(1972) Les Dirigeants et les finalités de la société occidentale (1972) « Les Dirigeants et les finalités de la société occidentale » pp. 15-31

Les Dirigeants et les finalités de la société occidentale

[p. 15]

« Un monde fini » a

L’historien futur — s’il y a un futur… — enseignera que vers le début du troisième tiers du xxe siècle, dans les années soixante à soixante-dix, se produisit la plus impressionnante révolution de toute l’histoire : la découverte par l’homme occidental qu’il atteignait un seuil réellement décisif et qu’il touchait à des limites infranchissables. Il se voyait en passe de se libérer par la science et par la technique industrialisée des grandes contraintes naturelles, cependant que ce succès même faisait naître une menace capitale : la Nature irritée lui donnait à comprendre, par certains signes dramatiques, comparables aux sept plaies d’Égypte, qu’elle garderait le dernier mot et que ce pourrait être aux dépens de la vie même, non seulement de la vie végétale, mais de la vie animale et donc humaine aussi.

Jusqu’à nos jours, depuis le singe ou depuis le jardin mythique des origines, l’homme n’avait fait que répondre tant bien que mal aux durs défis de la Nature — ceux de son corps et ceux de son environnement. Il s’agissait pour lui de survivre, donc de continuer ce qui avait réussi à quelques-uns de ses ancêtres.

Lorsque apparut la civilisation, au début de l’ère néolithique, c’est-à-dire le premier dialogue entre l’homme et la Terre interrogée — labourée, fécondée, cultivée —, l’initiative fut assumée au nom de l’espèce par quelques héros légendaires, Prométhée ou Tubal Caïn, provocateurs toujours vaincus, en tant qu’individus libérateurs, par les dieux, ces garants jaloux des équilibres antérieurs, mais toujours victorieux pour le progrès de l’espèce. [p. 16] Vingt millénaires d’un effort sans relâche de l’homme contre le destin que la Nature lui imposait ont finalement permis chez quelques-uns, dans notre siècle, une première prise de conscience du mouvement général des civilisations : « Il va de l’agriculture au paradoxe », comme l’a justement observé un philosophe roumain contemporain, E. M. Cioran. L’agriculture, c’est en effet le premier moyen de commander à la Nature en obéissant à ses lois : imperare parendo. Mais à mesure que cet impérialisme humain se fait moins respectueux des dieux et surmonte moins difficilement les résistances naturelles, la civilisation se met à retourner ses efforts sur elle-même, à travailler sur ses produits plus que sur les contraintes naturelles, neutralisées en bonne partie : il n’est plus guère que les tremblements de terre et les typhons que nous ayons encore du mal à contrôler — mais cela viendra. Libérée des contraintes de la faim, de la peur, du froid, de la foudre et des loups, une partie de l’humanité — l’occidentale — se met à créer ce qu’elle désire, et non plus seulement ce qu’il lui faut pour survivre, c’est-à-dire à créer librement. Mais pour quoi ? Et vers quoi va-t-elle désormais ?

Ces grandes questions fondamentales, naguère encore oblitérées par l’effort pour vivre et survivre, se font jour désormais, altérées de réponse. Au pour quoi de nos efforts individuels, la réponse ancienne était : survivre. Au vers quoi de notre action collective, la réponse moderne, dès le xviiie siècle, a été le Progrès — un progrès que nous pensions indéfini.

Or nous découvrons, depuis peu, que nous sommes devenus plus forts que la Nature, ici et là, sectoriellement ou localement, par la culture accélérée, le trax, la bombe, la pollution, mais qu’à la fin la Nature nous vaincra, et je ne dis pas : nous survivra, puisqu’il n’y aura peut-être plus de vie à la surface de la Terre. Mais qu’elle durera sans nous, au-delà de toute vie. Et en même temps nous découvrons que le Progrès ne peut pas être « indéfini ». À cela, une raison décisive, indiscutable : la finitude de l’espace et des ressources dont l’homme dispose sur la Terre. 135 millions de [p. 17] kilomètres carrés de terres vierges émergées, c’est beaucoup, direz-vous, mais ce n’est pas élastique. Et bientôt, dans cent ans, ce ne sera plus assez pour une population humaine toujours plus dense et toujours plus dévorante. L’ensemble des terres arables et des terres à bâtir est limité une fois pour toutes, et il n’offre à la boulimie sans cesse accrue de populations qui doublent tous les trente-cinq ans qu’un espace vital individuel sans cesse réduit, tant et si bien qu’un beau jour, vers l’an 2450, tous les hommes se toucheront. (On pourra nourrir tout le monde, m’assure un spécialiste de l’alimentation, mais il faudra manger debout.)

« Le temps du monde fini commence », disait Paul Valéry, dans les années trente. Il l’entendait au sens spatial d’un monde rétréci par la vitesse et la facilité des déplacements. Mais c’est encore plus vrai dans bien d’autres domaines : nous pouvons désormais calculer l’épuisement non seulement de l’espace habitable, mais du pétrole existant, des forêts, de l’uranium, de l’air et de l’eau sur la Terre, et partout le calcul prospectif nous révèle les limites des ressources naturelles.

Cette notion de limite est neuve, et demeure presque aussi scandaleuse pour l’homme moderne qu’à l’époque où Malthus le premier l’a formulée, dans le seul domaine de l’alimentation qui, selon lui, devait borner la croissance démographique. Elle s’impose aujourd’hui à notre esprit réticent, à cause des succès mêmes de l’expansion dans tous les domaines — démographie, investissements, industrie, etc. — et des résultats désormais prévisibles et calculables à moyen terme de cette croissance exponentielle.

Mais il suffit que la notion de limite soit posée, imposée par les faits, pour qu’aussitôt surgissent les grandes questions : vers quoi, en fait, se dirige notre humanité dans ce monde fini ? Vers le Progrès, comme hier, ou vers l’Apocalypse ?

« La religion du Progrès »

C’est ici qu’intervient toute la littérature consacrée depuis une décennie aux problèmes de la protection de la Nature, de [p. 18] l’environnement naturel et urbain, de la pollution, des nuisances et des catastrophes écologiques qu’il s’agit de prévoir si l’on veut les prévenir. Une revue paraît, qui s’intitule Survivre, dirigée par deux grands mathématiciens et un biologiste. Des livres paraissent, qui s’intitulent, par exemple, Le Jugement dernier ou Réflexions au bord du gouffre, le premier ayant pour auteur un sociologue réputé, le second un philosophe et théologien, devenu conseiller du gouvernement allemand pour la recherche scientifique. Ils nous décrivent, non sans passion dans leur souci d’objectivité scientifique, les catastrophes que menace de provoquer notre génie occidental, par les succès mêmes de sa science, de sa technique et de l’efficacité de ses méthodes.

Contre eux se dressent les champions du Progrès indéfini et de la société de consommation, qui voit le bonheur dans la multiplication des objets offerts à l’homme. Les livres de deux porte-parole récents de cette tendance optimiste portent eux aussi des titres qui suffisent à les décrire : Lettre ouverte aux gens heureux, et qui ont bien raison de l’être et Vive la société de consommation !

Les auteurs de cette seconde école traitent ceux de la première de lugubres farceurs. Pire encore : dans sa Lettre ouverte aux gens heureux, M. Louis Pauwels ose écrire, à propos de la pollution et des savants qui s’en occupent : « Je donne aux inventeurs de cette psychose le Nobel de l’escroquerie. » Quand on lui demande ce qu’il pense du commandant Cousteau, fondateur d’un Institut d’études sous-marines et champion de la lutte contre la pollution des océans, il répond (dans de nombreuses interviews) qu’il ne s’agit là que d’une « opération publicitaire destinée à recueillir des fonds ».

On pourrait lui rétorquer que lorsqu’il se fait le champion de la lutte contre ce qu’il nomme la « sinistrose », c’est-à-dire l’attirance morbide, qu’il attribue à la gauche, pour les désastres et les Apocalypses provoqués par la technologie, eh bien ! il ne s’agit que d’une opération publicitaire destinée à faire vendre sa dextrose [p. 19] — dextrose étant synonyme, je le rappelle, de glucose, liquide sucré qui facilite le sommeil des personnes âgées. Le succès de son livre me paraît d’ailleurs plus significatif que le livre lui-même et voici comment je me l’explique.

L’année 1970, consacrée par le Conseil de l’Europe à la Préservation de la Nature, a provoqué dans le grand public européen deux réactions contradictoires : tout d’abord, une prise de conscience des réalités écologiques et des dangers de la pollution beaucoup plus générale qu’on n’osait l’espérer, surtout dans la jeunesse ; — et puis une sorte de rumeur de ricanements irrités ou moqueurs, révélant une réaction de refus de cette prise de conscience, analogue au rejet d’une greffe, réaction de scepticisme qui cache probablement une certaine anxiété, ou la peur, et qui explique le succès du pamphlet de Pauwels : beaucoup de personnes, surtout âgées, ne demandent qu’à se réfugier avec un soulagement profond et jubilant dans les illusions d’hier, et voilà ce bon Monsieur qui vient leur dire, dans son titre même, qu’ils ont bien raison de le faire ! Ah ! l’habile homme ! De la fenêtre du vingtième étage d’un gratte-ciel, il tend son livre à ceux qui tombent du quarantième en leur criant : « Jusqu’ici tout va bien, continuez ! »

Mais lorsqu’il attaque ceux qu’il traite de bouffons de la contestation et ces lugubres farceurs qui font métier de dénoncer la pollution, je ne puis m’empêcher de penser à une merveilleuse petite parabole de Kierkegaard, le plus grand penseur religieux du siècle dernier, que je vais vous lire :

Il arriva que le feu prît dans les coulisses d’un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On pensa qu’il voulait amuser et on applaudit ; il insista ; on rit de plus belle. C’est ainsi, je pense, que périra le monde : dans la joie générale des malins qui croiront à une farce.

Je parlais des « Sept plaies d’Égypte » qui aujourd’hui nous avertissent non pas de l’irritation de Jéhovah, mais d’une espèce d’allergie de la Nature et de l’homme naturel aux produits de [p. 20] notre industrie. Ces sept plaies sont la pollution de l’air, des eaux, des sols et des aliments, et la pollution de l’homme par le bruit, par le stress urbain (ou densité excessive de la population) et par les propagandes. Ces sept plaies nous annoncent l’Apocalypse prochaine du monde occidental.

Sur quoi les partisans de l’« apaisement » dans la bataille de l’environnement nous disent, et je les cite : « qu’il faut faire confiance au Progrès », ou au contraire qu’il faut écouter les « leçons du Passé », lesquelles montrent que l’humanité a toujours surmonté ses crises les plus graves depuis le Déluge, et qu’en conséquence, « d’une manière ou d’une autre, il faudra bien que ça s’arrange », cette fois encore : ils en ont « l’intuition », ces apaiseurs !

Hélas ! Faire confiance au Progrès, ce serait faire confiance au virus pour nous tirer de la maladie qu’il cause, aussi longtemps que la religion du Progrès aura pour dogme l’expansion indéfinie à n’importe quel coût humain et naturel, et pour unique article de foi la croyance en l’éternelle, inconditionnelle et absolue nécessité en soi de la croissance industrielle — et celui qui oserait la mettre en doute un seul instant, qu’il soit anathème ! anathema sit !

Faire confiance aux « leçons du Passé » ne paraît guère moins illusoire. Comment l’expérience des pères pourrait-elle encore servir aux fils, quand ceux-ci doivent affronter des situations sans précédent dans l’histoire de l’humanité, situations créées par l’approche de limites auxquelles personne ne pouvait croire hier encore, limites, je le répète, de l’espace habitable mais aussi des ressources naturelles qui soudain se révèlent bel et bien épuisables, et limites de la tolérance tant animale que végétale à la pollution sous toutes ses formes.

Faut-il en désespoir de cause faire confiance à la fameuse intuition ? Je reste convaincu qu’elle est la voie royale de la recherche fondamentale et de la création tant scientifique qu’artistique, de la saisie [p. 21] du réel par notre esprit. Mais dans la crise présente de notre civilisation, elle ne peut plus suffire à nous guider dans le système ultra-complexe des interactions dont dépend notre avenir. Il est trop clair qu’on ne peut pas conduire un Boeing 747 en faisant confiance à l’intuition, et qu’il est préférable d’analyser d’abord les effets combinés que l’on obtient en manipulant les commandes et les boutons du tableau de bord.

Il y a plus : les facteurs dynamiques de notre civilisation sont devenus tellement interdépendants qu’il est fréquent qu’une action donnée entraîne, outre l’effet désiré et prévu à court terme, une série de conséquences à long terme aussi indésirables qu’imprévues. Par exemple, « tel programme partiel pour améliorer la santé publique a pour conséquence un accroissement de la population et donc une diminution de la qualité de vie. Telle élévation du niveau de vie par un effort d’industrialisation se trouve ensevelie sous la pollution subitement accrue » — qui à son tour entraînera une diminution de la qualité de vie, puis une mortalité accrue, et ainsi de suite. Il convient donc aujourd’hui de prendre des décisions en fonction de la dynamique du système social, et non d’un secteur particulier. « Autrement nous ne ferons que prolonger les tendances du passé et nous continuerons à traiter les symptômes plutôt que les causes. » 1

« Passer de la croissance à l’équilibre »

La finitude des ressources naturelles (où l’on peut inclure l’espace habitable et cultivable) nous oblige désormais à passer de l’expansion sauvage à l’équilibre dynamique, c’est-à-dire à un système global d’interrégulations. Compte tenu du fantastique enchevêtrement des interactions que je viens de rappeler, ni l’intuition, ni le gros bons sens, ni l’aveugle foi dans le Progrès ne sauraient suffire à déterminer les conditions d’un tel équilibre.

C’est dans cette vue que le Club de Rome, créé par quelques industriels et savants européens, et appuyé par les fondations [p. 22] Volkswagen et Agnelli, s’est adressé en 1970 à un économiste américain, J. W. Forrester, qui étudiait au MIT depuis une dizaine d’années la « dynamique industrielle » — et le résultat de cette recherche vient de paraître en un volume intitulé World Dynamics.

Je tiens beaucoup à vous donner au moins un aperçu de ce travail — dont il me paraît impossible d’exagérer la portée pour notre siècle, quelles que soient les réserves que l’on puisse formuler sur sa démarche.

S’étant donné pour objectif général de répondre au défi du monde moderne, qui est, dit-il, de passer de la croissance à l’équilibre, M. Forrester a commencé par établir un modèle simple du système mondial (par quoi il entend : l’humanité, les systèmes sociaux, la technologie et l’environnement). Modèle simple constitué par le jeu de cinq paramètres mondiaux : population, investissements, ressources naturelles, pollution et qualité de vie. (Ce dernier paramètre étant dérivé à la fois du niveau de vie matériel, de l’alimentation et des nuisances dues à la surpopulation.) Puis, sur la base d’observations et de données d’expérience, il a établi un tableau des multiples relations entre ces cinq paramètres et des « boucles » formées par leurs interactions, réactions et contre-réactions. La figure que l’on voit ci-contre 2 donne les courbes d’évolution prévisible des cinq paramètres, si les tendances actuelles ne sont pas contrariées ou modifiées, donc si on les laisse au libre jeu de leurs interactions.

    

Il convient de noter la diminution rapide des ressources naturelles correspondant à l’accroissement de la population, des investissements et de la pollution durant les quarante, ou soixante, ou quatre-vingts années qui viennent, puis la diminution rapide, en cascade, de ces trois derniers facteurs. Quant à la « qualité de vie », elle a [p. 23] atteint son maximum vers 1960, puis se met à décroître aussi rapidement que la population croît.

Forrester se demande alors comment prévenir la décadence générale annoncée par ce modèle de base. Que se passerait-il si l’on diminuait la pollution ? ou la natalité ? ou les investissements ? ou l’exploitation des ressources naturelles ? Il le demande à l’ordinateur. Il joue à augmenter ou à diminuer l’un ou l’autre, ou deux contre un de ses paramètres, et à chaque coup les résultantes s’annoncent de plus en plus catastrophiques.

Voici, par exemple, ce qui se passerait, selon le modèle Forrester, si l’on réduisait de 75 % l’exploitation des ressources naturelles [p. 24] dès 1970, tout en augmentant de 20 % les investissements, et en diminuant de 50 % le taux d’accroissement de la pollution :

    

On notera que la population croît parallèlement aux investissements, ce qui déclenche une montée critique de la pollution, laquelle entraîne une mortalité proprement catastrophique : les cinq sixièmes de la population meurent dans l’espace d’une vingtaine d’années — c’est-à-dire, à supposer que cela se passe entre 2040 et 2060, 9 à 10 milliards de cadavres en deux décennies, catastrophe sans précédent dans l’histoire ; après quoi la qualité de vie, qui était tombée très bas, fait une remontée en flèche pour les 2 milliards de survivants.

[p. 25] Ayant ainsi joué — en simulation et sur ordinateur — une vingtaine de combinaisons résultant de l’augmentation ou de la réduction d’un seul ou de deux ou de trois paramètres, Forrester aboutit à une conclusion que ni l’intuition, ni le bon sens, ni l’expérience acquise n’eussent été capables d’imaginer et encore moins de nous faire accepter :

— Si nous voulons réussir la transition de la croissance à l’équilibre, qui serait le seul salut de notre société, il faudra tout réduire, et simultanément.

    

On notera que l’aplanissement, c’est-à-dire la stabilisation des courbes, ne saurait être obtenu selon le modèle que par les taux de réduction suivants, appliqués par hypothèse dès 1970 :

    

[p. 26] 

Exploitation des ressources naturelles 75 %
Production de pollution 50 %
Investissements 40 %
Natalité 30 %
Production d’aliments (« qualité de vie ») 20 %
    

Ces conditions — évidemment draconiennes — seront-elles acceptables et acceptées ? se demande Forrester. Il paraît exclu qu’un gouvernement mondial, encore inexistant, arrive jamais à les imposer par la force. Et puisqu’elles sont, comme l’auteur le répète, « contre-intuitives », elles demanderaient à être étudiées, testées, et surtout expliquées à tous pendant des années, « peut-être plus d’années qu’il ne nous en reste… » ajoute-t-il sombrement, avant de conclure par ces mots :

« Un équilibre mondial est théoriquement concevable. Savoir s’il pourra se réaliser est une autre histoire… Probablement, une pression accrue de l’environnement sur l’humanité sera-t-elle nécessaire avant que l’on prenne conscience du sérieux de la situation. Mais alors, le temps qui nous restera pour agir sera encore plus court… » Ces conclusions relativement pessimistes, et si contraires aux idées reçues, ne manqueront pas de provoquer — provoquent déjà — des objections plus ou moins irritées. J’entends dire, par exemple (et je me suis dit à moi-même) : comment croire à des prédictions basées sur une réduction si brutale des complexités du réel à quelques facteurs purement quantitatifs, et si arbitrairement codés ?

Sur ce point, Forrester répond lui-même que si son modèle n’était pas simplifié à l’extrême il ne serait pas utilisable : le propre d’un modèle est d’être infiniment plus simple que la réalité infiniment complexe dont il ne veut figurer que certaines interactions, mécanismes. Au surplus, il faut se garder de prendre ses résultats pour des prédictions, notamment quant aux dates des événements décrits : il ne s’agit pour Forrester que de mettre en lumière les interactions dynamiques de quelques facteurs de base de notre [p. 27] société industrielle. Il ne dit pas « voilà ce qui se passera en 2020 », mais « voilà ce qui se passerait en 2020 si nous prenions telle ou telle mesure en 1970, par exemple ».

J’entends dire aussi qu’après tout les ordinateurs ne sont pas infaillibles et qu’il serait dangereux de les croire quand ils contredisent diamétralement les expériences acquises et l’intuition.

À quoi l’on peut répondre qu’il n’est pas de domaine où l’intuition trompe davantage que celui de la prospective ; on y est plus que partout ailleurs en danger de prendre ses désirs ou ses craintes pour des réalités. Si les ordinateurs se trompent, c’est précisément dans la mesure où ils sont informés selon nos intuitions ; mais à égalité d’information il y a toutes les chances pour qu’ils se trompent moins que les politiciens.

Pour ma part, je formulerais deux réserves sur le choix des paramètres de Forrester.

Tout d’abord, sa définition de la « qualité de vie » comme résultante de l’alimentation, du niveau de vie matérielle et des nuisances dues à la surpopulation, me paraît négliger des facteurs psychosociologiques qui peuvent être décisifs, tels que la peur de l’avenir en général, ou du chômage en particulier, capables de déclencher de graves troubles sociaux ; le sentiment de liberté ou de manque de liberté (« La liberté est une sensation. Cela se respire », écrivait Paul Valéry — donc cela ne se mesure pas) ; et aussi la possibilité d’éprouver jusqu’au désespoir et à la révolte une pénurie de sens de la vie au milieu de la surabondance des machines, des objets offerts et des sollicitations de consommer.

En second lieu, Forrester ne tient pas compte d’un facteur qui me paraît responsable plus que tout autre de l’expansion à outrance, je veux parler de la menace de guerre. Elle est de nature à modifier tous nos paramètres : c’est en son nom que tel ministre de la guerre favorise une forte natalité, alors que son collègue de l’hygiène [p. 28] sociale cherche à la diminuer ; c’est elle qui pousse aux investissements industriels, à l’exploitation maximale des ressources naturelles (comme le pétrole), donc à la pollution ; et finalement le seul facteur qu’elle fasse diminuer, c’est la qualité de vie. Si bien qu’on peut se demander si le dogme de la croissance industrielle n’est pas devenu sacro-saint dans la mesure même où il participait de la finalité guerrière de nos États-nations de modèle napoléonien…

Quoi qu’il en soit d’ailleurs de ces critiques, des améliorations de méthode et des corrections de résultats que l’on peut attendre de la poursuite de ces travaux par l’Institut Battelle, sous la direction de M. Hugo Thiemann, et par le professeur Dennis Meadows et son équipe du MIT 3 , Forrester aura été le premier à montrer l’interdépendance des paramètres de base de notre société, et par suite la nécessité d’une concentration globale, au-delà du stade de croissance industrielle sauvage, dominée par la maxime utopique : « Chacun pour soi et la Nature pour tous. »

« L’homme se voit contraint de choisir librement son avenir »

Une certitude s’impose d’ores et déjà à notre esprit : c’est que l’humanité d’aujourd’hui se voit contrainte d’assumer consciemment la responsabilité de son action sur la Nature, et qu’elle y est contrainte par la grandeur même des pouvoirs qu’elle s’est acquis grâce à la science et à la technologie. Ou encore, pour exprimer d’une manière plus générale ce même paradoxe majeur de notre temps, nous pourrions dire : pour la première fois dans l’histoire, l’homme d’aujourd’hui se voit contraint de choisir librement son avenir personnel et celui de l’espèce humaine — et il y est contraint du seul fait qu’il en a, pour la première fois, la liberté.

Mais, dès lors que le succès même de l’effort civilisateur nous force à choisir notre avenir, à le décider librement, du même coup il nous met en demeure de formuler et de vouloir une politique, au [p. 29] sens le plus large du terme, qui est aussi le sens originel : l’aménagement des rapports humains dans la Cité, la polis grecque.

Le problème le plus urgent et concret devant lequel Forrester laisse son lecteur, aux dernières pages de son livre, est celui-ci : « Définir de nouveaux Buts humains — de nouvelles finalités — pour remplacer la seule poursuite de la croissance et du progrès économique. » Car désormais, ajoute-t-il, « c’est l’avenir à long terme de la Terre que nous devons prendre pour guide de l’action présente. »

Ceci revient à dire, pratiquement, que les prévisions désastreuses résultant des analyses de Forrester ne pourront être démenties que si d’abord nous y croyons, et si nous adoptons en conséquence une politique globale, au double sens de l’adjectif. La question, pour une entreprise, une société, un groupe ou une Nation, n’est plus : comment devenir plus fort que mes voisins ? mais bien : que faire ensemble contre l’Apocalypse ? Elle n’est plus : comment croître à tout prix et s’assurer le plus de profit, mais : comment rétablir et servir l’équilibre entre l’homme, la Société et la Nature. Nous sommes socialisés par le danger commun.

La seule politique impossible serait alors de n’en pas avoir, c’est-à-dire de renoncer à contrôler ensemble les facteurs de croissance du système global. Car alors les pires prévisions calculées sur ordinateur deviendraient des fatalités. Voici donc notre grand dilemme : ou bien nous formulons une politique globale, ou bien le pire deviendra sûr.

Mais formuler, « avoir » une politique, cela suppose : poser les grandes finalités de la Cité puis y adapter notre action, nos moyens, nos productions et créations…

Je voudrais bien que vous ne pensiez pas que je suis en train de noyer le poisson ou de perdre de vue mon sujet, en engageant votre attention dans ces perspectives globales. Je suis conscient de parler ici à des dirigeants d’entreprises, c’est-à-dire à des orienteurs ; [p. 30] et je pense que, bien plus encore que d’autres membres de notre société occidentale mise en question, ils éprouveront le besoin de s’orienter eux-mêmes dans la situation sans précédent, si complexe et si riche en menaces de cette fin du xxe siècle. Mais s’orienter, c’est découvrir des points de repère lointains et fixes, l’étoile polaire de notre marche — la finalité de notre action. Et cette orientation, une fois déterminée, va se traduire par des décisions très précises. Comme celles qu’on prend lorsqu’on établit un budget.

Car c’est dans un budget, c’est-à-dire dans la traduction financière d’une politique, que se révèlent les vraies finalités que l’on entend servir ; et plus encore que dans les chiffres absolus ou le pourcentage relatif des différents postes, dans les débats qui précèdent l’inscription d’une somme ou son élimination ; dans les choix que l’on fait quand il y a conflit entre deux besoins, deux projets, et pas assez pour financer les deux à la fois, prétend-on. Là se trahissent les vraies fins que l’on sert. Voilà le lieu délimité, le champ clos de la bataille proprement politique !

Or, des choix politiques de cet ordre, nous aurons à en faire de plus en plus dans l’industrie. Les mesures d’antipollution — telles que l’absorption des fumées et gaz délétères dans les villes, l’auto sans essence, l’avion à réaction silencieux — coûteront très cher, c’est entendu, et la question sera de savoir si on leur sacrifie le profit, ou l’inverse ; ou à tout le moins : quelles priorités l’on respecte, donc : quelle finalité l’on sert en vérité.

Rendant compte de l’ouvrage d’un bon écologiste américain, Barry Commoner, un magazine de New York écrivait l’autre jour que l’auteur préconise le retour à des produits non polluants, au savon, par exemple, remplaçant les détergents nocifs ; et que cette politique impliquerait la fermeture d’importantes industries et coûterait au moins 600 millions de dollars aux États-Unis. Or l’auteur ne dit pas où on les trouverait, remarque ironiquement le magazine. Ah les bons apôtres ! Si l’opinion publique posait aux grands États le même genre de question avant qu’ils entreprennent une guerre [p. 31] (comme celle du Vietnam, qui a déjà coûté 80 milliards de dollars), on se demande ce que ces États oseraient répondre quant aux moyens financiers disponibles, outre la finalité toujours alléguée de la « défense de la paix » qui justifie tous les sacrifices, comme chacun sait…

Mais désormais comment appeler bénéficiaire une société dont le profit serait acquis aux dépens de la santé des citoyens et de l’équilibre de l’environnement ? Comment appeler équilibré un budget qui ne prendrait pas en compte les coûts humains et les destructions naturelles, et qui ne ferait pas figurer aux dépenses les moyens nécessaires pour prévenir ou neutraliser ces nuisances ?

Au fur et à mesure de la prise de conscience des réalités écologiques, qui s’opère avec une rapidité et une ampleur étonnantes, l’humanité contemporaine se voit ainsi confrontée à des choix de plus en plus significatifs et dramatiques.

Dans l’établissement des budgets publics et privés, comment statuer sur les priorités dans la série d’antinomies suivantes :

— Produire plus pour gagner plus ou produire mieux pour un meilleur équilibre ?

— Élever le niveau de vie (quantitatif) ou améliorer le mode de vie (qualitatif) ?

— Exploiter à mort la Nature ou conclure avec elle un nouveau concordat ?

— Assurer la puissance de l’État ou favoriser les échanges ?

— Réunir les conditions d’hégémonie ou essayer de se rendre utile, voire indispensable aux voisins ?

— Se préparer à gagner une guerre ou se mettre en mesure d’animer la paix ?

— Uniformiser au maximum, broyer les diversités, ou unir, composer les diversités ?

— Réglementer, conditionner la nation dans le carcan de l’État, ou créer des communautés librement liées par la foi ou l’espoir ?

« Gagner le monde ou sauver son âme »

Tout cela se ramène peut-être au grand dilemme évangélique :

— Gagner le monde (quitte à détruire la Nature) ou sauver son âme (et sauver la Nature du même coup).

Bien sûr, il est plus facile de mesurer la croissance d’un PNB  que de déterminer les conditions d’une qualité de vie meilleure, d’un meilleur équilibre vivant. Cependant, l’évidence aveuglante des crises écologiques, du stress urbain, provoqués par l’industrialisation, ainsi que les interactions si rapidement universelles de tous nos déséquilibres locaux ou sectoriels, nous forcent à choisir un cours nouveau. Nous sommes libres de notre choix, mais nous sommes contraints de choisir.

Or ce choix global désormais entre Puissance, Profit, Croissance indéfinie d’une part, et Liberté, Service, Équilibre d’autre part, qui est le choix politique par excellence, nous découvrons maintenant qu’il se confond avec le choix écologique.

L’Écologie est l’axe ou le carrefour par lequel passent toutes les options fondamentales de la politique, au sens large de stratégie de l’espèce humaine. Tous les grands dilemmes que je viens d’énumérer comportent un enjeu écologique.

Mais si ce fut l’erreur tragique de l’ère industrielle que de prendre le  PNB  pour indicateur unique et suffisant du Progrès, ce serait une erreur utopique que de vouloir éliminer totalement le motif du profit : ce qui est requis d’urgence, c’est d’accorder la priorité aux facteurs d’équilibre chaque fois qu’il y a conflit déclaré entre croissance matérielle et nuisances morales ou naturelles.

Ce qui m’amène à penser, avec Bertrand de Jouvenel, qu’il « faudrait que l’économie politique devienne l’écologie politique ».

Ce qui revient, à mon sens, à prendre l’écologie — et non plus l’économie — comme indicateur principal d’une politique de Progrès réel, je veux dire : global.

Une des leçons capitales que nous enseigne l’écologie, dans le domaine politique traditionnel, celui de l’État et des institutions, c’est ce que je nommerai la loi de double développement vers les ensembles continentaux d’une part, et régionaux de l’autre. Chacun voit en effet que les problèmes écologiques posés par les mers, ou par des fleuves comme le Rhin et le Rhône, ne peuvent être traités qu’au niveau continental et appellent un Pouvoir européen, un Département fédéral de l’Écologie étendant son autorité sur tous nos pays, indépendamment des frontières stato-nationales, que la pollution des eaux s’obstine à ignorer… Mais, d’autre part, rien de plus local et régional que les décisions d’application à prendre pour assurer les équilibres entre nature et industrie humaine : songez à la défense du Léman, ou au problème des centrales thermonucléaires à construire au voisinage du Rhin. Mieux que tout autre indicateur économique ou que l’analyse culturelle, l’écologie illustre aux yeux de tous le fait que nos États-nations ne correspondent plus aux réalités de la société moderne, étant à la fois trop petits pour se charger des tâches de dimensions continentales ou mondiales, et trop grands pour résoudre selon la justice et l’efficacité des tâches par nature locales et régionales. Et voilà pourquoi tout bon fédéraliste suisse et européen se doit de faire siennes les options écologiques, et tout bon écologiste d’appuyer les efforts pour l’union de nos peuples en deçà et au-delà de leurs États-nations.

Quant aux chances de réaliser ce beau programme d’écologie fédéraliste européenne profilé sur un horizon mondial, je voudrais en dire deux mots avant de terminer.

Si l’on se demande comment les mesures d’équilibre écologique nécessaires pourraient être adoptées, en l’absence d’un pouvoir mondial ou même continental capable d’imposer une politique, il reste à élaborer et à faire connaître des modèles de conduite, à les rendre désirables, et à entraîner de la sorte un consensus des forces et des groupes les plus actifs. C’est dire que les seules possibilités qui subsistent, me semble-t-il, sont celles de l’information massive et de l’éducation, c’est-à-dire des mass medias et de l’École aux trois degrés.

Pour jouer son rôle d’information sérieuse, la TV devrait échapper aux servitudes de la publicité, car la publicité vise des fins d’expansion, non d’équilibre.

Et pour jouer son rôle d’initiation aux réalités du monde moderne, l’École devrait instituer des cours théoriques et pratiques d’économie autant que d’écologie. Elle devrait battre en brèche la superstition bourgeoise du secret de l’économie et de la finance : après tout, les trois quarts des votations auxquelles l’ensemble des citoyens suisses se voient invités portent sur des objets économiques, qui auraient dû faire l’objet d’un enseignement sans parties réservées ni carré blanc.

Le principe qu’il faudrait inculquer dès l’enfance est que l’économie n’a pas sa fin en soi, mais au service de l’homme, et qu’elle servira l’homme quand elle s’ordonnera non plus au seul profit individuel ni à la seule croissance du  PNB, mais à un équilibre dynamique entre la personne, la Cité et l’environnement naturel — à ce BNB (Bonheur National Brut) dont parlait Tinbergen (mais je persiste à penser que le N y est de trop, et empêche tout).

À quoi j’ose ajouter que l’économie me paraît une chose trop sérieuse pour qu’on en confie la conduite aux soins des seuls économistes, qu’ils soient d’ailleurs marxistes ou libéraux : elle doit être au service de finalités humaines que les économistes spécialisés n’ont pas plus qualité que d’autres pour définir. Elle doit faire en permanence l’objet d’un grand débat public, dominé par les seuls impératifs de l’équilibre.

Je m’en suis tenu aujourd’hui, en ma qualité de généraliste, et sans prétendre aborder (encore moins résoudre) les problèmes spécifiques d’exécution, au niveau où la politique préconisée peut et doit être mise en œuvre. J’ai voulu poser le problème de la nécessité d’une politique, donc d’une démarche prospective impliquant le dépôt et la déclaration des fins globales de notre société. Je me suis gardé, je l’espère, d’un alarmisme exagéré, malgré la mode. Et j’imagine que mon propos pourrait être résumé par un seul signe : un de ces grands points d’exclamation qui dans la signalisation routière avertissent de redoubler d’attention à l’approche d’un passage dangereux.

Post-scriptum

Depuis que cette conférence a été prononcée, à Lausanne en octobre 1971, et à Bruxelles en mars 1972, la lettre adressée par M. Sicco Mansholt au président de la Commission des Communautés économiques européennes a rendu célèbres les thèses de Forrester, dont je faisais grand état, comme on vient de le voir.

L’impact de la lettre a provoqué des réactions curieusement inintelligentes, mais des plus significatives, tant du côté des communistes orthodoxes que des gauchistes, cependant que des groupes capitalistes annonçaient qu’ils allaient « se défendre », faute d’imaginer même qu’il y eût lieu de répondre sur le fond, après examen de la thèse.

Les réactions, pour virulentes et parfois même sincères qu’elles soient, nous apprennent que le « modèle Forrester » n’est conforme aux schémas ni de la gauche, ni de la droite : on s’en doutait. Savoir s’il est conforme aux réalités du siècle n’intéresse pas ces partisans : on devine pourquoi.

La presse dans son ensemble estime qu’il faut s’en tenir à « un juste milieu » entre les dangers objectifs signalés par Forrester et ce qu’en pensent (ou refusent d’en penser) la droite, la gauche et l’Est enfin réunis dans une alliance littéralement contre-Nature. Que peut bien signifier le « juste milieu » entre les catastrophes prévues et le désir éperdu de survivre ? Ou la neutralité entre le virus et ses victimes ? Une fois de plus on accuse le diagnostic de créer le mal qu’il décrit.

Aux yeux d’une certaine droite, les travaux du MIT font partie du complot communiste contre la libre entreprise occidentale : il s’agirait, dit-on, d’étatiser toute l’industrie et de supprimer le motif du profit. Certaine gauche dénonce au contraire la manœuvre capitaliste et réactionnaire du Club de Rome contre le monde ouvrier, son niveau de vie et ses salaires.

Au-delà de ce stérile débat entre réflexes conditionnés par de vieilles idéologies, il apparaît de plus en plus clairement que le salut de l’Europe est dans la recherche d’une politique d’équilibre dynamique entre l’Homme, la Cité et la Nature, enfin substituée au dogme unique de la croissance matérielle à tout prix, qui est le contraire d’une politique.

    

D. de R.

Avril 1972

    

P.P.S. : Sur l’incident de la tasse de thé tel que l’a rapporté Robert Aron, cité dans son introduction par Henri Rieben, je me réserve de donner ma propre version dans un ouvrage intitulé Journal d’un Européen, 1946-1966, suite à mon Journal d’une époque, 1926-1946 .