(1930) Articles divers (1924–1930) «  Les Bestiaires, de Henry de Montherlant (10 juillet 1926) » p. 335
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Les  Bestiaires,  de  Henry de Montherlant (10 juillet 1926) g

Je ferme  les  Bestiaires, et me tirant hors de ce « long songe  de  violence et  de  volupté », je me sens envahi par un rythme impérieux au point qu’il faut que certaines voix en moi taisent leur protestation, étouffées par des forces qui se lèvent. Car telle est  la  vertu  de  ce livre, qu’on  l’ éprouve d’abord trop vivement pour  le  juger.

 L’ auteur  l’ appelle un « poème solaire »,  l’ éditeur un roman, parce que ça se vend mieux. Ce récit des premiers combats  de  taureaux du jeune Montherlant est en réalité un nouveau tome  de  ses mémoires lyriques. Une œuvre  d’ une seule coulée, presque sans intrigue, sans cette orchestration  de  thèmes qui faisait  la  richesse du Songe, mais  d’ une ligne plus ferme,  d’ une unité plus pure aussi.

 Le  sujet était périlleux : si particulier, il prêtait à des abus  de  pittoresque,  de  couleur locale,  de  détails techniques ou  de  fastidieuses explications nécessaires, défauts auxquels Montherlant n’a pas toujours échappé, mais qu’il domine dans  l’ ensemble et entraîne dans  l’ allure puissante à la fois et désinvolte  de  son récit.

On a souvent parlé  d’ excès  de  lyrisme à propos des premiers ouvrages  de  Montherlant. Cette fois-ci, on  le  traite  de  naturaliste. Mais comment montrer des taureaux sans que cela sente un peu  l’ étable ?  L’ étonnant, c’est  de  voir à quel point Montherlant reste poète jusque dans  la  description  la  plus réaliste  de   la  vie animale. Et n’est-ce pas justement parce qu’il est poète qu’il peut atteindre à pareille intensité  de  réalisme. Une perpétuelle palpitation  de  vie anime ce livre et lui donne un rythme tel qu’il s’accorde d’emblée avec ce qu’il y a de plus bondissant en nous ; en prise directe sur notre énergie physique. Partout rôdent des présences animales. Tandis que sur  la  plaine s’élève  le  long beuglement des taureaux et  le  ohéohéohé des bouviers « comme un chant mystérieux entendu au-dessus  de   la  mer », il y a toujours dans un coin du tableau des ruades, des chevaux qui partent tout droit,  la  tête dressée, des vachettes qui se mordillent et se frôlent amoureusement, des chiens « qui vous faufilent des douceurs au bas des jambes », jusqu’à ces chats qui griffent et lèchent alternativement, « en vraies bêtes  de  désir ». Une intelligence si profonde  de   la  vie animale suppose entre  l’ homme et  la  bête une sympathie que Montherlant note à plusieurs reprises. C’est « par  la  divination  de  cet amour qu’Alban ( le  jeune héros du récit) sent ce que sent  la  bête en même temps qu’elle. Et parce qu’il sait ce qu’elle va faire, il peut  la  dominer… : on ne vainc vraiment que ce qu’on aime, et  les  victorieux sont  d’ immenses amants » 6 . Mais envers  les  taureaux cet amour tourne en adoration ou en une véritable horreur sacrée. Voici Alban devant une bête qu’il devra combattre  le  lendemain :

« Salaud, cochon, saligaud ! » Il  l’ apostrophait ainsi tout bas, sur un ton révérenciel, et comme on déroule une litanie. Sous  les  grands cils brillants, lustrés par  la  lumière descendante,  les  prunelles laiteuses du dieu avaient un reflet bleu clair, soudain inquiètes à  l’ approche  de   l’ inconnu.

Nulle part mieux que dans  la  description des taureaux ne se manifeste ce passage du réalisme  le  plus hardi à un lyrisme plein  de  simple grandeur. Voici  la  mort du taureau dit «  le  Mauvais Ange » :

 La  bête chancela  de   l’ arrière-train, tenta  de  se raidir, enfin croula sur  le  flanc, accomplissant sa destinée. Quelques secondes encore elle cligna des yeux et on vit sa respiration. Puis ses pattes se tendirent peu à peu, comme un corps qu’on gonflerait à  la  pompe, tandis que dans cet agrandissement  les  articulations grinçaient, avec  le  bruit  d’ un câble  de  navire qu’on serre sur un treuil. Elle arriva avec emphase à  la  cime  de  son spasme, comme  l’ homme à  la  cime  de  son plaisir, et comme lui, elle y resta immobile. Et son âme divine s’échappa, pleurant ses jeux, et  les  génisses, et  la  chère plaine.

 De  tels passages qui abondent dans  les  Bestiaires font pardonner bien d’autres pages  de  vrais délires taurologiques. Quand  le  lyrisme  de  Montherlant décolle  de   la  réalité, c’est tout de suite une orgie  d’ évocations antiques,  de  rapprochements superstitieux,  de  grands symboles païens, et  l’ on se perd dans un syncrétisme effarant, où Mithra, Jésus,  les  taureaux et Alban confondent leurs génies dans une sorte  de  cauchemar  de  soleil et  de  sang. On peut penser ce qu’on veut  de  ce paganisme exalté, tout ivre  de   la  fumée des sacrifices sanglants. Pour ma part, je  le  trouve assez peu humain et comme obsédé par une idée  de  violence tonique certes, mais décidément un peu pauvre pour fonder une religion. Mais ce n’est peut-être qu’un rêve  de  poète. Il y a un autre Montherlant, plutôt stoïcien, celui-là. Et c’est un moraliste  de  grande race, qui peut nous mener à des hauteurs où devient naturel ce cri  de  sagesse orgueilleuse : « Qu’avons-nous besoin  d’ un autre amour que celui que nous donnons ? »

Il est impossible  de  ne voir dans  les  Bestiaires qu’une évocation  de   l’ Espagne et du génie taurin. Ce qui perce à chaque page, ce qui peu à peu obsède dans  l’ inflexion des phrases, ce qui s’élève en fin de compte  de  tous ces tableaux  de  violence et  de  passion, c’est  la  présence  d’ un tempérament. À  l’ inverse  de  tant d’autres qui s’analysent sans fin, avant que  d’ être, Montherlant impose un tempérament lyrique  d’ une puissance contagieuse. Il y a là  de  quoi faire oublier des défauts qui tueraient tout autre que lui. Certes, il ne soulève directement aucun des grands problèmes  de   l’ heure.  La  violence même qui sourd dans son être intime  l’ en empêche,  le  préserve des états  d’ incertitude douloureux, où ces problèmes viennent se poser à  l’ esprit, profitant  de  son désaccord avec  la  vie.

Ni métaphysicien, ni logicien, dit-il  d’ Alban — ( de  lui-même) — il n’« accroche » pas à ce qui est triste ou ennuyeux, que ce soit  l’ idée  de   la  mort ou  les  soucis politiques, sociaux, etc., et il ne met  de   la  gravité que dans  les  choses voluptueuses, je n’ai pas dit  les  choses sentimentales.  Le  tragique  de   la  vie ne lui échappe pas. Il en parle, il  le  chante avec pathétique. Mais c’est parce qu’il est poète :  le  chant fini, il n’y pense plus.

On comprend qu’une telle attitude agace des gens qui se soucient avant tout  de  trouver des réponses  de   l’ intelligence ou  de   la  foi aux inquiétudes profondes  de  leurs âmes séparées  de  Dieu. Montherlant est aux antipodes  de  ceux-là « qui cherchent en gémissant ». Mais cette personnalité dont il manifeste avec une magnifique insolence  les  forces créatrices, ne vaut-elle pas  d’ être élevée en témoignage pour notre exaltation ? Comme  la  vue des athlètes en action, un tel livre communique une puissance physique, un mouvement vers  la  vie ardente qui peut entraîner  l’ âme dans un élan  de  grandeur. N’est-ce point une solution aussi ? Plutôt que  d’ oublier  de  vivre à force  d’ y vouloir trouver un sens, ne vaudrait-il pas autant s’abandonner parfois à ces forces obscures qui nous replacent dans  l’ intelligence  de   l’ instinct universel et nous élèvent à une vie plus âpre et violemment contractée, par  la  grâce  de   l’éternel Désir ?