(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Sur un certain cynisme (septembre 1957) » pp. 72-73
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Sur un certain cynisme (septembre 1957) ah

Un Américain. — Pourquoi la France est-elle tellement cynique ? Je viens de passer quelques mois à Paris. Tout ce que j’entends et tout ce que je lis, politique et littérature, donne la même impression générale — comme si le cynisme était la seule issue d’une perpétuelle irritation contre le train du monde, qu’on ne peut plus changer. Je suis ami de la France. Je me sens déprimé.

R.  — Vous ne l’avez pas volé, et cela vous apprendra à croire tout ce qu’on vous dit et tout ce que vous lisez !

A. — Mais que croire, si tout ce qu’on me raconte et tout ce qu’on me donne à lire m’égare ?

 R.  — Regardez ce que l’on fait, tous ces gosses, par exemple. Les grands travaux, les routes, les cultures, le commerce. Sachez que la politique en France est conçue comme une crise permanente entretenue par ses spécialistes, une enfilade de situations « sans issue » dont on ne peut sortir que ministre. Sachez que cela ne change rien à la réalité des choses, et ne l’exprime presque jamais. Et tâchez de lire d’autres livres.

A. — Justement, j’allais vous demander. J’ai lu votre avant-garde, et j’ai vu les pièces « noires » desquelles l’élite française fait ses délices. À les en croire, tout se décompose : la société, le régime, l’homme lui-même. Les uns dénoncent le monde moderne, d’autres accusent la condition humaine, comme le faisaient autrefois les ratés, mais eux en tirent beaucoup de succès auprès des jeunes et du public bourgeois, qui est seul grand public. Tous détestent les conventions. Ils n’approuvent que le pessimisme, l’amertume et le ricanement.

 R.  — C’est en effet la convention commune à l’extrême-droite et à la gauche. À l’exception du seul Kipling peut-être, tous les auteurs de toute l’Europe depuis un siècle sont d’accord pour trouver que notre café fout le camp, et ne sont pris au sérieux qu’à ce prix. C’est le pont aux ânes de l’avant-garde qui se donne pour telle, la seule sans doute que vous lisiez. Je ne vois rien là de particulier à la France, ni même à Paris. Vos romanciers américains ne disent pas mieux, ni la nouvelle génération anglaise, voir « Look back in anger », de M. John Osborne.

Vous me parliez du théâtre d’avant-garde et vous mettiez en parallèle son cynisme et celui de la politique française. Mais les deux choses sont sans rapports entre elles et sans rapports non plus avec ce qui est actif dans la réalité française. Prenez le théâtre « expérimental », comme vous dites. L’avant-garde du pessimisme, du tragique sans issue, du délire entretenu et de l’insulte à la vie comme elle va, c’est Ionesco, Adamov et Beckett, un Roumain, un Arménien et un Irlandais. Aucun rapport avec Mollet, Bourgès, Duchet ou Mitterrand, qui ne vont pas voir ces pièces ou, s’ils allaient, les trouveraient révoltantes ou en tout cas pointless. N’allez pas me parler surtout d’une querelle de générations ! Car il se trouve que ces hommes politiques ont le même âge que ces auteurs : cinquante ans en moyenne — voilà votre avant-garde. Et je ne vois pas grand-chose à signaler au-dessous, Françoise Sagan n’étant jusqu’ici qu’un succès.

A. — Mais justement, votre Sagan est un succès parce qu’elle met le cynisme à la portée de toutes les bourses. Nous la tenons pour typiquement française en Amérique…

 R.  — J’en déduis que votre pays se franciserait plus facilement que la France ne s’américanise. Vous nous donnez des recettes de bonheur digéré qui nous déplaisent, soit à cause des recettes, soit à cause du bonheur. Nous vous rendons « Bonjour tristesse » qui vous ravit. Mais ce n’est pas cela qui compte en France.

A. Oui, je sais, c’est toujours autre chose, et chacun pense ainsi de soi-même vu par d’autres. Vous me disiez que « mon » avant-garde n’est [p. 73] guère française, mais les pièces d’Anouilh et d’Aymé, qui ne sont pas d’avant-garde et que tout le monde a vues, je ne les trouve pas du tout moins cyniques dans leur genre. Et Monsieur Ouine, c’est pire que Bardamu. Et Jean Genet, dont Sartre essaya de faire un saint, n’est-ce pas français, n’est-ce pas cynique, et n’est-ce pas déprimant, pour les amis de la France ?

 R.  — Je vous les laisse, mais je vous conseille de laisser cela qui se voit et se discute à Paris, et que l’on y « présente » aux visiteurs. La vraie vie de la pensée est ailleurs. Je vous propose mon « Programme de lectures pour étrangers inquiets de la santé de la France ».

A. — Un nouveau livre ?

 R.  — Non, c’est une petite liste qui compte huit à dix noms.

A. — Faites voir : « Simone Weil, Teilhard de Chardin, Saint John Perse, Jean Paulhan, André Breton, Paul Morand, Jean Giono, André Malraux et le jeune chroniqueur François Mauriac… » Eh bien ? J’avoue que je ne comprends pas. Je connais ces auteurs. Je ne leur vois rien de commun. Deux sont morts et pas un n’est un « jeune »…

 R.  — Mais pas un seul n’est un cynique, notez-le bien, et ce sont eux qui représentent le mieux une France de volonté, de rigueur, d’allure vive, d’esprit aventureux et de vues larges. Ma liste exprime un parti pris très net, qui est l’inverse de celui qui vous déprime. Or je crois qu’elle recouvre à peu près la liste des meilleurs auteurs de ce pays.

A. — Elle est très incomplète, à cet égard. Que faites-vous de Céline le Cynique ?

 R.  — Que voulez-vous que j’en fasse ? Céline est le modèle de votre Henry Miller, qui ne le vaut pas toujours, sauf dans Sexus peut-être, en ôtant les « idées ». Simplifions par Céline et Miller, voulez-vous ? Je n’ai pas cité bien d’autres écrivains fameux, qui auraient leur place dans toutes les listes, s’il s’agissait d’un palmarès. J’ai choisi quelques noms qui vous décrivent une France tout dans la critique morale et l’invention lyrique, la chronique incisive et les vastes systèmes, et qui a le sens de la grandeur réelle, parce qu’elle prend une mesure assez sobre mais assez fière aussi de l’homme de notre temps. Une France intellectuelle partout présente et vive au plus brûlant du débat de l’époque, « invisible et fréquente ainsi qu’un feu d’épines dans le vent » 67 .

A. — Vos auteurs vivent-ils à Paris ?

 R.  — Quelques-uns, mais comme n’y étant pas. Les autres en province ou à l’étranger, à Manosque, à Vevey, à Washington.

A. — Vous les dites créateurs, mais peu font des romans. Vos critiques comme les nôtres réservent aux romanciers, aux auteurs de théâtre et aux poètes la qualité de créateurs.

 R.  — Toute l’histoire littéraire de la France, des Serments de Strasbourg aux Fleurs de Tarbes, réfute cet abus de langage. Que la haute couture me pardonne !

A. — Quelle est la moyenne d’âge de vos auteurs ?

 R.  — Soixante-quatre ans et demi, et saluez, je vous prie, car ce n’est pas seulement le pouvoir d’invention, mais le pouvoir de renouvellement de ces écrivains français qui vaut que l’on s’étonne. Voyez Paulhan, rien n’est plus jeune que sa manière de provoquer les lieux communs, fût-ce d’avant-garde, quitte à les rendre une fois sur deux à leur vrai sens, par un paradoxe au carré. Voyez Breton qui ne se lassera jamais de découvrir mages et mystiques de tous les temps mis au futur. Voyez Mauriac entrer dans la fosse aux lions de la polémique politique, tout frémissant de juvéniles indignations, qui sont le contraire du cynisme. Voyez Morand, voyez Giono, qui s’étaient illustrés en créant leur manière, la quitter subitement pour rénover la maîtrise des conteurs classiques. Voyez Malraux passer du tragique militant à la métaphysique de l’art. Et Saint John Perse, poète des conquêtes impériales, devenir le poète de l’amour. Je ne trouve pas ailleurs tant d’éclatants exemples de carrières intellectuelles courant une nouvelle aventure au-delà des bonheurs assurés. J’y vois un signe de civilisation bien imprégnée, autant que de vitalité. Chez vous, les floraisons sont plus rapides et les succès aussi, mais moins profonds, puis c’est l’oubli ou la répétition. La faculté de renouvellement n’est-elle pas aussi remarquable que celle d’innovation ou d’invention ? La seconde peut tenir de la chance, un coup heureux, l’œuf de Colomb, le vers donné, le compteur de Geiger produit au bon endroit, — voilà le succès. Renouveler ces succès, c’est mieux que les mériter, c’est transformer de la chance en destinée, un éclair de chaleur en énergie. C’est lutter contre l’entropie : rôle européen de la France, rôle mondial de l’Europe et rôle cosmique de l’homme.

A. — Faut-il jouer la « Marseillaise » ?

 R. — Non, mais changez un peu vos mesures de la France.