(1946) Présence, articles (1932–1946) «  L’œuvre et la mort d’Arnaud Dandieu (1934) » pp. 57-59
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L’œuvre et la mort d’Arnaud Dandieu (1934) d

La vie d’Arnaud Dandieu s’exprime tout entière dans une doctrine de l’acte créateur. Il a écrit quelques ouvrages d’une audace précise. Ils ont paru dans une espèce de silence. Il a vu qu’une jeunesse avait compris, venait à lui comme il savait qu’elle y viendrait. Quelque temps, il a pu éprouver la solidité de sa prise, la qualité du dynamisme qu’il suscitait, et il est mort l’été dernier, dans cet élan qui va s’épanouir.

Ce révolutionnaire était un homme tranquille, carré, courtois et gai. On veut que ce soient des agités : les vrais sont des ordonnateurs, solidement humains. Sa force était réelle, et peu démonstrative. Car la tension d’un esprit créateur n’est pas, comme il arrive chez les inadaptés, une tension entre l’individu et le milieu qui lui résiste. Elle est à l’intérieur de la personne. Elle est la personne même. Elle ne se résout pas dans une indignation ni dans une compréhension résignée, mais dans un acte. C’est la tension qui s’institue entre la finesse, la pénétration de l’esprit d’une part, et d’autre part la prise de la main, la puissance de bouleversement concret. Il semblait que Dandieu  incarnait cette image du « spirituel » tel qu’il l’a défini. Il avait le profil nettement dessiné, mais une rudesse puissante sur le front ; des mains fines à la poignée ferme. On ne saurait trop insister sur la portée d’une observation de cet ordre. Qu’est-ce que la personne, la singularité, la raison d’être d’un homme, sinon cette tension qu’il incarne et qui est aussi le ressort de sa puissance d’imagination concrète, de son acte ? Je me souviens d’avoir été vivement frappé, lors de ma première rencontre avec  Dandieu , par l’apparente contradiction entre sa face et son profil, je veux dire par la tension que son visage rendait visible, ou mieux, imposait à la vue, comme l’image même de la « personne » 12 , et comme le symbole impérieux de cet Ordre nouveau qu’il annonçait. « L’intelligence est une épée », écrivait-il. Avec ce nom de chevalier !

[p. 58] Son œuvre déconcerte les catégories de la critique : c’est peut-être qu’elle en institue une nouvelle. Le livre qu’il publiait, à Oxford, en 1927, sur Marcel Proust et sa Révélation psychologique, en donnerait la meilleure formule. C’est une défense du primat de l’affectif et de la créativité dans l’exercice de la connaissance. Une œuvre « subjective » alors ? Justement non. Rompant avec la coutume du temps  Dandieu  n’y fait intervenir aucun lyrisme personnel. Ce livre aigu, technique, dont la rigueur se fait volontiers agressive sans jamais s’abaisser aux clichés polémiques, ce livre de recherche et de découvertes précises, et le plus dépourvu qui soit d’enveloppes « littéraires » ou de fraudes rhétoriques, — c’est pour nous le premier témoignage d’une époque de lucidité nouvelle et d’une aventure authentique. Ouvrez-le : vous serez frappé d’y voir cités plus d’hommes de science que de littérateurs ; de n’y trouver pas une affirmation qui ne soit confirmée par un texte ; et cependant de vous sentir aux antipodes d’une critique universitaire. Ce petit livre a l’aspect d’un chantier, et non point d’un salon littéraire. Il est tout animé de la joie de construire et d’abattre. Grande allure intellectuelle. — Comment ce Proust passa-t-il presque inaperçu en France ? Il renversait trop de théories à la mode, avec trop de dédain peut-être…

On a fait plus de bruit autour des deux pamphlets que  Dandieu  publiait quelques années plus tard, en collaboration avec Robert Aron, et qui mettent en œuvre sur le plan économique et politique les mêmes méthodes de synthèse. En vérité, ces deux ouvrages sont dans le prolongement nécessaire du Proust, et c’est là qu’il faudra chercher leur origine spirituelle. Décadence de la nation française critique le nationalisme présent au nom de l’instinct qui relie l’homme à son lieu, à sa patrie réelle. Et c’est encore au nom de l’homme concret que Le Cancer américain apporte une critique du capitalisme. Critique plus constructive que celle de Marx, parce qu’elle ne se fonde pas sur une pseudoscience, sur une métaphysique idéaliste de la matière, mais sur la révolte de la personne contre l’envahissante prolétarisation. Ces deux livres sont au début de quelque chose. On serait tenté de dire : d’une action, si le mot n’était mal entendu de la plupart de nos contemporains. « L’action »,  Dandieu  ne la concevait pas distincte ou détachée d’une doctrine. Cartésien par l’audace méthodique de son analyse, il refusait pourtant la distinction rationaliste et libérale entre la pensée pure et l’acte qui l’atteste. Il professait que « l’écrivain ne saurait sans se diminuer refuser d’endosser entièrement, jusqu’au bout, les conséquences de ce qu’il écrit ». Voilà pourquoi, parti de recherches d’ordre poétique sur la métaphore chez Proust, Blake et Keats, il devait aboutir à une éthique politique. Cette trajectoire très singulière parcourt les domaines les plus variés de la recherche humaine. Jamais  Dandieu  n’y dispersa ses puissances d’évaluation novatrice. On en trouvera des marques dans les notices et dans l’introduction de son Anthologie des Philosophes contemporains, mais aussi dans les études qu’il publiait en revue sur la phénoménologie du savant, sur la psychologie morbide et primitive, sur les nomades, sur Nietzsche ou Diderot, sur des questions de droit, sur le régime du travail.

Toutes ces recherches le conduisaient au grand ouvrage dont le premier volume vient de paraître, La Révolution nécessaire. e

Certes, on abuse du mot révolution. On le fait synonyme tantôt d’émeute et de chambardement, tantôt d’anarchie littéraire, tantôt de dictature économique. Pour  Dandieu , comme pour les jeunes hommes groupés à [p. 59] L’Ordre nouveau autour de sa doctrine, révolution signifie d’abord création de l’ordre. L’action sociale ne saurait être que la résultante irrépressible de cet acte fondamental qui pour eux définit la personne. Si l’on admet, avec Marx et Proudhon, que la révolution consiste à sauver l’homme concret de l’empire grandissant des tyrannies abstraites, étatistes ou financières, il faudra reconnaître dans le personnalisme la seule éthique actuellement libératrice.

N’est-ce pas d’ailleurs l’éthique que la jeune France se voit à peu près seule à défendre dans l’Europe d’aujourd’hui ? Dictature de la Liberté f , proclamera la suite de La Révolution nécessaire.  Dandieu voyait dans cette revendication la mission permanente, la raison d’être de la France. Peu de jours avant l’accident chirurgical qui devait entraîner sa mort, à 36 ans, il avait ajouté de sa main, sur les épreuves de son dernier ouvrage, une conclusion qui nous apparaît doublement prophétique. Rappelant « les antiques sottises racistes, matérialistes et théocratiques » qui montent à l’assaut d’une Europe décadente, il ajoutait ces quelques phrases d’une sobre grandeur :

En dépit d’un préjugé romantique, la décadence n’est pas belle, ni la mort. Ce qui est beau, c’est la lutte contre la mort. Ce qui est grandiose, c’est la victoire de l’homme. Le long des côtes de la Méditerranée et de la Mer du Nord, remontant le Danube ou le Rhin, s’avance l’antique ennemi de l’homme. On l’appellera État, matérialisme, racisme ou tyrannie ; mais son essence est plus profonde et n’a de nom dans aucune langue ; surtout pas en français. Ce n’est pas notre faute si la France est, en effet, aujourd’hui comme hier, la dernière écluse. Ce n’est pas notre faute si le pays des petits rentiers et du traité de Versailles est tout de même aussi le dernier refuge continental des hommes libres. Ce n’est pas notre faute si, pour sauver l’Occident et l’Europe, nous devons d’abord, aujourd’hui, nous appuyer sur la France. Il ne s’agit pas de défendre une idée ou une cité. Il ne s’agit pas de défense. Mais de choix, d’affirmation, de création, de Révolution. Nous sommes sur la terre décisive. L’heure est venue. Allons-y.

Défi véritablement héroïque, et vocation orgueilleuse de l’homme ! Mais dans la mesure où cet orgueil déborde l’humilité du serviteur d’une grande cause, [ne] semble-t-il pas qu’il se transforme en une espèce d’interrogation angoissée ? « Allons-y » pour voir, coûte que coûte… Sa mort, qui nous pousse en avant, fut pour lui, peut-être, une réponse. Non pas une mort édifiante. Mais une découverte éblouie — pascalienne. « Euphorie absolue », disait-il en ces derniers moments, tandis qu’il se battait encore, jugeait, voyait enfin…

Il savait aussi que son œuvre se poursuivrait par d’autres mains, sur cette « terre décisive ».