(1986) Cadmos, articles (1978–1986) «  L’Europe comme invention de la culture (automne 1979) » pp. 14-25

L’Europe comme invention de la culture (automne 1979) l

[p. 14] Le phénomène Europe, dans l’espace et le temps de planète, oppose une réaction de rejet quasi instantané à toute tentative d’explication économiste ou réductionniste de modèle marxiste. Il n’est pas né de quelque stade spécifique de l’économie, ni d’une géographie éminemment variable. Il n’est pas né de telle étape ou de telle conjoncture historique de l’Empire romain, par exemple, mais plutôt de sa nostalgie et d’une prise de conscience diffuse et très tardive de sa chute. Il n’est pas né, non plus, de quelque convergence miraculeuse d’Athènes, de Rome et de Jérusalem révélant une sorte d’idée platonicienne de l’Europe, comme on le répète après Paul Valéry, mais plutôt d’un oubli séculaire des valeurs antiques, longuement submergées par les coutumes ethniques, sociales et religieuses des Germains et des Celtes, des Vikings et des Ibères réordonnées et composées bon an mal an sous l’égide de l’Église d’Occident et dans ses hiérarchies romaines, puis évangélisées par des ordres irlandais, italiens et burgondes, jusqu’à la résurgence hellénistique, puis grecque classique et hébraïque, de la Renaissance et de la Réforme.

Création culturelle s’il en fût, unité composée contre toute vraisemblance, irréductible à tout système d’explication fondé sur quelque infrastructure « matérielle », d’économie, de classes, ou de « moyens de production », le phénomène européen peut être décrit comme résultant de prises de conscience successives, nées chaque fois de l’émergence d’une menace générale dont quelques grands esprits devinaient seuls l’approche ou ressentaient l’action déjà présente. Parmi eux des poètes d’abord, de Dante à Saint-John Perse en passant par Hugo ; des politiques imaginatifs, du roi Georges Podiebrad à William Penn et du duc de Sully à Aristide Briand ; enfin des intellectuels au sens moderne, de [p. 15] Vico, Montesquieu et Rousseau jusqu’aux grands écrivains européens de la première moitié du xxe siècle.

Je retracerai les étapes principales de cette aventure culturelle. Puis j’essaierai de comprendre les raisons — si on ose dire — de la défection générale dont nous sommes aujourd’hui les témoins.

    

Je considère le De Monarchia de Dante, 1308, comme le premier Manifeste européen, philosophique et politique. C’est un appel à l’empereur Henri VII, qui vient se faire sacrer à Rome, pour restaurer l’unité des esprits dans la diversité normale et nécessaire des coutumes et des lois locales. Or, cette paix que seule procure l’unité essentielle dans la diversité de l’existence, Dante la voit compromise par la montée des royaumes nationaux déchirant la tunique sans couture du Saint-Empire.

Cinq ans plus tôt, en 1303, Philippe le Bel a fait gifler le Pape, à Anagni, dans le même temps qu’il s’est fait proclamer par ses légistes « Empereur en son royaume… ne reconnaissant aucun supérieur sur ses terres », c’est-à-dire récusant toute allégeance envers l’Empire comme envers la Papauté. C’est la partie qui veut se faire passer pour le tout. C’est l’utopie naissante de la souveraineté nationale absolue. « La tunique sans couture » du monde en paix sous « le divin Auguste monarque, et Paul nomma cet état très heureux la plénitude des temps », la voici « déchirée par les ongles de la cupidité ». Et Dante s’écrie :

Ô genre humain, de quelles luttes et querelles, de quels naufrages dois-tu être agité ! Tu es devenu un monstre aux multiples têtes, et tu te perds en efforts contradictoires. Tu es malade en l’un et l’autre de tes intellects, et aussi en ta sensibilité ; tu n’as pas souci de nourrir l’intellect supérieur par des raisons irréfragables ; ni l’intellect inférieur par l’expérience ; ni la sensibilité par la douceur de l’appel divin, lorsque les trompettes divines, au nom du Saint-Esprit, annoncent : « Combien il est bon, combien il est agréable de vivre avec des frères et d’être fondu en un. »

    

Deux siècles et demi plus tard, le grand humaniste Æneas Sylvius Piccolomini, devenu pape sous le nom de Pie II, donne à ce continent, naguère encore désigné comme le domaine de la chrétienté (christianitas) [p. 16] son nom légendaire et païen d’Europe. Dans sa Cosmographie générale, il le décrit comme un ensemble humain et historique, non plus vaguement géographique 32 dont il détaille les conditions ecclésiastiques et politiques, économiques et sociales, nous dirions aujourd’hui : culturelles au sens large.

Cette révolution dans la conception et l’approche du phénomène européen s’explique à l’évidence par le fait dominant du xve siècle : la chute de Byzance, qui a précédé de cinq ans l’élection d’Æneas Sylvius au pontificat. Une fois de plus, c’est l’angoisse, la menace et le désastre qui ont suscité la prise de conscience de quelque chose de grand qui nous englobe, qui peut périr et qui attend de nous seuls sa renaissance. Et de nouveau, c’est un grand clerc, mieux, un homme de l’esprit, un poète, qui va dire les paroles créatrices du sentiment de communauté. Dans son traité Sur la chute de Constantinople et la guerre contre les Turcs, pour la première fois dans l’Histoire, Pie II identifie l’Europe à « notre patrie, notre maison », car tout y participe d’un même destin menacé. Il écrit :

Maintenant, c’est en Europe même, c’est-à-dire dans notre patrie, dans notre propre maison, dans notre siège, que nous sommes attaqués et tués.

La tradition des poètes chantant l’Europe, ses merveilleuses diversités et sa passion de la liberté, se poursuit jusqu’au xixe siècle romantique des Novalis d’abord (Die Christenheit oder Europa) puis des Petöfi et des Mickiewicz, jusqu’aux admirables appels de celui qui fut sans doute le plus grand lyrique de l’idéal d’union européenne dans tous les congrès de la Paix et de la Fédération des Peuples qu’il a traversés pendant vingt ans, environné d’un long tonnerre d’acclamations : Victor Hugo. Et au xxe siècle c’est encore un de nos plus grands poètes, Saint-John Perse, qui, sous son nom d’Alexis Léger, écrira le Memorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale en [p. 17] Europe, présenté par Aristide Briand à la SDN en 1930. Ce texte va fixer le vocabulaire et les formules de base — telles que « solidarités de fait », « institutions communes », « marché commun » 33 — qu’on retrouvera dans tous les traités européens, des statuts du Conseil de l’Europe (1949) au traité de Rome (1957), en passant par le traité instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (1951).

Une autre généalogie des relations entre la culture et l’Europe est celle des penseurs politiques imaginatifs. Elle va du roi de Bohême Georges Podiebrad, contemporain et rival de Pie II, par Sully, William Penn, Gentz, Burke, Saint-Simon, Tocqueville, Gioberti, Donoso Cortès, jusqu’aux « pères de l’Europe » de notre siècle, les Briand, Schuman, de Gasperi, Jean Monnet et Paul-Henri Spaak.

Mais c’est dans la généalogie des philosophes qu’on voit s’annoncer au xviiie siècle le type de l’intellectuel au sens actuel du terme : cela se passe entre Leibniz et Kant — Leibniz, auteur d’un projet d’Académie européenne ou fédération de savants constitués en collèges distincts, d’un projet de Tribunal européen, d’un projet faisant de la Russie le trait d’union entre l’Europe unie et la Chine, et enfin de divers projets œcuméniques. Et Kant, auteur du Projet de paix perpétuelle (1795), texte fédéraliste s’il en fut, dans lequel il démontre que les « tendances antisociales des États », comme la conquête, les guerres, la levée des impôts, les armements toujours plus lourds et la hausse des prix, ne peuvent être enrayées que si la souveraineté absolue est enlevée aux Princes et passe aux Peuples. (C’est la doctrine rousseauiste dans sa pureté.)

Le projet de fédération européenne est défini avec une grande [p. 18] rigueur dans ce traité, où le dogme de la souveraineté nationale absolue, constitué sous Philippe le Bel et qui allait prendre sa forme la plus radicale lors de la substitution de l’État au Roi en 1793, est expressément dénoncé comme « absence de légalité » et « source de guerres ».

La possibilité de réaliser (il s’agit de réalité objective) cette idée de fédération, qui doit s’étendre progressivement à tous les États et les conduire à la paix perpétuelle, peut se concevoir. […]

Aux yeux de la raison, il n’y a pas, pour des États entretenant des relations réciproques, d’autre moyen de sortir de l’absence de légalité, sources de guerres déclarées, que de renoncer, comme les individus, à leur liberté sauvage (anarchique), pour s’accommoder de la contrainte publique des lois et former ainsi un « État des nations (civitas gentium) » croissant sans cesse librement, qui s’étendrait à la fin à tous les peuples de la terre.

Pour Hegel, une génération plus tard, l’Europe est vraiment « la fin de l’Histoire dont l’Asie est le commencement ». Elle est le lieu où se couche le soleil physique « et où se lève le soleil intérieur de la conscience de soi » (Leçons de philosophie de l’Histoire).

Il faudrait citer ici tous les philosophes romantiques allemands, Fichte, Schelling, Baader, Görres, les frères Schlegel, dont l’européocentrisme ne le cède en rien à celui de Hegel ; puis à leur suite, Auguste Comte, qui attribue à l’Europe le rôle « d’agent et de théâtre de la révolution sociale la plus complète » du genre humain, ou encore de « lieu essentiel de la civilisation prépondérante ».

Pour le reste du siècle, les noms de Nietzsche, de Proudhon, de Jacob Burckhardt, d’Ernest Renan et de Dostoïevski donnent une juste idée de la profondeur et de l’universalité de l’idée européenne qu’ils illustrent — en vain d’ailleurs, car déjà l’État nationaliste, par ses écoles, ses casernes et ses journaux est en bon train de conditionner les esprits, les corps, et les réflexes de l’âme collective, en vue d’une guerre générale que personne ne veut, paraît-il, que tout prépare et qui éclatera le 1er août 1914.

Et pourtant, durant le premier tiers du xxe siècle, jusqu’à l’irruption des régimes totalitaires du Père des peuples, du Duce et du Führer, les plus grands écrivains de nos pays (à l’exception de quelques cas de nationalisme flamboyant comme Kipling, Barrès et [p. 19] d’Annunzio) écrivent tous sur l’Europe, sur ses origines culturelles, sur sa mission dans le monde, sur le dilemme où elle est prise entre sa vocation fédéraliste d’union pour les diversités à sauvegarder et la fascination mortelle de nationalismes stupidement vaniteux, mais non moins suicidaires. Qu’il suffise de citer les noms allemands de Spengler, Thomas Mann et Keyserling ; français de Sorel, Valéry, Gide, Jules Romains et Romain Rolland ; anglais d’Hilaire Belloc, Christopher Dawson, T. S. Eliot ; espagnols d’Ortega  y Gasset, Unamuno, d’Ors et Madariaga ; italien de Croce ; autrichien de Hofmannstahl… — tous auteurs d’essais majestueux sur l’Europe, son génie spécifique et ses névroses matérialistes, sa vocation universaliste et ses délires nationalistes ; et surtout, sur l’Europe comme patrie des hommes libres et du refus de la fatalité. Jamais l’intelligentsia de nos pays n’aura été plus naturellement européenne, ni mieux consciente de ses raisons de l’être, qu’à la veille de l’agression totalitaire : son impuissance à orienter ou seulement à influencer si peu que ce soit la politique des États-nations n’en apparaît que plus décourageante.

La génération suivante, que l’on a baptisée celle des « non-conformistes des années 30 », celle des jeunes mouvements personnalistes français, anglais, belges, hollandais, allemands et suisses, est animée par des « intellectuels » encore peu connus — et pour cause : ils ont en moyenne vingt-sept ans, et la TV n’existe pas — auxquels se joindront généreusement parmi les aînés Jacques Maritain et Nicolas Berdiaev, Gabriel Marcel, puis Karl Jaspers. C’est cette génération qui va créer la notion d’engagement de l’écrivain ou du créateur de culture au service de la Cité en général et de la Cité européenne plus particulièrement. Les deux revues principales du mouvement en France, Esprit et L’Ordre nouveau , consacrent chacune plusieurs numéros spéciaux aux problèmes de l’Europe, des frontières nationales, du fédéralisme européen, et de l’Anti-Europe des fascistes et des nazis 34 .

[p. 20] , Mais pour original qu’il soit, pour efficace qu’il aille se révéler à travers la Résistance de neuf pays 35 le mouvement personnaliste ne consiste encore, aux yeux du grand public et surtout des Pouvoirs, qu’en une poussière de ce qu’on nommera trente ans plus tard des « groupuscules ».

Survient la guerre de 1939, le Blitzkrieg, l’occupation du continent des Pyrénées à la Volga et d’Oslo à Athènes. L’Anti-Europe va-t-elle tout écraser ? L’effort des groupes personnalistes et de leurs camarades européens dans les deux camps, menant une lutte commune et clandestine, est-il à tout jamais perdu ?

J’ai pu le craindre, par bouffées d’angoisse, durant mes années d’exil américain, de fin 1940 à 1946. Mais à mon premier retour en Europe, en 1946, ce que je découvre, c’est que le problème intellectuel prioritaire que proposent à leurs invités les « Rencontres internationales de Genève » est justement celui de l’Esprit européen. Un an plus tard, le problème politique numéro un, sujet du congrès de Montreux, sera l’union fédérale de nos peuples.

À Genève, au début de septembre 1946, se produit quelque chose qu’on n’avait pas vu depuis treize ans : non seulement Allemands et Français, Italiens et Anglais dialoguent, mais aussi démocrates et communistes, poètes et philosophes. Il y a là Benda, Bernanos, Flora, Guéhenno, Jaspers, Lukacs, Rougemont, Salis et Spender comme conférenciers ; et parmi leurs interlocuteurs désignés, Jeanne Hersch, François Bondy, Merleau-Ponty, Robert Aron, Maurice Druon, Ernest Ansermet, Campagnolo 36 , Jean Wahl et Jean Starobinski. Il s’agit de la première confrontation des intellectuels et de l’Europe à sauver.

Beaucoup de choses significatives ont été dites sur le problème européen durant ces conférences et les débats publics qui les prolongeaient le lendemain. Presque tout l’essentiel. Mais pour quelles suites ? Peu de participants se sont engagés. Je les compte sur les doigts [p. 21] d’une main : 5 ou 6 sur 36 orateurs, je crois bien. Certes, leurs thèses principales ont été reprises un peu partout (notamment quelques-unes des miennes par Malraux, deux mois plus tard, à la Sorbonne sous les auspices de l’UNESCO). Mais à part les cinq « engagés », qui se retrouveront dans les futurs congrès européens, le reste se perd, non dans le silence, hélas…

Il en ira tout autrement du congrès fédéraliste de Montreux, un an plus tard. Où vont se retrouver, après six ans de guerre et de résistance, nombre de « non-conformistes des années 30 » qui avaient collaboré aux groupes de L’Ordre nouveau ou d’ Esprit , et des camarades résistants des pays de l’Axe, ou occupés par Hitler, qu’ils ne connaissaient pas encore, comme Ignazio Silone, Altiero Spinelli, Henri Brugmans, Eugen Kogon.

Du congrès de Montreux va naître le Congrès de l’Europe qui se tient au début de mai 1948 à La Haye, sous la présidence d’honneur de Churchill, d’ailleurs présent et très souvent actif.

On m’a chargé d’organiser la commission culturelle du congrès, à côté de ses deux autres commissions, la politique et l’économique. J’ai demandé qu’on me donne une preuve que l’on prend la culture au sérieux, qu’elle n’est pas un simple ornement. J’ai proposé que la commission que je formerai rédige le Message initial ou final du Congrès, en formule les finalités, ou à tout le moins les conclusions.

La deuxième solution est retenue. Nous discuterons pendant trois mois à Paris, à Genève, à Royaumont, à Londres, finalement à La Haye, à la veille du Congrès, chaque virgule du Message aux Européens , et chaque alinéa du Rapport culturel. Ce dernier propose entre autres la création d’un Collège de l’Europe et d’un Centre européen de la culture : l’un et l’autre seront inaugurés deux ans plus tard à Bruges et à Genève — où ils existent encore, et n’ont cessé de manifester, depuis trente ans, leur vitalité créatrice.

Pour composer la commission culturelle, j’ai écrit à une centaine « d’intellectuels » d’Europe, jeunes et vieux. T. S. Eliot m’a répondu : « I feel that at the present time one ought to do what one can to support a movement of this kind, however desperate the attempt. » Et Salvador de Madariaga : « Je donnerai volontiers (à la commission) un temps qui, à dire vrai, me manque ! »

À La Haye, notre commission est la moins nombreuse du congrès [p. 22] (150 personnes au plus, contre 300 et 400 aux deux autres) et c’est normal. Mais elle compte quelques-unes des gloires de la pensée du xxe siècle, comme Bertrand Russell, Madariaga, Étienne Gilson, des écrivains, des historiens, des sociologues, des enseignants et des syndicalistes, un monsignor représentant le Vatican, un évêque représentant Canterbury, des sénateurs et députés de tous les partis, communistes staliniens exceptés. Mais quelques noms si prestigieux qu’ils soient ne font pas une génération ni un mouvement.

Dernière étape des congrès fondateurs : Lausanne, décembre 1949, la Conférence européenne de la culture.

Ici tout se précise à l’évidence : par « culture », les Européens et les européistes d’aujourd’hui n’entendent plus comme en Grande-Bretagne « les beaux-arts », ni comme en France, la lecture des romans à la mode, ni comme en Allemagne la philosophie, mais ce que représente effectivement la liste des seize délégués français à la conférence : Raoul Dautry, ancien ministre, Haut-Commissaire à l’énergie atomique, Michel Debré, sénateur, membre du Mouvement européen, Jean Sarrailh, recteur de l’Université de Paris, René Lhuillier, responsable syndicaliste, secrétaire général du Mouvement européen français, Jean Bayet, professeur à la Sorbonne, membre de l’Institut, Marc Boegner, pasteur, président de la Fédération des églises protestantes de France, Paul Bret, directeur de l’Agence France-Presse, André George, assistant de Louis de Broglie, et musicologue, Gabriel Marcel, écrivain et philosophe, Paul Montel, doyen honoraire de la Faculté des sciences de Paris, président de la Commission nationale française pour l’éducation, la science et la culture, Wladimir Porché, directeur général de la Radiodiffusion française, Maurice Rolland, avocat général, Gérard Rosenthal, avocat, homme de Lettres, David Rousset, écrivain politique, Louis Salleron, professeur à l’Institut catholique de Paris, président des « Amitiés européennes », Jacques Enock, secrétaire de l’organisation française du Mouvement européen.

Résumons : le culturel englobe ici scientifiques, littéraires, sociologues, philosophes et juristes, directeurs d’agences nationales de la presse ou de la radio, hommes d’Église et syndicalistes.

La Conférence culturelle de Lausanne a initié ou créé des institutions importantes, telles que le Centre européen de la culture, le [p. 23] Centre européen de recherches nucléaires (CERN), le Collège d’Europe, la Campagne d’éducation civique européenne. Sur les vingt-trois résolutions qu’elle a votées, vingt-et-une ont été suivies de réalisation : proportion certainement inégalée dans l’histoire des congrès — tout au moins dans le monde des libertés « formelles » où les majorités ne dépassent pas 100 %.

Mais l’effet de Lausanne sur les « intellectuels européens » est resté nul, sinon même négatif. Ceux qui étaient engagés là n’ont pas été remplacés, que je sache, par des plus jeunes. Lesquels se trouvent désormais mobilisés par des activités purement protestataires, dénonçant des scandales lointains, appelant au soutien de causes lointaines, comme le Vietnam. Ils abandonnent les problèmes prochains (et du prochain) aux soins — tournés en dérision — des technocrates.

Cette involution de l’intelligentsia européenne me paraît résumée d’une manière exemplaire par les prises de position successives de J.-P. Sartre.

Sur ma demande, il avait envoyé à la Conférence de Lausanne des fragments d’un long essai 37 dans lequel il définissait les conditions d’une défense de nos diversités culturelles :

Peut-on défendre la culture française en tant que telle ? À cela, je réponds simplement : non… Avons-nous donc un autre moyen de sauver les éléments essentiels de cette culture ? Oui. Mais à la condition de reprendre le problème d’une façon entièrement différente et de comprendre qu’aujourd’hui il ne peut plus être question d’une culture française, pas plus que d’une culture hollandaise ou suisse ou allemande. Si nous voulons que la culture française reste, il faut qu’elle soit intégrée aux cadres d’une grande culture européenne.

C’est en visant à une unité de culture européenne que nous sauverons la culture française ; mais cette unité de culture n’aura aucun sens et ne sera faite que de mots, si elle ne se place pas dans le cadre d’un effort beaucoup plus profond pour réaliser une unité économique et politique de l’Europe.

Quelques années plus tard, tout a changé diamétralement. Dans [p. 24] un écrit du même auteur 38 , on peut lire que l’Europe est « foutue », qu’elle est « en grand danger de crever », qu’elle « agonise », qu’elle « fait eau de toutes parts », qu’elle est « au plus bas », que « c’est la fin » et que nous voici tous « enchaînés, humiliés, malades de peur ». Joignons donc le FLN des Angolais et autres Balubas « qui massacrent à vue les Européens ». Car, ce faisant, « ils font l’histoire de l’homme ». Et nous serons ainsi du bon côté.

Plus tard, le même Sartre déclare que seule « la prise du pouvoir par les travailleurs » sauvera la culture de l’Europe.

Etc.

Ces palinodies passionnées et hargneuses jalonnent l’évolution générale des « intellectuels » face à l’Europe, dans les années 1950 et 1960 39 .

Ce que demandent aujourd’hui les fédéralistes européens, c’est la coopération active, dans le détail, des actions doctrinales, pratiques et politiques, qu’on peut attendre d’un intellectuel engagé.

Ceux qui viennent appuyer la cause de la fédération européenne ne sont pas ceux qui se prévalent de la supériorité culturelle de l’Europe ; mais, au contraire, ceux qui reconnaissent que l’Europe porte la plus lourde responsabilité dans la crise actuelle de civilisation, et qu’elle doit au monde de lui montrer un autre modèle de civilisation que celui de la croissance industrielle conduisant à la guerre atomique, exporté sous le nom de Progrès.

Les vrais Européens d’aujourd’hui ne sont pas ceux qui recommandent qu’on « tire à vue » sur eux dès qu’ils se présentent en Afrique, mais bien plutôt ceux qui proposent, avec Barbara Ward et René Dubos, que nous prenions conscience du fait fondamental que « nous n’avons qu’une Terre ». Et que le seul problème sérieux du siècle est celui de son aménagement. Et que l’Europe seule peut en offrir le modèle, si d’abord elle parvient à le vivre.

Autrement, on ne la croira pas.

Car ainsi que le disait le bon Dr Schweizer, « l’exemple n’est pas le meilleur moyen d’agir sur les hommes, c’est le seul ».

Appendice : les revues et l’Europe

[p. 25] À la génération des grands écrivains, poètes, essayistes, romanciers et philosophes des années 1900 à 1935, correspondent de grandes revues littéraires qui entretiennent un dialogue permanent au plus haut niveau : La Revista de Occidente (Madrid) d’ Ortega y Gasset ; The Criterion (Londres) de T.S. Eliot ; La Nouvelle Revue française (Paris) de J. Rivière et Gide puis Jean Paulhan ; Die Neue Rundschau (Francfort) de Thomas Mann ; La Revue de Genève de Robert de Traz, qui publie en français Freud, Joyce, Croce, Rilke, Unamuno, Pirandello, D. H. Lawrence, Remizov, G. Ferrero, Carl Burckhardt…

Toutes sont résolument « européennes » à la fois dans leurs finalités culturelles et dans leurs pratiques internationales : traductions, débats à l’échelle continentale, dialogues ou trilogues, échanges d’articles, révélation de jeunes talents, d’écoles nouvelles…

Après la guerre de 1939-1945 ne surnage plus que la NRF qui a perdu son aura d’avant-garde. Quelques revues, dans les années 1950 et 1960, reprennent le flambeau européen : Preuves et La Table Ronde à Paris, Encounter à Londres, Tempo Présente à Rome, Forum à Vienne, Merkur à Stuttgart et Der Monat à Berlin. Plusieurs ne survivront pas à la dissolution du Congrès pour la liberté de la culture (1950-1966) qui assurait leur complète liberté éditoriale.

En lieu et place de L’Ordre nouveau , disparu depuis 1938 et d’ Esprit , qui dure encore, mais ne parle de l’Europe que pour mettre en garde contre les illusions et les dangers de l’européisme, on ne trouve aujourd’hui en France que deux ou trois mensuels de modeste présentation, organes des fédéralistes français, européens, ou mondiaux. Rien n’est moins à la mode que l’Europe, sinon son union fédérale, dans les milieux intellectuels français en cette fin des années 1970.