(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Sur le pouvoir des intellectuels (juillet 1957) » pp. 46-48
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Sur le pouvoir des intellectuels (juillet 1957) ad

« Une politique d’intellectuels »

Expression de dédain ou de ressentiment, des plus fréquentes en France dans la presse et les revues. L’homme de la rue ne l’emploie jamais, et cela pour la raison bien simple qu’il ne saurait imaginer un seul instant que les intellectuels exercent une action, ou prétendent l’exercer sur la chose politique, celle-ci restant déterminée par des entités collectives comme la France, les Américains, les Trusts, les Communistes, la Gauche, le Patronat, ou par des personnalités civiles ou militaires dont on estime que c’est le métier.

L’expression ne semble donc utilisée que par les seuls intellectuels pour ridiculiser leurs ennemis politiques, et cela sans nul souci du ridicule qu’ils se trouvent jeter du même coup sur leur propre corporation. Ils ont bien tort, d’ailleurs, et se trompent sur leur pouvoir au moins autant que l’homme de la rue.

En effet, toutes les politiques, dès la fin du xviiiᵉ siècle, ont été idéologiques, pour avoir été initiées par des intellectuels prétendant à ce nom, des Encyclopédistes à Lénine, en passant par Marx ou Maurras, Mazzini, H.S. Chamberlain ou Sorel.

Je lis dans une revue réputée conformiste la phrase suivante : « Le caractère idéologique du conflit (guerre de 1939-1945) n’a peut-être pas eu la netteté que lui prêtent les intellectuels. » Et je sens aussitôt que l’intellectuel qui écrit cela défend une certaine politique, et en attaque une autre qu’il dénigre à l’avance en lui donnant pour défenseurs les intellectuels mal famés. Mais logiquement la phrase ne se défend pas, comme on le voit en la transposant de cette manière : « Le caractère scientifique du conflit (entre la théorie ondulatoire et la théorie corpusculaire) n’a peut-être pas la netteté que lui prêtent les savants. » Dans les deux cas, le conflit désigné, idéologique ou scientifique, n’existe, en tant que tel, que pour ceux qui le formulent. Il est donc impossible, par définition, qu’il détienne plus ou moins de « netteté » intrinsèque dans une réalité qui serait indépendante soit des idéologues, soit des savants qui l’ont posé et qui en débattent. Il est vain de reculer devant ces deux évidences : les conflits idéologiques sont le fait des intellectuels, et ils dominent la politique concrète de notre temps.

L’Europe, Napoléon et les intellectuels

Dans une autre revue, je lis ceci : « L’Europe unie, c’est un problème qui intéresse avant tout les intellectuels, et laisse les masses indifférentes. » On entend suggérer par là que l’union de l’Europe est une chimère, un faux problème. Quel problème ne serait faux, à ce compte ? Attribuer celui-ci aux seuls intellectuels (les masses restant indifférentes) ne suffit pas, hélas ! à changer ses données et ne contribue guère à le résoudre.

On se retourne alors vers les réalités qui sont censées intéresser les masses, mais c’est encore pour essayer de montrer que l’union de l’Europe est une idée suspecte, dès qu’elle cesse d’être inefficace. On nous rappelle qu’Hitler a voulu faire [p. 47] l’Europe, et Napoléon avant lui. Où prend-on cela ?

Ces dictateurs rêvaient sans doute d’annexer l’Europe à leurs fiefs. Les Soviets le voudraient aussi. Quoi de commun entre cette volonté impérialiste d’un État s’imposant à tous les autres, et la volonté fédérale surgie spontanément parmi les hommes les plus libres de tous nos peuples ?

Si Napoléon avait vraiment voulu créer les États-Unis d’Europe, il l’aurait dit avant Sainte-Hélène. Et, s’il l’avait dit, il aurait eu tort car de son temps rien ne menaçait l’Europe dans son ensemble sinon lui.

Même jeu pour un Hitler, qui a presque fait l’Europe, mais contre lui. C’est en effet dans les mouvements de résistance de tous nos pays envahis que s’est nouée l’idée d’une fédération libre, mettant fin tout d’abord aux aventures des États-nations déchaînés.

Que des intellectuels — pas trop nombreux d’ailleurs — aient été les premiers à vouloir notre union prouve en faveur de leur lucidité ; qu’un Poujade intéresse du premier coup les masses prouve qu’elles ignorent pathétiquement leurs vrais problèmes. Mais je ne vois pas un seul mouvement né de la masse qui ait réussi au xxᵉ siècle. Tout ce qui a marqué, pour le meilleur et pour le pire, est sorti de petits groupes d’idéologues. À supposer que je sois contre l’union de l’Europe, si l’on me disait que c’est une affaire d’intellectuels, je serais inquiet.

Sur une hypocrisie des pseudo-libéraux

Refuser l’usage de la force contre ceux qui ont juré d’en abuser, ce n’est pas laisser des chances égales à tous, comme le prétend la théorie. Car le bon sens voudrait que le libéralisme utilise la contrainte contre ses ennemis, dans l’exacte mesure nécessaire pour les ramener aux conditions de départ d’une équitable concurrence : c’est le procédé sportif du handicap.

Partout où le libéralisme s’y refuse, appliquant ses principes aveuglément, il joue le jeu de l’ennemi qui le supprime. Et, par la suite, ce ne sont jamais les libéraux qui rétablissent la liberté, mais la force brutale des armées étrangères.

On me dira que tout le monde le sait, mais je vois que personne n’y croit chez les soi-disant libéraux, puisqu’ils jettent les hauts cris dès que quelqu’un suggère de réduire le PC à l’observance des lois. Si un autre parti réclame une telle mesure, on le traite aussitôt de fasciste, c’est-à-dire de totalitaire, sans lui concéder pour autant les privilèges qu’entraîne cette étiquette. Ce qui prouve qu’on ne croit pas au reproche qu’on lui fait. Car il est clair qu’un vrai parti totalitaire a tous les droits, en régime libéral, y compris le droit de préparer la mort des autres sans qu’on proteste.

Écrit en avion

Volant de Genève à Londres, à La Haye ou à Rome, je lis les prospectus qu’on nous donne sur ces villes. Les photos, les vignettes surtout, montrent des constables et des horse guards, des paysans en sabots sur un fond de moulins, des statues sur un fond de ruines antiques ; s’il s’agit de la Suisse, des jodleurs.

Le tourisme prétend « promouvoir une meilleure compréhension entre les peuples ». Mais il le fait à coups de clichés, et ce sont ces clichés qu’il « promeut », plus qu’une vraie connaissance mutuelle. La méthode est sûrement réaliste. Elle traite les idées préconçues. Or ce sont ces idées qui mettent les gens en route, et non pas la soif d’inconnu. Le touriste moyen ne veut pas découvrir, mais seulement rejoindre une image et vérifier qu’elle ne le trompait pas. Rien dans tout cela qui rapproche les peuples : tout confirme, au contraire, les préjugés symbolisant leurs différences à première vue.

J’ai regardé tous mes voisins, comme d’habitude. Ils représentent peut-être une dizaine de pays. Et je doute, une fois de plus, qu’il soit bon de se connaître, que les échanges entre les peuples aident les hommes à se mieux comprendre, que la compréhension crée l’amitié, et que l’amitié prépare l’union.

Je survole en une heure la Suisse, petite unité politique bien compacte et modèle de civisme. On passe en cinq minutes d’un canton à un autre. Leurs habitants ne se connaissent guère entre eux. S’aimeraient-ils davantage en se mêlant ? Le pâtre jodleur d’Appenzell n’a jamais vu l’industriel racé de Winterthur, ni le banquier anglomane de Genève, ni l’ouvrier socialiste de Berne, ni l’horloger réfléchi du jura, ni même le paysan de Gruyère, jodleur aussi, mais en patois latin.

Si l’un d’eux invitait tel des autres à sa table, ce qui est à peine imaginable, ils n’auraient pas grand-chose à se dire, à supposer qu’ils trouvent une langue commune. Cela n’empêche pas la Fédération suisse de tourner rond : elle n’est pas une affaire de sentiment, ni même de connaissance mutuelle, mais d’allégeance aux mêmes institutions.

Et nous, Européens de diverses nations qui allons, une fois de plus, nous rencontrer à Londres, à La Haye, à Genève ou à Rome, dans le [p. 48] seul dessein de fédérer l’Europe, si nous y parvenons, ce ne sera qu’en surmontant les irritations évidentes qu’il nous arrive de nous causer réciproquement, à mesure qu’en travaillant ensemble pour l’union nous apprenons à nous connaître mieux.

Dans la marge d’un hebdomadaire

Critique d’un livre. On commence par citer (guillemets et italique) une phrase que l’auteur n’a pas écrite : « De Nicée à la bombe atomique, l’homme européen, somme toute, a peu changé. » On donne cette phrase, inventée de toutes pièces, comme justifiant la thèse du livre aux yeux de l’auteur, qui a dit à peu près le contraire. On juge ses vues « superficielles », non sans raison, car ce sont celles qu’on lui attribue. Mais on admet pourtant « qu’il paraît tomber juste » lorsqu’on définit, en passant, le sujet véritable de son livre… Ce faux, bien entendu, n’est pas signé.

Mœurs courantes, me dit-on, on ne répond pas à cela. Je pense à cet ami qui soupirait : « Ah je n’ai plus le temps d’écrire, même aux amis, je ne réponds plus qu’aux lettres anonymes ! »