(1948) Bulletin de la Guilde du Livre, articles (1937–1948) «  Introduction au Journal d’un intellectuel en chômage (août 1937) » pp. 126-128
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Introduction au Journal d’un intellectuel en chômage (août 1937) a

Tolstoï disait, vers la fin du siècle dernier : « L’artiste de l’avenir vivra la vie ordinaire des hommes, gagnant son pain par un métier quelconque. » C’est le contraire qui m’est arrivé : j’ai perdu mon « métier quelconque », et c’est cela justement qui m’a permis de partager, pendant deux ans, « la vie ordinaire des hommes ». Cas plus rare qu’on ne le pense pour un intellectuel. À Paris, on fréquente et on ignore qui l’on veut. On se fait très facilement sa vie et son milieu parmi des gens qui écrivent ou qui lisent des livres, ou qui savent du moins — ou croient savoir — ce que c’est que d’écrire des livres. Ce simple fait suffit à distinguer un tel milieu de « la vie [p. 127] ordinaire » — la vie de la grande majorité des hommes. Or, en même temps que mon gagne-pain, j’avais perdu la possibilité de vivre à Paris. J’eus l’idée de demander autour de moi si l’on ne connaissait pas une maison vide quelque part… On me la trouva bien vite : au bout du monde, dans une île de la côte Atlantique. J’allai m’y installer avec ma femme, au mois de novembre, et j’y restai jusqu’à l’été. L’année suivante, ce fut le Midi : là encore une maison abandonnée qu’on nous prêtait. Il y en a comme cela des centaines, des milliers, dans toutes les provinces de la France. (Tandis que dans les villes, les jeunes ménages se ruinent à payer leurs « petits deux-pièces », agrémentés de la TSF des voisins.) Chômeur, je me trouvais cependant rendu à mon travail le plus réel, qui est d’écrire. Cette situation paradoxale m’a fait découvrir tout un monde. Elle m’a confronté au réel, à la vie quotidienne d’un peuple qui se trouvait tout ignorer de ma « qualité » d’intellectuel. Elle m’a posé et reposé chaque jour le problème des relations possibles entre l’écrivain et le peuple, et aussi le « problème des gens », c’est-à-dire des voisins, des autres, avec lesquels on se voit contraint de vivre sans avoir pu les choisir à son goût. J’ai traité ces deux grandes questions de la culture et de la communauté dans un ouvrage théorique intitulé Penser avec les mains . Mais tandis que j’y travaillais, je m’amusais à noter, au jour le jour, des anecdotes, des observations, des réflexions, déduites du détail quotidien de mes contacts avec les gens, ou des soucis de mon état. Je ne pensais pas en faire un livre. Et pourtant ce n’était pas du tout ce qu’on nomme un « journal intime ». Je n’y parlais pas de mes sentiments, mais de mon entourage et des questions qu’il me posait. Je m’exerçais à cette discipline de la description objective, qui est devenue tellement étrangère aux romantiques, aux partisans, aux « enfermés » que nous sommes tous plus ou moins. Peu à peu, les feuillets s’entassaient… Si j’en publie une partie aujourd’hui, ce n’est pas sans quelques intentions précises. D’abord montrer l’origine concrète des idées que j’exposais ailleurs sous une forme plus générale. Il ne s’agit ici que de la vie « commune », au double sens de ce mot ; il s’agit du réel que tout le monde vit. Je crois que c’est là seulement que les idées deviennent graves. Il m’a paru aussi que les façons de vivre et de penser des hommes réels, peuplant la France réelle, étaient en somme peu connues : ni les [p. 128] romans, ni les journaux, ni les théories politiques ne m’en avaient donné la moindre idée exacte. J’ai décrit les paysans parmi lesquels je vivais, quelques instituteurs, des chauffeurs d’autocars, un pasteur, une femme de ménage, des communistes, des propriétaires… Ce sont des êtres mystérieux. Mais leur mystère n’apparaît que de tout près. Il est au cœur même de leur vie et ils l’ignorent le plus souvent. Quand on s’en aperçoit, on commence à comprendre la portée infinie de cette parole si simple : « Ne jugez pas. » On est déjà tout près de l’amour. On touche la vie, le grain de l’existence. Et c’est cela que je voudrais faire toucher.

J’ai tenté d’échapper aux villes inhumaines. Et j’ai trouvé que la province ne vaut guère mieux, dans son état présent. Partout les jeunes vous disent : « C’est mort ici ! » Phrase si courante qu’on a cessé de sentir le drame immense qu’elle trahit. Province morte, et villes mortelles ! C’est qu’on ne sait plus y trouver son prochain, mais seulement des « voisins inévitables » (comme l’a si bien dit Keyserling). En relisant mes notes, je m’aperçois que c’est la nostalgie d’une vraie communauté qui constitue leur trame profonde.

Mais il y a aussi la nature, l’océan et les landes désertes, et ces olivettes moirant les dernières pentes des Cévennes.

Il y a aussi de ces rencontres qui soudain vous rendraient — est-ce trop dire ? — une sorte de confiance en l’homme.

Il y a la liberté qu’assure la pauvreté. Ce goût qu’elle donne à l’attente du lendemain et des signes providentiels.

Et toutes les joies qui n’ont pas de nom et dont personne ne songerait à parler, contemplation de la terre, ou d’une bestiole à son travail, sentiment de la journée vide, du temps qui a pris le rythme des vies simples. Et la nuit retrouvée, la vraie nuit noire et muette où rôdent les grandes menaces originelles ! On l’avait oubliée dans les villes.

Là où l’on a coutume de placer dans un « journal » des effusions lyriques, des analyses du moi, j’ai cru qu’il serait plus discret de donner, par exemple, mes comptes, ou quelques chiffres qui peuvent être utiles à ceux qui voudraient vivre cette vie-là. Mon livre est véridique. Je ne serais donc pas fâché qu’au lieu de le juger bien ou mal, on le considère tout simplement comme une « recette pour vivre de peu ».