(1968) Preuves, articles (1951–1968) « André Breton (novembre 1966) » pp. 15-17
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André Breton (novembre 1966) bd

Vers cette forêt de plaine où je vais chaque jour, j’ai marché sans penser à rien, dans l’odeur végétale d’un crépuscule humide, presque orageux, et la présence de Breton m’est advenue sous les grands chênes, comme si j’étais sorti ce soir à sa rencontre. Je n’ai pas connu d’autre écrivain français qui ait eu, de loin, pareil sentiment de la nature. Pourtant, on l’imagine surtout dans les rues de Paris, suivant Nadja, aux terrasses de café entouré de son groupe, ou seul, dans sa veste de daim, arpentant les boulevards à pas lents, visage levé, crinière au vent. Et c’est dans le décor de Manhattan (qu’il haïssait), granit poli, brique enfumée, verre et ciment, que nous nous sommes rencontrés. Mais au long des années de notre amitié, j’ai souvent observé comme il savait aimer un arbre, une feuille, une pierre de lune, ou le feu pâle d’une aigrette, autant qu’un de ces paysages que dans Arcane 17 ou L’Amour fou il composait à grandes phrases solennelles. Ultra-sensible mais pas un instant sentimental ; très finement réceptif mais puissant émetteur, il était le centre dynamique d’un événement constamment renouvelé, qu’il avait baptisé surréalisme, et qui était son idée de la poésie et de « l’intelligence poétique de l’univers ». Après tant d’années sans nous voir, Dieu sait pourquoi, j’ai retrouvé ce soir une ombre amie à l’orée de mon bois celtique, André Breton, enterré ce matin.

 

La guerre, l’exil américain, ses violentes dérives intimes, cette longue aliénation parfois libératrice, il a fallu tout cela pour que celui qui avait été l’un des « phares » baudelairiens de notre adolescence loin de Paris, puis un symbole (refusé mais sacré) de la révolte inefficace, aux yeux sévères des jeunes mouvements personnalistes où je militais, cessât tout d’un coup d’être un mythe pour devenir du même coup mon ami, après un dîner tête-à-tête dans un petit restaurant du Village, à New York. (20 juin 1942, selon le journal que je tenais alors.) Deux jours plus tôt, je l’avais rencontré à l’Office of War Information, où je venais de prendre un poste. J’écrivais deux longs textes par jour : « La voix de l’Amérique parle aux Français », et j’avais deux équipes d’« announcers » qui les lisaient en alternant les voix devant le micro : parmi eux, le peintre Ozenfant (qui vient de mourir), Lévi-Strauss, un des fils Pitoëff, et Breton. (Il avait trouvé ce moyen de gagner juste de quoi vivre sans la moindre compromission avec tous les snobismes à l’affût.) Il se plaignit, très gentiment, de ce que durant nos années parisiennes nous n’ayons pu, ou cru pouvoir, nous rencontrer. « Ce sont de ces conneries ! Et que l’on expie ! » (Beaucoup de lui dans ces quelques mots.)

Il m’arrive de rêver que je m’entends au mieux avec tel homme, telle femme dont tout me sépare en fait, ou avec qui j’ai rompu sans retour. Ce soir-là, au Village, mon rêve est devenu vrai : nous parlons certes de ce qui peut nous rapprocher, l’amour-passion, les troubadours, la psychanalyse, Saint-John Perse, mais aussi de ce qui semblerait devoir nous opposer de front : nos options politiques, morales et religieuses. Et nous voici bientôt dans l’euphorie de la contestation en convergence heureuse !

À quelques jours de là, il me dit souhaiter que nous puissions désormais nous rencontrer « mécaniquement en quelque sorte ». L’OWI eut ceci de bon de nous en assurer l’occasion quotidienne. J’écrivais quelques mois plus tard dans mon journal :

[p. 16] « Une journée à l’OWI. — André Breton, superbement courtois, patient comme un lion bien décidé à ignorer les barreaux de sa cage, apparaît vers cinq heures au fond de la grande salle. Il vient nous prêter sa voix noble, agrémentée d’un léger sifflement, mais il garde pour lui son port de tête et sa présence d’esprit indiscernablement ironique, admirante et solennelle. Qu’on lui donne un royaume ! Ou plutôt non : qu’on lui donne une Église à régir, et le beau nom de sacerdoce à restaurer dans une atmosphère orageuse ! Mais l’Amérique n’est pas son fort. Il y tient le succès à distance, laissant à Salvador Dali, qu’il appelle Avida Dollars, le soin de faire monnaie d’une étiquette plus prestigieuse ici qu’à Paris même : surréalisme.

« Chaque soir, pendant que mon texte terminé sous pression passe par une série de bureaux, de la censure à la polycopie, avant d’être remis aux speakers, nous trouvons un moment pour causer. Et souvent nous parlons des fêtes que nous rêvons d’organiser.

« Celle par exemple qui devrait durer trois jours dans une vaste demeure aux portes condamnées, où chaque invité amènerait une personne inconnue des autres, tous étant costumés et masqués, les propos échangés dans un style rigoureusement prescrit, les heures réglées, le moindre indice de relâchement dans l’attitude ou le langage entraînant des sanctions immédiates. Rendre un sens aux paroles, aux gestes et au costume, par cela même à la Surprise… Introduction à la vie hiératique… C’est un rêve de compensation, si l’on voit dans quel cadre nous sommes en train de causer. Trente machines à écrire dans cette salle, en contrepoint avec deux télétypes. Visières vertes aux fronts sous les lampes dures, manches retroussées, fatigue, paniques locales entre des groupes qui bavardent… »

 

Dès notre première vraie rencontre, j’avais découvert quelque chose dont je pense bien que personne ne parlera dans les centaines d’articles à paraître ces prochains jours. C’est que Breton, pour toute la haine vigilante qu’il n’a cessé de vouer, sa vie durant, aux manifestations visibles et officielles du christianisme, était un être religieux par excellence. C’est même sans doute parce qu’il jugeait le christianisme trop peu religieux qu’il le dénigrait sans relâche. Il voulait un rituel, des mystères, une adoration fascinée, une rébellion furieuse et permanente mais selon sa règle à lui, bien entendu, une rigueur folle dans le défi, qui rejoignait l’Inquisition… Il me dit ce soir-là qu’il avait découvert au fond de l’échoppe d’un cordonnier, dans le Morvan, les deux portraits se faisant face de la Mère Angélique Arnaud et de Marat : l’accord du jansénisme et du jacobinisme dans la vénération de l’artisan lui semblait des plus exaltants. Or il n’est rien de commun aux deux doctrines hors le grand ton de rigueur fanatique qui était l’un des aspects de la poésie selon Breton, autrement dit, de sa religion. Il en tirait une morale ombrageuse, celle qui réglait absolument sa vie, et des décrets d’excommunication peu prévisibles, à grands éclats de voix soudains en rejetant la tête en arrière, et la victime disparaissait dans les ténèbres du dehors, éjectée, déjetée, insultée jusqu’à l’âme. D’autres fois, il se contentait d’un ou deux coups d’épingle très courtois, ou d’une épithète gouailleuse, et le disciple, flatté hier encore au-delà de ses plus folles espérances, s’en allait subitement dégonflé.

(Combien de poètes, et plus encore de peintres, n’ont jamais pu vraiment s’approuver dans leur cœur, parce que Breton ne les avait pas admis et célébrés !)

J’ai vu plus d’une scène de ce genre aux réunions du groupe, d’ailleurs variable et quelque peu fortuit, qu’avait reconstitué André Breton dès son arrivée à New York. Il avait pour noyau quelques peintres qui allaient changer là-bas le cours des arts : Max Ernst, Matta, Tanguy, parfois Masson et toujours « l’artiste-inventeur » Marcel Duchamp, père du Pop Art vingt ans plus tard. On y voyait aussi quelques poètes, des ethnographes, et quelques jeunes femmes assez fantasques qu’on eût dit nées des comédies de Shakespeare. On se rencontrait chez l’un ou l’autre, faute de terrasses de café, une ou deux soirées par semaine, et l’on se livrait avec beaucoup de sérieux à des jeux d’écriture ou de télépathie. Parfois, on arrangeait une fête (comme celle qui fut dédiée au Nombre 21) [p. 17] ou une exposition, ou une vitrine (Breton, Seligmann et Duchamp signèrent celle qui annonçait ma Part du Diable ). J’allais chez lui, il me lisait de la poésie sur un ton d’emphase soutenue, en marchant à grands pas dans son studio : « L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X ! » criait-il en déclamant Zone. Ce pape-là ne le gênait pas : c’était un vers d’Apollinaire. (Mais tout de même, la litanie du Christ aviateur, dans le même poème…) C’est ainsi qu’il me lut un jour l’Ode à Charles Fourier qu’il venait de recopier d’une belle écriture sage et d’orner de fleurs au crayon de couleur. Fourier  était alors son nouvel Intercesseur : il insistait pour m’en lire des chapitres décrivant le travail et les plaisirs réglés des ouvriers de l’utopie phalanstérienne. On eût dit qu’il était le premier à découvrir ce jeune auteur d’avant-garde ! « Ombre frénétique de  Fourier, ombre frémissante de Flora Tristan, ombre délicieuse du Père Enfantin… une grande réparation vous est due », écrira-t-il dans Arcane 17, deux ans plus tard, et il poursuit : « À travers leurs outrances et tout ce qui procède chez eux de la griserie imaginative, on ne peut refuser d’accorder aux écrivains réformateurs de la première moitié du dix-neuvième siècle le bénéfice de l’extrême fraîcheur. » Jamais Breton ne s’est mieux défini. Je pense au soir où il déclara qu’il était temps d’aller regarder de plus près qu’on ne l’avait fait saint Augustin, qu’il tenait pour l’ancêtre des jansénistes. Nous lui dîmes qu’il y avait là-dessus des bibliothèques, il n’en crut rien, visiblement, et avec raison : son Augustin à lui était sans nul rapport avec celui qu’avait canonisé « l’Obscurantisme ».

 

Je crois avoir été, de ses amis, le seul qui s’avouât et se voulût « chrétien ». Cette inconcevable anomalie l’inquiétait fort et parfois, subitement, semblait bien près de déclencher en lui le grand jeu de l’exclusion. Ainsi en mars 1945, lorsque parurent à New York mes Personnes du Drame . Breton me dit que sa femme en ayant lu quelques chapitres, il avait vu que le livre était « dangereux ». Comme je feignais de ne pas comprendre, il précisa qu’il pouvait accepter beaucoup de Pascal, à cause du ton, mais que dans ce livre, vraiment, je passais les bornes, allant jusqu’à tomber parfois dans le langage de la piété, « si j’ose dire… » C’était évidemment très grave, peut-être même impardonnable. Et lorsqu’il vit que je ne me défendais pas, je suis certain que l’idée le traversa de me faire passer devant le tribunal du Groupe. Mais après tout, je n’avais jamais été surréaliste d’observance, comment m’exclure ? Et il n’avait aucune envie de rompre. Il trouva une espèce d’échappatoire : Marcel Duchamp serait pris pour arbitre. Rendez-vous fut fixé dans un petit bar français pour le dîner du lendemain. J’y vais à l’heure, Marcel est déjà là, plus que ponctuel et parfaitement serein. Je ne sais s’il a lu mon litigieux ouvrage. « Je crois que vous croyez ? » me dit-il en substance (ravi de l’ambiguïté du mot croire dans cette phrase). « Qu’est-ce que cela peut faire à Breton ? À chacun sa mythologie. Il fait une religion de son surréalisme… » André Breton vient très en retard, comme prévu, et comprend vite que tout s’est arrangé. Puisque Marcel, infaillible à ses yeux, semble m’absoudre, il pourra sans perdre la face continuer à me rencontrer. Je relate cet incident pour montrer que l’amitié comptait parfois aux yeux d’André Breton un peu plus que sa passion religieuse (anti-chrétienne athée, faut-il le répéter ?) et c’est tout dire.

La grande contradiction qui a tendu l’arc d’une existence poétique si hautement exemplaire à tant d’égards, c’est qu’il voulait tout à la fois changer la vie par une sédition passionnelle (« La beauté sera convulsive ou ne sera pas ») et la régler jusqu’au moindre soupir.

Autoritaire et libertaire, anarchiste et sacerdotal, rhéteur de la révolte et précieux ajusteur de mallarméens bibelots, entre le délire et l’extrême rigueur il n’a jamais cessé d’inventer un chemin qui ne pouvait exister que pour lui seul. De personne je ne suis à ce point sûr qu’il a toujours suivi — avec autant d’audace que d’exacte obéissance aux signes devinés — ce qu’il faut bien que j’appelle ici, d’un terme signifiant pour moi la relation d’un homme au transcendant, sa vocation.