(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) « André Malraux, Les Conquérants (décembre 1928) » pp. 1547-1548
[p. 1547]

André Malraux, Les Conquérants (décembre 1928) au

Ce récit de  la révolution cantonaise en 1925 nous place au nœud du monde moderne : on y voit s’affronter en quelques hommes  d’ action les forces caractéristiques du temps — argent, races — et ses rares passions, qui sont la domination et la démolition, l’organisation et le sabotage. On y découvre le jeu des tempéraments qui fait opter ces chefs pour l’une ou l’autre  de  ces attitudes. (Elles ne sont pas essentiellement contradictoires : elles représentent deux manières  de  sentir l’unité  d’ une époque obsédée  d’ action.) Autour de ces individus — chinois nationalistes ou terroristes, Européens expérimentateurs, juifs russes méthodiques — s’émeuvent les masses  de  coolies,  d’ ouvriers armés, toute cette Chine qui s’éveille au sein même  de  la lutte qui met aux prises l’Europe et le monde du Pacifique.

On retrouvera ici beaucoup des idées que la Tentation  de  l’Occident exprimait sous une forme abstraite et poétique. Mais cette fois tout est concrétisé en hommes, en meurtres, en décrets.

Qu’il décrive la vie intense et instable des acteurs du drame, l’aspect quotidien et mystérieux  d’ une révolution  de  rues, ou la palpitation inquiétante des villes chinoises, Malraux fait preuve  d’ un art du détail où se révèle le vrai romancier. On serait parfois tenté  de  le rapprocher  de  Morand, mais il est plus nerveux, sans doute aussi plus sensible. Et il ne se borne pas à des effets pittoresques : ce récit coloré et précis, admirablement objectif, est aussi, mais à coups  de  faits, une discussion  d’ idées. Il est surtout la description  d’ une angoisse que le nihilisme  de  M. Malraux veut sans issues : l’angoisse que fait naître au cœur du monde contemporain l’absurdité  de  ses ambitions. Écoutons Garine, l’un  de  ces chefs (c’est lui qui parle au nom de l’auteur, je pense) : « Il me semble que je lutte contre l’absurde humain, en faisant ce que je fais ici… » L’évasion dans l’action — révolutionnaire ou autre — rêvée par tant de jeunes hommes  de  l’après-guerre, Malraux l’a vécue, avant de la décrire ; et cet aveu  de  Garine est décisif : « La Révolution… tout ce qui n’est pas elle est pire qu’elle… » Expérience faite, l’absurde retrouve ses droits.

C’est ainsi que, masqué par l’enchaînement passionnant  de  [p. 1548] l’action, il se dégage  de  ce roman un désespoir sec, sans grimace. Cette intelligence et cette sensibilité ont quelque chose  de  trop aigu,  de  dangereux. Mais qu’elles s’appliquent à distinguer les forces déterminantes  de l’heure, à les exprimer en un tel drame, et voici André Malraux au premier rang des romanciers contemporains.