(1929) Les Méfaits de l’instruction publique (1972) « Avant-propos » pp. 7-11
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Avant-propos

Le  dire une bonne fois.

 

Il ne faut pas songer à décrire en 50 petites pages tous  les  méfaits de  l’ instruction publique. C’est à peine assez pour indiquer leur ordre de grandeur ; à quoi je me bornerai.

Il a paru sur  le  sujet de  l’ instruction publique deux petits livres 1 excellents dont je considère  les  thèses comme acquises :  L’ Éloge de  l’ ignorance, de M. Abel Bonnard, et  Le  Pédagogue n’aime pas  les  enfants, d’Henri Roorda. Le premier montre que  la  science apprise à  l’ école appauvrit  l’ homme de tout ce que son ignorance respectait, et ne lui donne à  la  place que des laideurs et de  la  prétention. L’autre, avec  l’ ironie tranquille du bon sens bafoué et qui s’en moque, décrit  la  stupidité de  l’ enseignement tel qu’il est pratiqué dans nos collèges.

Mon dessein est assez différent, moins philosophique et point du tout technique. J’apporte un témoignage personnel, une réaction de tempérament. Je marque d’autre part  la  nécessité de tout cela qui me blesse,  la  liaison fatale avec  la  démocratie, de tout ce qui moleste ma liberté et sans doute celle [p. 8] de beaucoup d’autres à qui forcément, je ressemble. Nous vivons sous un régime radical à sécrétion socialiste, qui a été établi par coup de force, que  les  libéraux ont admis, conformément à leurs maximes, et toléré malgré leur mauvaise humeur. Ce régime de punaises jaunâtres aboutit à  l’ instruction publique et grâce à elle prolonge abusivement sa terne existence. Je  l’ ai subi ;  l’ on va voir comment. De pareils souvenirs légitiment toutes  les  haines. Je serai méchant, parce que j’en ai gros sur  le  cœur.

D’ailleurs, ce petit écrit ne peut servir à rien.

— Alors ?

— Justement. Il est un reproche auquel je compte ne pas échapper : celui de naïveté. Définition du naïf dans  le  monde moderne : individu qui soutient des idées qui ne rapportent rien. En effet, je ne représente aucun parti, aucune firme. Je ne voyage pour personne. Je ne prétends pas même parler au nom de ma génération, ne m’étant pas livré à  l’ enquête préalable qui seule eût pu, à  la  rigueur, me donner ce droit bien inutile.

Pourtant je sais qu’à droite comme à gauche, ils sont plus nombreux qu’on ne  le  pense, ceux qui refusent d’être complices dans cet attentat à  l’ intégrité humaine qu’est en fait  l’ esprit démocratique.

Là-dessus, ces messieurs se lamentent,  la  jeunesse d’aujourd’hui, etc. Évidemment. Mais il y a  les  jérémiades et il y a  les  raisons. Hors  le  domaine de [p. 9]  l’ amour, où tout se confond miraculeusement, gémir n’est pas un argument.

Je demande  le  droit de démolir. Et me  l’ accorde aussitôt. Sans conditions. Mon rôle n’est pas de proposer une nouvelle forme politique. Je me contente de vitupérer ce que je vois, qui est laid. Quand  la  soupe est brûlée, on  la  renvoie, même si  l’ on n’est pas capable d’en faire soi-même une meilleure.

Mais j’aperçois là-bas, vautré derrière son bock,  le  Citoyen conscient et organisé pour  la  discussion. Il retrousse ses manches. Il s’apprête à cracher sur ce que je dirai de plus beau… Oh ! oh ! oh ! il va parler, de grâce mettez-lui  les  mains sur  la  bouche ! Donnez-lui sa choucroute, tapez-lui dans  le  dos, amenez-lui  le  Guguss  2 , des bretzels, sa petite amie, au secours !

Car j’ai encore deux mots à dire.

Dès qu’une voix s’élève pour mettre en doute  l’ excellence du principe de  l’ instruction publique, on crie sur tous  les  bancs : « Alors, vous êtes pour un retour à  la  barbarie ? » Si ce réflexe indique un mépris vraiment exagéré pour  la  jugeotte de  l’ adversaire ou s’il traduit simplement cette mauvaise foi pas même consciente, cette lâcheté devant  la  discussion précise de leurs principes par quoi se [p. 10] signalent bien souvent nos tolérants par inertie, je ne sais. Mais je m’attends à cent « réponses » de cette sorte. Et je tiens à  les  classer par avance en deux catégories dont je vais régler  le  compte sommairement. Cela n’empêchera personne de me resservir ces arguments, bien que dûment prévus et réduits à néant ici-même ; mais — gain de temps — je n’aurai plus qu’à renvoyer aux lettres A ou B, selon.

A. Réponses du type : on ne peut pas aller contre  l’ époque, vous êtes un pauvre utopiste, etc. Ce sont  les  positivistes qui parlent ainsi, ceux qui croient aux faits. Je leur réponds :

1° qu’ils ne peuvent me dénier  le  droit de juger ces faits ;

2° qu’ils ne peuvent, en vertu même de leur scepticisme quant à  la  valeur réformatrice des idées, m’accuser de faire une critique dangereuse ;

3° que néanmoins je crois à  l’ efficace de certaines utopies. ( Les  religions,  la  découverte de  l’ Amérique par Christophe Colomb,  l’ Europe napoléonienne,  la  Russie d’après Karl Marx,  le  vol des frères Wright, et tout bêtement, c’est  le  cas de  le  dire :  l’ instruction publique.)

Résumé :

1° On a  le  droit d’aller contre  l’ époque, et on  le  peut efficacement.

2° rira bien qui rira le dernier.

[p. 11] B. Réponses du type : vous êtes un rétrograde, un infâme réactionnaire, etc.

Ce sont  les  partisans d’une démocratie progressiste et tolérante qui se livrent à ces excès de langage. Je  les  renvoie en corps au chapitre 5 où je traiterai de cet aspect du problème que  l’ on peut appeler  la  question de droit.

Certains, en effet, tirent toute leur force dans  les  discussions de  la  tranquillité avec laquelle ils brouillent  les  faits et  les  principes. Tourmentés par  les  scrupules de leur conscience libérale, ils fuient  la  rigueur jusque dans leurs raisonnements. Pour moi qui cherche à démêler  la  vérité sans égards aux dérangements, même violents, que cela ne manque jamais de provoquer, je me propose de marquer ici  la  distinction classique du fait et du droit ; et c’est pourquoi je considérerai d’abord  l’ instruction publique dans ses réalisations actuelles, puis au terme de ce recensement lamentable, je poserai la question de savoir si tant de laideurs et d’outrages au bon sens peuvent être légitimés par  le but final de notre institution-tabou.