(1978) La Vie protestante, articles (1938–1978) « « Bof ! disent les jeunes, pourquoi ? » (1er décembre 1978) » pp. 1-2
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« Bof ! disent les jeunes, pourquoi ? » (1er décembre 1978) v

Vous venez de publier un livre : L’Avenir est notre affaire. Qu’entendez-vous par ce titre ?

Je pense que nous sommes responsables, nous les hommes, de toutes les crises de l’humanité et de leur développement. Dans le monde où nous existons, même la nature est faite par l’homme, il n’y a plus de nature sauvage. Il faut bien que l’homme moderne en prenne conscience, car c’est probablement la dernière chance que nous avons de sortir de la crise dans laquelle nous nous sommes plongés. Pour la première fois de l’histoire, l’homme se voit contraint de choisir librement son avenir.

Ce n’est donc pas dans une visée prométhéenne qu’il faut comprendre votre titre ?

Pas du tout, ce n’est pas un défi. Simplement, nous n’avons plus le droit de nous cacher, même derrière Dieu. Quand on voit que les choses tournent mal, il est trop tard pour dire : Ce n’est pas ma faute ! C’était l’autre, ou la fatalité... On en revient toujours à l’histoire du chapitre 3 de la Genèse.

Vous en appelez à la responsabilité ; c’est bien parce que vous avez une espérance. Laquelle ?

À des gens qui me disaient : « Pourquoi voulez-vous absolument que ça continue, l’humanité ? », j’ai répondu : C’est quelque chose qui est plus fort que moi, et qui est l’espérance. C’est une volonté, un désir éperdu que la vie continue. Je ne sais pas si c’est une espérance chrétienne, c’est quelque chose qui m’est plutôt chevillé au corps. C’est peut-être l’envie de vivre, une curiosité (savoir ce qui va se passer après), et c’est peut-être aussi l’espérance dont parle saint Paul. Ou tout simplement l’espérance que, par notre action, nous pouvons faire du bien, pas seulement du mal ; que nous pourrions encore sauver l’humanité — je ne dis pas dans un sens spirituel — dans un sens simplement physiologique, de manière que l’histoire dure encore. Je sais bien, si on s’en rapporte à l’Apocalypse, que l’histoire temporelle finira mal, mais, qu’après cela, ça finira très bien. « Apocalypse » veut dire « révélation », et révélation de la Nouvelle Jérusalem, d’une cité nouvelle qui sera vraiment humaine et en même temps vraiment divine (« à mesure d’homme, qui est mesure d’ange » : Apoc. ch. 21, v. 17). Il est question là d’un développement de la vie de l’humanité vers la pléni­tude, qui est une divinisation de l’homme.

S’il y a dans votre livre des passages très pessimistes où vous semblez provoquer la peur du lecteur, le fond de tout est pourtant un courant d’optimisme et d’espérance ?

Oui ! Si j’étais totalement pessimiste, si je pensais qu’il n’y a plus rien à faire, je n’écrirais pas — ou je raconterais des histoires. Si j’ai écrit ce livre, c’est que je prends tout à fait au sérieux l’avertissement d’Ésaïe (ch. 21, v. 12) : « Sentinelle, que dis-tu de la nuit ? — Le matin vient, et la nuit aussi ». Il y a donc toujours deux possibilités.

Qu’avez-vous à dire à une jeunesse aujourd’hui assez partagée entre une certaine résignation (le « bof ») et une certaine révolte ?

C’est un manque d’information qui fait dire « bof » à des jeunes gens. Si on vient leur parler de menaces sur la vie physique de l’humanité, ça les embête, ça leur fait peur — comme à tout le monde, il ne faut pas s’en cacher. Ils ne se sentent pas suffisamment impliqués pour dire autre chose que « Foutez-moi la paix ! je m’occupe de mes petites affaires, celles de mon âge, mettons ! » Mais les jeunes que je connais ne partagent pas du tout cette attitude : quand on leur parle de pollution de la terre, des airs, des forêts, des océans et des déserts, du danger nucléaire, de la guerre atomique qui risque d’éclater n’importe quand, ils ne disent pas « bof ». Ceux que je connais. Je pense qu’il est faux de dire que la génération actuelle est la « bof-génération » : ce sont des choses que les hebdomadaires inventent de temps en temps pour faire monter le tirage…

Par quel cheminement de votre existence en êtes-vous arrivé au thème de ce livre ?

J’ai commencé assez jeune à m’occuper des affaires publiques, des affaires de la civilisation au xxe siècle. En 1928 j’ai écrit un article sur les mémoires de Henry Ford, Ma Vie, publiés en français. L’article était intitulé « Le péril Ford » et s’élevait contre Ford et son triomphe, qui commençait à se manifester à ce moment-là. L’auto industrielle n’avait que 29 ans, déjà Ford était milliardaire. Et j’ai eu une réaction viscérale. Je me suis dit : c’est épouvantable ce que cet homme-là est en train de faire !

J’ai publié mon article dans une petite revue qui ne comptait que quelques milliers de lecteurs ( Foi et Vie ), cela n’a eu aucun effet, sauf sur moi. Le fait est que dès ce moment-là, je dénonçais la croissance illimitée dans un monde fini — 44 ans avant le Club de Rome !

J’ai repris la discussion de ces idées anticroissance avec les premiers personnalistes que j’ai rencontrés à Paris, la première année où je suis allé y travailler comme éditeur. Nous avons créé ensemble les revues Esprit et L’Ordre nouveau , dans lesquelles vous trouverez facilement les amorces de toutes les idées de mon dernier livre.

Nous étions une génération — qui ne disait pas « bof », oh ! non — qui voyait très bien qu’elle allait devoir faire la guerre, une guerre qui n’était pas la sienne, une guerre entre États-nations (ce terme, c’est nous qui l’avons forgé, nous étions les seuls à l’utiliser couramment en France). Toutes les idées fédéralistes, les idées d’autogestion, de région, de modération de la croissance, d’équilibre à rétablir entre l’homme et la nature : tout cela était déjà dans nos revues, dans nos groupuscules.

Quelques années plus tard, après la guerre, l’évidence s’est imposée qu’il fallait faire l’Europe tout de suite, sinon on recommencerait une autre guerre. La guerre a largement détruit la culture européenne et son rayonnement, pire : elle l’a faussée. On a fait croire [p. 2] au monde entier que ce qu’il fallait copier de nous, c’étaient nos machines, nos armes, et jamais nos valeurs puisque nous n’en tenions pas compte nous-mêmes. La cause européenne, la lutte de ces dernières années ont épanoui nos recherches des années 1930.

La guerre n’a fait qu’interrompre…

Elle a interrompu, mais en nous donnant raison ! hélas, nous ne le cherchions pas. Les prophètes, d’une manière générale, n’ont pas du tout envie d’avoir raison ; ils vous adjurent de changer pour éviter les désastres, et de leur donner tort en changeant de cap.

Votre critique de l’État-nation porte-t-elle aussi sur la Suisse ?

C’est une question à laquelle je suis heureux de pouvoir répondre de manière très nette. L’exemple que nous avions sous les yeux en 1931-1932 était l’État centralisé français, le modèle de tous les États-nations. Nous entendions par État-nation la mainmise d’un appareil étatique sur l’ensemble d’une nation, l’État imposant les mêmes frontières, le même territoire, aux réalités les plus différentes ; culturelles, linguistiques, économiques, sociales, religieuses ou idéologiques, et jusqu’au sous-sol ! Notre critique s’adressait à ces États centralisés, mais j’avais, je pense, derrière la tête, l’idée de leur opposer l’État fédératif, le modèle suisse. J’avoue qu’à ce moment-là je connaissais assez mal ce modèle, je ne m’étais pas beaucoup occupé de politique pendant mes études en Suisse, et je me considérais, étant à Paris, écrivant à Paris, publiant à Paris, comme Français (« nous » disais-je… !) C’est plus tard, pendant la mobilisation, que j’ai découvert les trésors du fédéralisme. Nous parlions déjà de fédéralisme, même d’un type de défense village par village, en hérisson, à appliquer à l’Europe pour lui éviter les grands affrontements : c’était la tactique suisse, que l’on m’avait enseignée à l’école d’officiers en 1928 !

Une défense avec l’esprit autant qu’avec les armes ?

Une défense par tous les moyens, sur place, défense d’abord de sa maison, de sa petite patrie locale, de son mode de vie : une forme de guerre purement défensive.

C’est en Amérique (de 1940 à 1946) que j’ai découvert l’Europe ! et la Suisse notamment ! Il faut s’éloigner de quelque chose pour savoir ce que c’est. En Amérique, il n’y avait rien sur la Suisse, alors j’ai écrit un petit livre intitulé Le Cœur de l’Europe et cela m’a permis de découvrir le fonctionnement du fédéralisme. La critique de l’État-nation ne s’adresse donc pas à la Suisse, elle indique simplement à la Suisse dans quelle direction elle ne devrait pas se développer.

Des tendances « État-nation » peuvent se révéler dans certains secteurs de la vie du pays : le nucléaire ?

Le nucléaire ! Il y a pour la Suisse, dès 1848, un danger certain : voilà un État fédéral, entouré d’États-nations et qui, vis-à-vis d’eux, ses voisins, se présente finalement lui-même comme un État-nation. Or, le fédéralisme est impossible dans un seul pays ! Si on veut sauver le fédéralisme suisse, il faut l’étendre aux dimensions du continent, quitte ensuite à fédérer ce continent avec d’autres fédérations continentales. La Suisse est acculée à un certain centralisme dès qu’elle s’occupe d’objets trop grands. Le nucléaire en est un excellent exemple. Le nucléaire n’est absolument pas le moyen d’assurer l’indépendance énergétique d’un pays, à preuve qu’en France le nucléaire est appliqué d’après une licence américaine, son combustible vient des USA et de Russie (remplaçant la dépendance des Arabes pour le pétrole), et les capitaux viennent de partout.

Des Arabes, de nouveau ?

De partout, de l’Iran, pour 40 % dans la société qui contrôle la construction de Superphénix (voir le rapport de la Commission des finances du Parlement français). Pour la Suisse, il en va de même : nous finançons le nucléaire grâce à six banques qui appartiennent à cinq pays (et je simplifie encore). Si le fédéralisme consiste à confier aux diverses communautés — municipales, régionales, nationales, continentales, mondiales — les tâches qui correspondent à leurs dimensions respectives, disons que le nucléaire est trop grand pour un seul pays, et qu’il y constitue une menace pour la démocratie.

Vous êtes membre du Groupe de Bellerive : que fait-il ?

C’est un groupe de personnalités internationales habitant Genève, qui s’est réuni pour mettre en garde non contre le nucléaire en général, mais contre le surgénérateur de Creys-Malville, Superphénix, et contre les atteintes aux droits de l’homme qu’entraîne fatalement une construction de cette dimension.

Le nucléaire, l’hitlérisme, la folie de l’auto ; quel est au fond leur lien ?

Ils gouvernent tous, de manière systématique et synthétique (chacun commandant tous les autres), vers la réalité écrasante de l’État-nation, qui résume à peu près tout ce que je dénonce : la dépersonnalisation, la perte de responsabilité (donc de liberté), la centralisation, l’avantage donné à ce qui est toujours plus cher, plus dangereux, et permet à l’État de mieux contrôler les investissements, les mouvements de fonds, et l’intervention croissante dans la vie de tous les jours de la police.

Finalement, toute cette évolution pointe irrésistiblement vers la guerre.

On nous a beaucoup dit que le nucléaire civil n’avait rien à voir avec la guerre nucléaire ; ce n’est pas vrai. Les usines de retraitement des déchets de centrales nucléaires fournissent le plutonium qui permet de faire des bombes.

Tout cela donc fait l’unité de mon livre : mon souci dernier est d’éviter la guerre nucléaire, vers laquelle tout nous pousse aujourd’hui, à commencer par cette centralisation démentielle ! C’est pourquoi aussi je suis pour les régions, pour les petites unités qui sont de vraies communautés. « Small is beautiful ».

Quelle est la tâche des chrétiens et des Églises dans un monde pareil ?

Les chrétiens n’ont qu’une tâche devant toutes les solutions qu’on leur propose, c’est de s’efforcer d’être chrétiens. Cela veut dire d’abord : ne pas donner dans cette folle puissance. La puissance, c’est le pouvoir qu’on prend sur autrui. La liberté c’est le pouvoir que l’on prend sur soi-même. Les seules condamnations absolues prononcées par Jésus sont dirigées contre la puissance. Non pas contre la sexualité, comme on voulait nous le faire croire au xixe siècle. (Voyez Matt. 4 et Luc 4.) On ne peut pas vouloir à la fois la puissance, la richesse, et être chrétien. L’idée de la croissance illimitée comme bien suprême de l’humanité est une idée fondamentalement antichrétienne.

Refuser la puissance ne veut pas dire se retirer de tout, laisser aller les choses ?

Les chrétiens doivent vouloir et préparer une société où chacun puisse être le prochain de l’autre, donc une société formée de petites communautés fédérées entre elles. Là, chacun peut être libre à sa manière, s’épanouir dans sa vocation, devenir une personne. Dans une ville de 13 millions d’habitants, il n’y a plus ni communauté, ni responsabilité, ni liberté. Il n’y a plus que la promiscuité des solitudes.