(1929) Les Méfaits de l’instruction publique (1972) « 2. Description du monstre » pp. 18-21
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2. Description du monstre

Le  service militaire me permit de retrouver quelques-unes de ces réalités. J’y retrouvai aussi plusieurs têtes connues d’anciens camarades d’école primaire. Comme ils avaient changé ! On s’entendait d’autant mieux qu’on était devenu plus différents. Car ces différences sont les premières marques de  la  vie vécue et  l’ on aime à y découvrir  la  seule fraternité véritable. Mais c’est en caserne aussi que je devais retrouver  les  instituteurs. Ceux-là n’avaient pas bougé. Et pour cause : ils n’étaient jamais sortis de  l’ école. Rien ne ressemble plus à un bon élève qu’un instituteur : de l’un à l’autre, il n’y a pas de solution de continuité,  la  différence n’était qu’une question d’âge, non d’expérience vécue.

Ce que je vais dire est sans doute injuste et faux dans un très  grand  nombre de cas, mais pourquoi ai-je envie de  le  dire ?  L’ instituteur sous  l’ uniforme peut être défini par son incompréhension méthodique des hommes et son mépris pour  les  paysans. Qu’il soit officier ou troupier, on  le  reconnaît à une façon pédante d’être consciencieux, à une façon blessante d’être supérieur, à une façon livresque d’expliquer  les  choses, à une façon théorique de [p. 19] juger  les  êtres. Ces distributeurs automatiques (brevetés par  le  gouvernement) de  la  manne égalitaire — ne se prennent pas pour de  la  petite bière. Ils ont conscience d’appartenir à une élite responsable, cela se voit de loin. Il faut dire que ce ridicule n’échappe pas à ceux qu’ils méprisent  le  plus, et ils auraient souvent  l’ occasion de s’en douter s’ils étaient sensibles aux finesses de  l’ ironie paysanne.

Mais je n’en dirai pas plus, de peur de m’échauffer inutilement. Si  l’ on me poussait un peu, je crois que je m’oublierais au point d’insinuer que  les  instituteurs galonnés causent autant de tort à  l’ armée que  les  instituteurs antimilitaristes qui signent des manifestes en mauvais français — et je ferais de  la  peine à d’excellents garçons. Revenons au civil.

J’ai fait allusion au lieutenant-instituteur qui veut faire de  la  pédagogie avec sa section.  L’ instituteur-lieutenant qui veut traiter militairement ses élèves témoigne de  la  même maladresse professionnelle. J’en connais un qui avait coutume de dire à une classe de garçons de 10 à 11 ans : « J’ai bien su mater  les  quarante hommes de ma section, je saurai aussi vous mater. » On imagine à quoi peut mener  l’ enseignement donné par des êtres qui brouillent à ce point  les  méthodes.

Simple remarque, pendant que nous en sommes aux instituteurs : ils sortent tous de  la  même classe sociale, de  la  petite bourgeoisie. Est-ce que  l’ esprit [p. 20] petit-bourgeois qui imprègne  l’ enseignement primaire constitue  l’ apport des instituteurs, ou bien préexiste-t-il dans  les  principes mêmes de  l’ École, et attire-t-il  les  petits bourgeois comme  le  portrait de Numa Droz attirait  les  mouches ? ( Le  verre en était toujours jaune.) Je n’ai ni  le  droit ni  l’ envie de dire du mal des petits-bourgeois. Ils sont au moins aussi sympathiques que n’importe quelle autre classe de  la  société. Mais  l’ esprit petit-bourgeois pris abstraitement et tel qu’il se manifeste dans  l’ école primaire est un véritable virus de mesquinerie, et devrait être soigné au même titre que certaines autres maladies dites « sociales ». Je reviendrai peut-être sur ce point.

Pour  l’ instant je ne veux que décrire  l’ école telle qu’on  la  voit. Après  les  personnes,  le  décor.

 La  laideur des « collèges » n’est pas accidentelle. C’est celle-même du régime.  L’ architecture de nos « palais scolaires » symbolise d’une façon frappante ce qu’il y a de schématique et de monotone dans  la  conception démocratique du monde. Entrons, c’est pire encore.

Beaucoup d’enfants ont un frisson de dégoût au moment de passer  la  porte, au son de  la  cloche :  l’ odeur de goudron et d’urinoirs qui imprègne  les  corridors et  les  habits des écoliers empeste encore mes souvenirs. Et  la  poussière dans  l’ air,  l’ encre sur  les  tables — c’était pourtant un refuge pour [p. 21]  l’ imagination que ces initiales, ces signes, ces devises… —,  les  estampes piquées, Numa Droz et ses crottes de mouches… Dans ce décor s’écoulent huit années de votre vie, citoyens ! Et vous pensez que c’est un  grand  progrès sur  la  Nature.

Quelle peut bien être  la  vertu éducatrice d’un tel milieu, moral et matériel ?

 L’ école publique, telle que nous  la  voyons est semblable à tous ces monuments « de  la  mauvaise époque » qui sont dans nos villes  l’ apport du xixe siècle. Ils ne parviennent ni à  la  beauté ni à  l’ utilité, et ils sont déjà démodés. On dit que  le  style 1880 n’en est pas un : mais  l’ absence de style est encore un style : c’est même  le pire.