(1962) Esprit, articles (1932–1962) « Sur une nouvelle de Jean Giono (novembre 1934) » pp. 292-295
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Sur une nouvelle de Jean Giono (novembre 1934) g

On ne devrait jamais lire les hebdomadaires. Ce sont des entreprises de démoralisation : 1° parce qu’ils satisfont à peu de frais les bourgeois paresseux, vaguement inquiets de se tenir au courant de ce qu’ils croient être la chose littéraire ; 2° parce qu’ils incitent les écrivains de métier à écrire des stupidités, des pornographies pauvrettes, des « variétés » publicitaires et en général de la littérature de Prisunic ; 3° parce qu’ils flanquent le cafard aux hommes sobres d’esprit et passionnent les indiscrets. Je le dis comme je le sens — parce que je les lis, naturellement — et je vous laisse le soin de me classer, si vous y tenez. Pour être juste, si toutefois le sujet en vaut la peine, je concéderai qu’il arrive parfois qu’on trouve dans une de ces feuilles une page digne de l’écrivain qui l’a signée : Montherlant par exemple, ou Giono .

Marianne a publié, le 15 août, une nouvelle de Jean Giono intitulée « La femme morte », qui n’est pas une nouvelle bien faite, mais qui est un peu mieux que cela, une présence, une plainte juste, une voix d’homme.

L’auteur entre dans les confidences d’une femme non mariée, (on ne voudrait pas dire une vieille fille) — une femme de la campagne vaudoise, qui a eu des malheurs, qui les conte assez mal —  Giono  s’en mêle trop — et qui a cherché à s’en tirer par ses moyens. Je cite :

J’essayai de me sauver par l’esprit. Vous qui êtes Français, dites-moi pourquoi, dans tout votre trésor littéraire, vous n’avez pas de livres remèdes ? Pourquoi vous ne pensez jamais aux [p. 293] désespérés ? Tous vos livres disent non à la vie. C’est facile d’être négatif. Et je n’avais pas besoin qu’on m’y aide. Pourquoi n’avez-vous jamais eu le courage, vous Français — ou la bonté — ou la générosité de soi — de dire oui à la vie. C’est très difficile…

J’interromps la citation : dire oui à la vie, c’est surtout une formule nietzschéenne, et qui signifie chez Nietzsche à peu près le contraire de ce que cette femme veut expliquer à  Giono. Mais voilà un trait juste, de la part du romancier, — s’il est voulu. Les mots, les expressions des philosophes sont sans cesse repris par les simples — et aussi par les autres, bien sûr — et détournés de leur sens primitif, de sorte qu’ils trahissent la pensée de ceux qui les répètent, mais se chargent alors, parfois, dans la bouche des innocents, d’une humanité émouvante, — émouvante par l’erreur même. La femme poursuit :

Mais ne vante-t-on pas partout votre courage ? N’aurez-vous jamais que le plus bas ? Ne penserez-vous jamais à ceux qui ont besoin de comprendre le monde ? — J’ai une grande dette de reconnaissance à payer à M. Johan Bojer, et s’il était là, je lui ferais ma belle révérence paysanne et je lui dirais : — Asseyez-vous. — Et je lui ferais le café, et j’irais lui chercher mon plus beau pot de confitures…

Elle voudrait voir aussi Reymont, et Gorki. « Dites, monsieur Gorki, comment avez-vous fait pour savoir ?… »

Nous voici à l’endroit de cette confession que je voulais vous citer non seulement à cause de sa beauté, (et parce qu’il faut faire un sort à ces choses-là quand on en trouve) mais aussi par manière de conclusion à cette Préface à une littérature, qu’on a pu lire ici le mois dernier.

Ah ! nous sommes loin — (avec ces auteurs-là) — de ceux qui écrivent merde cent fois la ligne pour faire croire qu’ils sont forts. Je n’ai pas besoin que vous me désespériez. Je le suis assez moi-même. — Aidez-moi… — Les uns, avec leurs livres, ont passé à côté de moi sans rien dire, sans même me voir, sans me soupçonner. Ils jouaient avec des automobiles, des divans, des hommes et des femmes qui couchaient tellement ensemble qu’ils en étaient perpétuellement imbriqués comme les pièces d’un puzzle. Dès qu’on les sépare, il faut chercher dans quel trou va la cheville, voilà vos livres. Voilà à quoi vous perdez votre temps, vous autres. Ah ! vous n’êtes pas aimés par les pauvres. Non. Vous me laissez désespérée et sans secours devant le féroce maraudeur rouge. — D’autres sont venus, qui ont relevé mon front de la poussière. Ils ont mis leur douce [p. 294] main sous mon menton. Ils m’ont dit : — Fais voir tes yeux !

Ils se sont baissés jusqu’à moi. Ils se sont assis à côté de moi. Ils m’ont dit : — Fais voir où tu as mal, petite fille. — Puis ils m’ont dit : — Je m’appelle Whitman. Je m’appelle Thoreau. Voilà le camarade Hamsun, qui arrive avec son violon. Dresse-toi, viens, nous partons dans le vaste monde. À ceux-là, je dois la nourriture de ma maison, comme à des dieux.

« Aidez-moi ! » dit cette femme. Mais la plupart des autres, la plupart de nos contemporains, est-ce qu’ils ne disent pas plutôt. « Fichez-moi la paix ! Faites-moi rigoler, donnez-moi des sensations, mais surtout ne vous occupez pas de cela en moi dont je ne veux pas m’occuper ! »

À 10 kilomètres de mon logis, l’autre jour, pressé de rentrer et ne disposant d’aucun moyen rapide, je hèle une auto. Le conducteur est seul. Il me prend volontiers. Nous causons. C’est un commerçant de Lyon, la cinquantaine, assez bavard. À certaines allusions, je devine qu’il est « seul dans la vie ». Pourtant, il porte une alliance. Pauvre gaieté de la vie de garçon, reprise par nécessité… Nous arrivons sur la place de mon village. « Je vous dépose ici ? Où voulez-vous ? Tenez, on va s’arrêter devant la pissotière, ha ! ha ! ha ! Ça me rappelle une bien bonne histoire, vous devriez lire ça, Clochemerle que ça s’appelle, je ne sais plus le nom du type qui a écrit le bouquin. Ah ça alors ! Tenez, c’est l’histoire d’une municipalité qui fait construire un des trucs-là juste en face l’église du village, vous voyez d’ici ! Et toutes les combines que ça amène, ah ! mais alors, vous savez, tout y est, c’est attrapé, le curé, la politique et tout 15  !… »

Les éditeurs s’efforcent de répondre à la demande du public. Il faut des livres faciles, des livres gais, etc. C’est, disent-ils, ce qu’on demande. — Hé ! oui, parbleu, c’est ce que « les gens » demandent. Mais savent-ils bien ce qu’ils demandent, et pourquoi ils le demandent ? Est-ce que le rôle des éditeurs, mais surtout et d’abord des écrivains, ne serait pas justement de savoir un peu mieux que « les gens » de quoi ils ont besoin et ce qu’ils demandent réellement ? Car les gens ne demandent pas ce qu’ils ont l’air de demander, et ce qu’on se montre si [p. 295] pressé de leur donner à bon marché. Ils s’expriment mal, ils trahissent leur pensée, leurs désirs, ils n’osent pas dire, ils n’ont pas de formules pour avouer leur peine, pour demander les « remèdes » qu’il faudrait. On ne le leur a pas appris. On a préféré se payer leur tête. On les a pris pour ce qu’ils ont l’air d’être, ou mieux pour ce qu’ils croient devoir se donner l’air d’être ou de n’être pas. Comme si le fin du fin, c’était de prendre au mot les pauvres hommes préalablement abêtés par l’école, par la presse, par les partis et par le cinéma. Mais croyez-vous vraiment que mon bagnolard, mon lecteur enthousiaste de Clochemerle, grand roman de la pissotière, croyez-vous que cet homme tout de même ne disait pas lui aussi « aidez-moi ! », à sa façon vulgaire, avec son rire insupportable, et fallait-il être bien fin pour le comprendre ?