(1930) Articles divers (1924–1930) « Conférence de René Guisan « Sur le Saint » (2 février 1926) » p. 2
[p. 2]

Conférence de  René Guisan « Sur  le  Saint » (2 février 1926) c

M. René Guisan, professeur  de  théologie à Lausanne et directeur  de   la  Revue  de  théologie et  de  philosophie, inaugura lundi soir à  l’ Aula, devant un très nombreux public,  la  série des conférences que nous promet  le  groupe neuchâtelois des « Amis  de   la  pensée protestante ». M. Guisan avait choisi un sujet qui permet  de  façon particulièrement frappante  la  comparaison des points de vue catholique et protestant :  la  notion  de  « Saint » et son évolution au cours des siècles.

Primitivement,  le  Saint est un homme que Dieu a mis à part par grâce pour qu’il serve. Mais très vite on étend  l’ appellation  de  saint à ceux qui par leur élévation morale ou leurs souffrances semblent s’être  le  plus rapprochés du Christ ; et dans  l’ Église persécutée,  le  martyre devient  le  signe par excellence  de   la  sainteté.  Le  peuple, encore païen, voit dans  la  vénération des pèlerins pour  les  tombes  de  leurs saints une forme  d’ adoration  de  dieux protecteurs. Cette croyance se répand, favorisée par  la  souplesse dont fait preuve  l’ Église  d’ alors quand il s’agit  d’ adapter des traditions antiques au dogme en formation. Au Moyen Âge  l’ évolution se continue dans  le  même sens. On spécialise  les  « compétences » des saints, ou  de  leurs reliques qui se multiplient prodigieusement. Alors éclate  la  protestation  de   la  Réforme. Honorons  les  saints pour  l’ exemple  de  leur vie : mais Christ est  le  seul médiateur à qui doit s’adresser  le  culte, en son cœur, du croyant.  Le  centre  de  gravité religieux est replacé en Christ. — Comment  l’ Église catholique réagit-elle ? En codifiant  l’ état de choses antérieur. Donc  l’ Église continue à faire des saints, tandis que ce terme n’a plus qu’un sens relatif pour nous protestants. Est-ce là nous juger ?  Les  catholiques nous reprochent  d’ avoir méconnu  l’ élément  de  grandeur morale que  les  saints maintiennent dans  l’ Église. M. Guisan va très loin dans ses concessions à  de  telles critiques. Mais c’est pour affirmer avec  d’ autant plus  de  force que « en situant tout  le  devoir chrétien dans  l’ accomplissement scrupuleux, joyeux et fidèle  de   la  vocation,  le  protestantisme affirme qu’il existe divers ordres  de  sainteté ». Cette mère qui s’est sacrifiée aux siens, n’était-ce pas une sainte, comme ce missionnaire et cette diaconesse ? S’il n’y a pas  de  saints protestants, il existe des saints dans  le  protestantisme. Mais il n’est pas  de  fin aux œuvres  de  Dieu.  La  sainteté parfaite ne commence qu’aux limites  les  plus hautes  de   la  vertu. Dans ce sens, il ne peut exister  de  saint véritable. Il n’y a pas  de  saints, mais il faut être parfait. Tel est  l’ enseignement  de  Jésus, telle est  la  pensée qu’a voulu restaurer  le  protestantisme.

 La  place nous manque pour louer comme il conviendrait  la  clarté  d’ un exposé solidement documenté, et  le  scrupule  d’ historien et  de  chrétien qui permet à M. Guisan  de  montrer  le  point de vue adverse avec autant  de  compréhension et  de  sympathie que le sien propre. Cela donne à ses conclusions cette sécurité dont trop souvent un brillant appareil dialectique ne sait produire que  l’ illusion. C’est  la  revanche du fameux scrupule protestant, qui ne peut être un danger lorsqu’il n’est, comme ici, que  la  loyauté  d’un esprit animé par une foi agissante.