(1930) Bibliothèque universelle et Revue de Genève, articles (1925–1930) « Guy de Pourtalès, Louis II de Bavière ou Hamlet-Roi (décembre 1928) » p. 1549
[p. 1549]

Guy de Pourtalès, Louis II de Bavière ou Hamlet-Roi (décembre 1928) av

L’histoire de  Louis II exalte et déçoit l’imagination. On comprend que ce doux-amer ait séduit Barrès, mais ne l’ait point trompé : « Avec son beau regard  de  rêve, — lit-on dans l’Ennemi des Lois — son expression amoureuse du silence et cet ensemble idéal  d’ étudiant assidu aux sociétés  de  musique… » Barrès cherchait dans ses châteaux en Espagne lamentablement réalisés les témoignages  de  l’éthique  de  cet « illustre réfractaire ». N’est-ce point trop demander à une existence bien indécise, que son échec même ne relève pas, et qui tire sa grandeur  de  celle du décor ? Guy de Pourtalès n’hésite pas à baptiser son héros « prince  de  l’illusion et  de  la solitude ». Mais un prince rêveur n’est pas forcément prince du rêve ; et par ailleurs ce livre sait bien le laisser voir. La qualité  de  l’illusion dont se nourrit Louis II n’est ni aussi pure ni aussi rare qu’on voudrait l’imaginer. Il reste qu’il a voulu la vivre et qu’il l’a pu, étant roi. Il offre ainsi l’image  d’ un romantisme assez morose ; mais à grande échelle. M.  de  Pourtalès a su rehausser le tableau avec beaucoup  d’ adresse et  de  charme : Wagner et Nietzsche lui fournissent deux tons fermes dont le jeu donne aux nuances assez troubles du personnage central une résonance plus profonde.

Louis II, ce chimérique, disposait par hasard  de  moyens  d’ action puissants : s’il les a gâchés, c’est qu’il a eu peur, et s’il a eu peur c’est qu’il n’a pas su aimer. Le sujet  de  Liszt et  de  Chopin, c’était l’amour, donc la douleur ; ici, c’est l’absence  d’ amour, par refus  de  souffrir. Mais chez un être raffiné, la peur  d’ étreindre aboutit à l’amour  de  soi dans « l’illusion ». Sachons gré à M.  de  Pourtalès  de  ce qu’il préfère parler  d’ illusion là où nos psychiatres proposeraient  de  moins jolis mots ; mais ce n’est pas la moindre habileté du biographe. D’ailleurs, réussir un livre attrayant sur une vie manquée n’était pas un problème aisé : Guy de Pourtalès l’a résolu  d’une façon fort adroite mais non moins franche.