de Neuchâtel, [p. 11] puis je fus appelé à Berne à l’état-major, dans la section « Armée et foyer », qui s’occupait des liaisons entre l’armée et la population et aussi du moral des troupes. Je m’y suis senti à l’aise, car je pouvais commencer à appliquer mes idées sur le vif. J’ai fondé en même temps avec un ami de Zurich, Theophil Spoerri, professeur de lettres romanes, un mouvement de résistance, la Ligue du Gothard.

Chose curieuse (j’ai l’air de me vanter beaucoup), c’est le premier mouvement de résistance qui ait été créé en Europe, heureusement il n’a jamais eu à entrer en fonction contre les Allemands. Alors que nous étions en train d’organiser cette Ligue du Gothard avec des gens que nous avions pris à droite et à gauche conformément à ma philosophie « ni gauche ni droite, mais en avant, devant les problèmes », il y a eu un incident qui a changé le cours de ma vie. Le 15 juin 1940, mon ordonnance est entrée dans mon bureau et m’a dit : « Mon premier-lieutenant, on vient d’entendre qu’Hitler est entré dans Paris. » Comme j’avais habité Paris pendant douze ans, cela m’a fait un choc. Je me suis mis à écrire à toute vitesse deux pages que j’ai envoyées à la Gazette de Lausanne . Le lendemain, dimanche 16 juin, j’ai montré mon manuscrit à mon beau-frère qui était à la censure. Il m’a dit : « Tu peux être tranquille, ça ne passera jamais, c’est beaucoup trop violent, ce n’est pas du tout neutre. » Le lundi matin, je suis arrivé à mon bureau à sept heures, près de la gare de Berne, où j’avais acheté ma Gazette de Lausanne sans plus penser à mon article. Il était en première page, et le titre en était : « À cette heure où Paris exsangue voile sa face de nuages et se tait. » Je me dis : « Bon c’est un peu sentimental », sans penser une seconde que cela produirait un déchaînement dans le grand état-major et chez le général. J’ai été mis aux arrêts immédiatement pour atteinte à la neutralité suisse et même bien pire : j’étais accusé de mettre en péril la sécurité de la Suisse, ce qui était vraiment l’accusation la plus grave que l’on pouvait porter contre quelqu’un à l’époque. Finalement le chef de la Justice de l’armée a déclaré que je ne tombais sous le coup d’aucune loi militaire, qu’il ne voulait pas s’occuper de la chose. Le général Guisan m’a donné alors une punition personnelle, ce que seul le chef de l’armée a le droit de faire. Cela m’a été annoncé par un gros colonel bernois, qui est venu chez moi — j’avais loué une petite maison sur les pentes du Gurten, au-dessus de Berne. « Le général vous condamne à quinze jours de forteresse dans le Valais, au pain, à [p. 12] l’eau, sans visites ni courrier. Vous avez bien compris ? Répétez. » J’ai répété comme on doit le faire, puis il m’a dit, comme on doit le faire aussi : « Avez-vous des observations à présenter ? » J’ai répondu : « Non, mon colonel, aucune, j’ai toujours été pour les vacances payées. » Après cette insolence, on a bu un verre ensemble puis il m’a dit : « Alors vous avez bien compris : à partir de maintenant, vous êtes au fort de Saint-Maurice en Valais. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas vous afficher dans les rues de Berne avec une petite femme à chaque bras, parce qu’on a besoin de vous au bureau. »

J’ai continué à participer à la Ligue du Gothard, mais cela devenait difficile et risqué parce qu’elle comptait des membres clandestins dans l’armée. Si bien que quand la Fondation Pro Helvetia a proposé que j’aille en Amérique pour un bref voyage faire jouer à la « World’s Fair » de New York un oratorio sur Nicolas de Flue , dont j’avais écrit le texte un an auparavant, mis en musique par Arthur Honegger, on a été trop content de pouvoir se débarrasser de ma personne : j’étais devenu gênant en Suisse, on m’a donné un passeport diplomatique, et allez ouste, départ avec toute ma famille (ma première femme et deux enfants qui avaient cinq ans et cinq mois). Cela a été toute une odyssée que d’arriver en Amérique en cargo, en 1940. Il y eut Pearl Harbor. La guerre entre le Japon et les États-Unis. Je n’ai donc pas pu revenir en Europe. J’ai passé six ans en Amérique et j’ai dû m’y débrouiller.

Denis de Rougemont est resté aux États-Unis jusqu’en 1946. Il donne des cours à l’École libre des hautes études, puis entre à l’« Office of War Information », où il devint le principal rédacteur de la « Voix de l’Amérique », en langue française. Il fréquente alors le groupe des surréalistes exilés, se lie d’amitié avec André Breton, Marcel Duchamp, Max Ernst et Matta et d’autres exilés : Alexis Léger, Boris Souvarine, Jacques Maritain, Consuelo et Antoine de Saint-Exupéry. En 1944, il reçoit un « fellowship » de la Fondation Bollingen qui lui permet d’écrire.

[p. 13] Bien entendu, à New York, je pensais sans cesse à ce qu’on pourrait faire si Hitler était battu, si nous pourrions rentrer en Europe. J’avais beaucoup d’amis de tous les pays européens, réfugiés là-bas, avec qui nous nous disions : si nous pouvons rentrer en Europe, il n’y aura qu’une chose à faire, c’est une fédération européenne. Je n’avais pas du tout d’argent pour rentrer, aucun job ni rien, et voilà que je reçois un beau jour, au début de l’année 1946, il y a de cela juste quarante ans, une lettre d’invitation à venir faire une conférence sur l’Europe à Genève, dans une nouvelle organisation qui s’appelait « Rencontres internationales de Genève », et m’offrait de passer un mois en Suisse. C’était vraiment un « godsend » comme on dit en anglais : un cadeau du ciel. J’ai pris un avion pour la première fois de ma vie, ou à peu près. Superbe traversée. Je suis arrivé à Paris où j’ai passé un premier mois à voir un peu ce qu’était devenue l’Europe après ces années d’occupation.

Puis je suis allé chez mes parents près de Neuchâtel. J’ai préparé ma conférence pour les « Rencontres internationales » et l’ai donnée le jour même de mes 40 ans, le 8 septembre 1946. Cela a très bien marché, il y avait une brochette de conférenciers remarquables qui étaient, entre autres, pour la France, Georges Bernanos et Julien Benda, pour l’Allemagne le philosophe Karl Jaspers, le philosophe marxiste hongrois Lukacs. Nous étions neuf conférenciers, dont j’étais le plus jeune, et j’ai parlé des maladies de l’Europe, de la mauvaise mine que je lui trouvais en rentrant après cinq ans d’Amérique. Sans que je m’en doute, cela a été mon premier acte d’engagement européen. J’avais conçu une théorie de l’engagement de l’écrivain, mais là je passais de la théorie à la pratique. Si bien que je peux faire remonter mon engagement européen à quarante ans exactement, et le soir de mes 40 ans.

Au centre de l’intérêt de Denis de Rougemont il y a toujours eu, comme nous l’avons vu, l’homme, en tant que personne libre et responsable, par opposition à l’individu anonyme perdu dans la masse. Mais quel est le rapport de l’homme à la société, à quels dangers est-il exposé ?

[p. 14] Notre mouvement, qui s’appelait « Mouvement personnaliste », a porté toute sa réflexion sur l’homme, but de la société, et non pas l’inverse, comme on a l’air de le croire dans les sociétés totalitaires, où l’on pense que la société est le but de l’homme. Nous avons toujours pensé que la société est au service de l’homme, doit l’être. Or c’est exactement le contraire qui se passe aujourd’hui. Vous me demandez quels dangers existent pour l’homme ? Eh bien, tout simplement celui de perdre toute liberté, en tant que sujet maître de soi, de perdre sa liberté parce que, dans ce monde immense des États-nations, il perd sa responsabilité. Il ne peut plus être un citoyen libre et responsable.

Voilà tout ce que nous disions dans les années trente à trente-neuf, nous que l’on appelait « les non-conformistes des années trente ». C’est là le fondement de tout ce que j’écris et de toute mon action politique pour l’Europe. Les dangers sont innombrables, ils proviennent tous de la même cause, car dans le monde des États-nations, dans ce monde dont le seul but est la puissance, on oublie l’essentiel, c’est-à-dire les finalités de ce que l’on fait.

Par exemple, on invente ce qui permet de faire des bombes atomiques. C’est très bien de faire des recherches scientifiques. J’ai été passionné dès le début par des amis physiciens qui me parlaient de ces recherches. Je trouvais cela très bien, mais quand on s’est mis à les appliquer sans aucune mesure, sans aucune finalité, sans aucune règle sauf celle de vaincre, de tuer le plus possible d’hommes ou de gagner le plus possible de milliards, j’ai vu commencer là la grande crise du monde moderne qui peut le conduire à son anéantissement. Car vous savez, c’est une chose qui est connue maintenant, qui a été vérifiée par toutes les commissions scientifiques américaines, à la demande de la Maison-Blanche : il est parfaitement établi aujourd’hui qu’une guerre atomique, même localisée entre deux ou trois pays, et qui durerait un ou deux mois, aboutirait à la fin de toute vie sur terre, ne serait-ce que par l’apparition de ce qu’on appelle « l’hiver nucléaire ». Cela on le sait. Pourquoi ? Parce que l’homme a oublié les finalités : il croit que la finalité c’est la puissance. Or, la finalité c’est évidemment la liberté de l’homme, de l’homme considéré non pas comme un objet que l’État ou les puissants de ce monde, les puissances d’argent, manipulent comme ils le veulent, mais comme un sujet, un homme libre et responsable, ce que nous appelons une personne.

Donc, et là je me répète, il faut que la société soit faite pour [p. 15] l’homme, et non le contraire. Les deux grandes finalités que l’on doit rechercher en faisant une société, ce n’est pas la puissance, mais c’est la liberté et la responsabilité liées, comme je l’ai dit, et l’amour.

L’amour est un des grands thèmes de Denis de Rougemont. Au plus profond de l’homme, c’est le sentiment par excellence qui le porte vers autrui. Mais comment ce sentiment devient-il un facteur de libération et de dépassement pour l’homme ? Ne peut-il devenir facteur de destruction de l’autre et de soi-même ?

Quand on parle d’amour, on parle de beaucoup de choses complètement différentes, et quelquefois tout à fait opposées. Je suis arrivé, en écrivant mon livre L’Amour et l’Occident , à mettre cela au clair, en prenant l’exemple de l’amour et du mariage. L’amour dans le mariage, ce n’est pas une passion égoïste, purement physique, sexuelle, ou romantique et littéraire. Cela, c’est l’amour sentimental, c’est l’amour que l’on subit, l’amour romantique. Ce n’est pas l’amour dans le mariage, que je décris comme l’amour actif où l’homme est actif pour le bien de la femme et la femme pour le bien de l’homme par ses actions quotidiennes, toute sa manière de vivre. Tandis que l’amour-passion, comme le mot l’indique, a pour étymologie « pati », en latin, qui veut dire subir, souffrir. L’amour-passion, glorifié par la littérature, c’est l’amour que l’on subit, qui aboutit généralement à des catastrophes, recherché comme étant plus romantique, tandis que l’amour sérieux, vécu tous les jours, et qui est un véritable amour — on veut le bien de l’autre — passe pour ennuyeux. Mais entre vivre une vie un peu ennuyeuse ou vivre une vie catastrophique comme celle qu’on est en train de fabriquer, le choix est fait. Il est facile. D’ailleurs, ce n’est pas du tout ennuyeux, le vrai amour. Je voudrais donc qu’on rétablisse comme but de la société (cela a l’air grandiloquent de le dire), comme finalité suprême à toute société et à toute vie humaine, en même temps ces trois choses : la liberté, inséparable de la responsabilité civique vis-à-vis de la communauté, et l’amour considéré comme action. Et là je rejoins, si vous le voulez, les fondements mêmes du christianisme, puisque la seule définition satisfaisante de Dieu qui ait jamais été donnée, c’est celle de saint Jean : « Dieu est [p. 16] amour. » Évidemment ce n’est pas l’amour sentimental, c’est l’amour-action, l’amour du prochain. C’est très résumé, je m’en excuse, mais j’aime à donner aux mots leur véritable sens.

Dans quelles circonstances avez-vous écrit le livre L’Amour et l’Occident ?

Eh bien, c’était dans les deux ou trois premières années de mon premier mariage. Je sortais d’une jeunesse que l’on aurait qualifiée, en milieu bourgeois, d’un peu orageuse. J’y ai bien appris ce qu’était l’amour-passion, et à quelles catastrophes cela pouvait mener. J’ai éprouvé le besoin d’écrire ce livre ; c’est toujours difficile, après coup, de dire pourquoi. J’ai commencé à l’écrire dans un état de concentration et de passion littéraire considérables. Au moment, prévu par le contrat, où j’aurais dû remettre mon manuscrit, qui devait paraître dans une collection, j’ai dû céder mon tour. J’ai reçu une lettre de l’éditeur me disant : « J’ai une grande requête à vous faire : pourriez-vous céder votre tour de deux mois, car je viens de recevoir un manuscrit d’un jeune colonel français. Il s’agit d’un livre qui s’appelle La France et son armée. » L’auteur s’appelait le colonel de Gaulle. Alors j’ai répondu par une lettre un peu humoristique, disant : « Mon patriotisme français, bien que je sois Suisse, me commande de vous céder mon tour, je vais faire ce sacrifice. » En fait, j’étais délivré d’un poids énorme, car je n’avais pas encore écrit une ligne ! Je pensais à mon livre tout le temps, mais je n’avais rien écrit. C’est dans un état de fièvre et de concentration extraordinaires que je m’y suis mis. J’ai écrit ce livre en trois mois, un gros livre de 380 pages. Vraiment dans un état de transe, car cela supposait une quantité de recherches auxquelles j’aurais pu passer ma vie. Quand j’ai commencé à mesurer mon ignorance en histoire, sur l’histoire de la passion, de l’amour, l’histoire du mariage, je me suis dit : « Voilà, ou bien j’y passe toute ma vie, je ne fais rien d’autre, ou bien j’écris comme cela me vient et puis on verra bien le résultat. » Je commençais un peu à débrouiller mes idées là-dessus, et en trois mois j’ai bouclé le livre qui a paru en 1939, quelques mois avant la guerre.

La société d’aujourd’hui n’est pas à tort nommée « société de masse » : l’individu s’y dilue, il est difficile d’en comprendre les [p. 17] mécanismes, d’y faire ses choix en toute connaissance de cause. À quelle condition l’homme peut-il se sentir véritablement citoyen ? Comment l’homme peut-il réaliser dans la vie quotidienne les principes que vous énoncez ?

Pour servir les finalités suprêmes de l’homme, libre et responsable, et aimer d’une manière active, il faut absolument de petites communautés. Nous ne sommes pas faits pour vivre dans de grands États-nations centralisés, sous la direction de l’État et de ses fonctionnaires. Nous sommes faits pour vivre dans notre commune, dans notre famille d’abord, dans notre petite région, et c’est là que peu à peu j’ai retrouvé ma tradition suisse de fédéralisme poussé encore plus loin que ce n’est le cas aujourd’hui, où une tendance centralisatrice apparaît en Suisse, tendance qu’il nous faut combattre. Si les finalités sont liberté, responsabilité, amour actif du prochain, de petites communautés en sont la condition. Ces communautés ne doivent pas être fermées sur elles-mêmes, elles ne pourraient pas vivre. Aucune communauté n’est suffisante en soi, ne peut constituer une petite autarcie : elles doivent communiquer entre elles, elles ont des intérêts communs.

Par exemple, il y a une communauté qu’il nous faut restaurer : je pense à la région où j’habite, celle du lac Léman. Il y a une région lémanique qui est naturelle, dont les habitants en Savoie, dans le pays de Gex où nous sommes, à Genève, dans le canton de Vaud et celui du Valais, ont des intérêts communs. De tout ce qui concerne les problèmes du lac, de sa santé, de sa protection (problèmes que ces régions ont en commun depuis des siècles), il faudrait arriver à faire une sorte d’unité nouvelle, définie par l’habitude, par les coutumes, par l’économie aussi. Leur développement au cours de l’histoire a malheureusement coupé ces régions par des frontières absolument arbitraires, en morceaux qui ne correspondent à rien. Il faut d’abord concevoir, imaginer, et ensuite réaliser de proche en proche une Europe basée sur des communautés réelles s’unissant peu à peu, librement. C’est à elles de choisir avec qui elles veulent s’unir, se fédérer, se confédérer, comme les Suisses l’ont fait de tout temps. Non pour créer une puissance guerrière, mais pour créer un cadre à l’intérieur duquel l’homme puisse être un homme, un cadre de liberté [p. 18] et de responsabilité. La responsabilité, c’est concrètement une question de dimension de la communauté. Vous ne pouvez pas être responsable quand la communauté compte 55 millions d’habitants, ou 300 millions. Vous n’êtes responsable qu’à l’échelle de la commune ou de la région, là où la voix d’un homme peut se faire entendre. Donc il nous faut recréer cela, et puis ensuite fédérer les régions et aboutir à une Europe qui ne soit pas une coalition d’États surarmés, pour être assez forte contre les attaques russes ou contre les ripostes américaines, mais pour pouvoir vivre ensemble et faire son métier d’homme. Voilà la base de ce que je peux appeler la révolution personnaliste, à laquelle j’ai consacré non seulement beaucoup de livres, mais mon action depuis quarante ans.

Sous quelle forme mon action ? Eh bien, je me suis dit : puisqu’il nous faut partir d’une finalité de l’homme et des valeurs les plus communes aux Européens, cela veut dire qu’il nous faut partir de la culture. Je conçois la culture comme l’ensemble des finalités et des valeurs communes à tous les Européens, qu’ils soient Français, Danois, Roumains, Bulgares ou Suisses. Ils ont beaucoup de choses en commun depuis des siècles, depuis des millénaires, et c’est de cela qu’il faut partir, c’est là-dessus qu’il faut bâtir. Non pas sur l’obsession de fabriquer des armes qui pourront se vendre extrêmement cher, comme vous voyez de nombreux pays le faire ces temps-ci. Mais au contraire avec l’obsession de créer un milieu social, une société où l’homme puisse être libre et responsable et pratiquer l’amour d’une manière active. J’en reviens toujours à la même chose, vous voyez qu’en somme on ne peut pas m’accuser de manquer de cohérence, on pourrait m’accuser peut-être d’en avoir trop dans les détails. Ce que j’ai fait, conformément à ma doctrine, était de l’engagement, et non pas de la théorie pure. J’ai tout de suite commencé à travailler pour créer une cellule en Europe qui soit consacrée à la culture, au service de l’Europe, de l’Europe au service des valeurs communes de la culture.

De retour des États-Unis, Denis de Rougemont participe au premier Congrès de l’Europe à La Haye en 1948, présidé par Winston Churchill. À côté de lui, Robert Schuman x , grande figure du [p. 19] Mouvement européen, et de nombreuses personnalités de premier plan. Denis de Rougemont y présente le Rapport culturel et lors de la séance de clôture lit le Message aux Européens qu’il a été chargé de rédiger. Il ouvre à Genève un « Bureau d’études » chargé d’organiser la Conférence européenne de la culture qui se tient à Lausanne en 1949. En découle la création du Centre européen de la culture : un centre initiateur d’idées neuves, d’activités concrètes dans la grande perspective d’une fédération européenne. Ce fut là le premier résultat de sa vision d’une Europe nouvelle.

Une de nos premières activités issues du Congrès de La Haye fut de mettre ensemble des savants pour que leurs recherches soient utilisées au bénéfice de l’Europe unie. Cela a été la première idée de ce qui est devenu le CERN , qui s’est fait depuis lors tout autour de l’endroit où j’habite. Je suis entouré par un grand anneau que le  CERN  construit maintenant, qui a 27 km de long. Cela s’est appelé le Centre européen de recherches nucléaires, par analogie avec le Centre européen de la culture. Ce fut notre première création. Puis, sous l’égide de l’UNESCO, le  CERN a passé aux gouvernements, sortant ainsi de nos mains : mais nous en avions fait la conception première.

Ensuite nous avons créé de nombreuses associations, très différentes les unes des autres, d’historiens, de grands festivals de musique européens, qui existent aujourd’hui encore. L’Association européenne des festivals de musique, dont j’ai été président pendant plus de trente ans, avec 40 festivals européens, un festival d’Israël et un festival du Japon où on joue de la musique européenne. C’est une réalisation assez importante de coopération européenne sur un plan bien précis.

Nous avons fait aussi de nombreuses incursions dans le domaine de l’éducation, en nous disant que si on veut faire l’Europe il faut d’abord faire des Européens, et non pas de petits Français, de petits Suisses, de petits Allemands, de petits nationalistes, mais des Européens qui sachent que nous avons des valeurs communes qui nous viennent de Rome, d’Athènes, de Jérusalem, de la Germanie, des Celtes et plus tard des Arabes, et à partir du xixe siècle des Russes aussi avec leurs grands romanciers, Tolstoï, Dostoïevski, et leurs grands musiciens.

[p. 20] Il y a toute une évolution qui est commune à l’ensemble des Européens. C’est un trésor commun qui s’est fait en deux mille ans, et c’est de cela que nous devons vivre maintenant, pour cela que nous devons travailler, parce que c’est cela qui nous donne les dimensions nécessaires à notre vie politique, notre vie civique, notre vie active de tous les jours.

Voilà ce que nous avons fait au Centre depuis maintenant presque quarante ans. Il y a eu des hauts et des bas. Nous avons traversé une crise assez forte ces dernières années. Cela m’a obligé de continuer à m’occuper du Centre européen de la culture, bien que j’aie largement dépassé l’âge de la retraite. Cela va m’obliger à m’en occuper encore pendant au moins six mois pour mettre sur pied quelque chose de plus ambitieux que notre Centre, c’est-à-dire une espèce de fédération des efforts déployés en Europe dans tous les domaines. Tous les domaines où les valeurs culturelles peuvent intervenir pour contrôler la folie des États-nations, des industries, qui veulent tout de suite tirer des milliards de découvertes pouvant supprimer le genre humain, détruire la nature, sans mesurer les conséquences à long terme de leurs activités.

C’est une des folies pures de la société contemporaine : on veut tout appliquer, tout de suite, uniquement parce que ça va rapporter. On ne se doute pas qu’on est en train de détruire ainsi la société. Alors il y a là une tâche immense pour la culture, que nous pourrions réaliser sous une forme beaucoup plus vaste que celle de notre Centre européen de la culture, ce qui me permettrait de me retirer et de finir les douze livres dont je vous parlais en débutant. Voilà pour mon engagement européen.

Quel avenir ? Denis de Rougemont nous laisse un dernier livre : L’Avenir est notre affaire, un livre courageux, percutant, critiquant violemment les pouvoirs politiques et économiques, sourds aux véritables exigences de liberté de l’homme. Un livre souvent incompris, qui a provoqué en lui un sentiment de solitude et d’amertume. Il nous dit : « Toute action doit avoir pour fin l’homme ; c’est à nous d’inventer l’avenir », nous confiant que l’œuvre à laquelle il est [p. 21] attelé avec passion aura pour titre La Morale du But, la politique des finalités. Une œuvre presque achevée.

Quel avenir, Monsieur de Rougemont ?

Je dirais que le premier problème, c’est d’éviter la guerre, parce que ce serait la dernière guerre du genre humain, après quoi il n’y aurait plus personne pour en parler. Éviter la guerre, concrètement, c’est faire une Europe fédérale. Je suis entièrement persuadé que les Russes et les Américains sont très contents comme ça, ne vont pas s’envoyer de bombes atomiques l’un sur l’autre. Cela arrange très bien leur économie de faire des dépenses fantastiques d’armement, cela leur permet de dominer le tiers monde. Ils s’entendent, je crois, dans le fond très bien, beaucoup mieux qu’on ne le croit, et c’est l’Europe qui risque d’être victime de leur politique. L’Europe, on l’a souvent dit, risque d’être leur otage ou leur champ de bataille. Ce ne serait pas le cas si l’Europe était unie, c’est-à-dire fédérée, car il n’y a pas d’autre moyen d’union véritable. Si on veut être mangé à la sauce des États-nations, on ne s’unira jamais. Regardez les difficultés actuelles dans le Marché commun : personne ne veut faire de sacrifices. Ce que les hommes feraient entre eux, les États ne veulent pas le faire. Je vous livre simplement ces chiffres : les Russes sont 260 millions d’habitants, les Américains 230, total 490 millions. Les Européens, s’ils s’unissent tous, non seulement ceux de l’Ouest, mais ceux de l’est, Russes exclus, savez-vous combien ils seraient ? 535 millions, c’est-à-dire plus que les Russes et les Américains additionnés. Alors qu’on ne vienne pas me dire que l’Europe est écrasée entre les deux Grands. Elle se sent écrasée parce qu’elle n’est pas unie. Donc la première chose à faire, c’est une union européenne, une union sur la base des régions, pour sauver la paix, pour assurer la paix et empêcher la guerre.

Mais ne croyez-vous pas qu’il est utopique de penser que les pays de l’Est peuvent s’unir à l’Europe ?

Ils ne demandent que ça. J’en ai des preuves quasi quotidiennes : j’ai de bons amis là-bas, ils m’écrivent souvent, me téléphonent, traduisent mes livres. Je sais qu’ils sont plus Européens que beaucoup d’entre nous dans l’Europe de l’Ouest. C’est par la culture qu’on [p. 22] arrivera à les rapprocher et à les détacher de l’emprise de la dictature soviétique. Là j’ai de l’espoir. Vous me demanderez si j’ai l’espoir que cette fédération européenne se réalisera. J’en ai à certains égards. Je ne veux pas dire que je suis optimiste. J’ai intitulé un de mes premiers articles politiques : « Principes d’une politique du pessimisme actif. » Je reste pessimiste actif, mais je souligne peut-être plus le mot « actif » que le mot « pessimiste ».

Qu’entendez-vous par « pessimisme actif » ?

Cela veut dire que je ne crois pas que les utopies vont se réaliser comme ça, sans nous. Si on veut que les choses avancent dans le sens de la paix, c’est sur nous que cela repose, c’est sur notre action. Donc il faut être pessimiste : si on laisse les choses aller — et elles ne pourraient qu’aller plus mal vers la catastrophe totale — en revanche on doit être optimiste si on est actif et si on peut mesurer les progrès de cette action.

Par exemple, je suis frappé de voir comment presque tous les hommes politiques, qui disaient encore il y a trente ans : « Il faut faire l’Europe sur des réalités solides, réalistes, économiques », ont maintenant complètement changé. On a beaucoup cité une phrase de Jean Monnet, peu avant sa mort. Jean Monnet était l’exemple type de ceux qui voulaient baser l’Europe sur l’économie. Lorsqu’il me parlait un peu, de temps en temps, de ce que je faisais, il me regardait avec un sourire condescendant, l’air de penser : il y a des fantaisistes qui s’occupent de choses comme la culture. Eh bien, on lui attribue cette phrase, je ne sais pas s’il l’a écrite, mais elle a été souvent citée ces derniers mois : « Si c’était à recommencer, je commencerais par la culture. »

Voilà qui me donne entièrement raison après une trentaine d’années. Je suis optimiste quand je vois que le rôle de la culture est de plus en plus reconnu, que beaucoup de ministres viennent maintenant à cette idée des valeurs et des finalités communes de la culture. Pour être plus concret, plus précis : la question des régions fait des progrès immenses. J’en suis très content et je suis optimiste parce que j’ai énormément œuvré pour cela : je me dis donc que cela n’a pas été perdu, que je peux, dans ma politique du pessimisme actif, en souligner les succès. Les autres questions, qui viennent après, y sont subordonnées.

[p. 23] Il y a le grand problème de l’écologie. Il faut éviter que la préparation à la guerre détruise notre nature, notre environnement, et par conséquent notre santé. J’ai été dans les premiers rangs des écologistes, il y a de cela quinze, vingt ans. On se moquait beaucoup de nous. On nous appelait les « écolos », ce qui rime avec « rigolos », et cela suffisait pour nous couvrir de ridicule. Aujourd’hui ce que nous disions et qui paraissait subversif est dans tous les journaux. Vous pouvez ouvrir n’importe quel journal, vous verrez que l’on vous parle de la mort des forêts, chose que nous avions annoncée dans tous nos articles il y a déjà quinze ans. On ne voulait pas nous croire, et aujourd’hui c’est une réalité qui s’impose dans le monde entier. On nous parle de la manière de se nourrir, de la manière d’attaquer ou de ne pas attaquer la nature, et je pense que la cause écologique a fait des progrès gigantesques dans le monde entier. Voilà donc aussi une raison d’optimisme, en tout cas d’espoir. Éviter la guerre, éviter la destruction de la nature sont déjà deux objectifs immenses, et pour y parvenir il faut donner aux hommes d’aujourd’hui l’idée que leur sort dépend d’eux. Il faut dire aux hommes : « Vous devez choisir maintenant, est-ce que vous voulez être libres, ou préférez-vous faire partie d’une nation puissante ? »

Chaque homme est aussi un petit peu impérialiste pour soi-même. Cela nous ne pouvons pas le cacher. Nous avons tous en nous un certain désir de liberté et un certain désir de puissance, il faut le reconnaître. J’en suis venu à résumer cette idée dans mon dernier livre, à l’avant-dernière page je crois, en une seule phrase : il y a deux grandes finalités qui se partagent l’humanité et qui fonctionnent dans tout homme, la puissance d’une part et la liberté de l’autre.

Dans les deux cas, il s’agit d’un pouvoir. La puissance, écoutez bien cela, car toute ma pensée s’y résume, la puissance, c’est le pouvoir qu’on veut prendre sur autrui, la liberté, c’est le pouvoir qu’on veut prendre sur soi-même.

Voilà, je crois que je n’ai rien à ajouter là-dessus. J’ai formulé les grands buts que doivent se fixer à peu près en même temps, simultanément, les personnes et la société. C’est nous qui devons faire ce premier choix : voulons-nous à tout prix la puissance sur les autres, la puissance qui ne peut mener qu’à la mort et à la catastrophe ? Ou voulons-nous la liberté et ses risques ?