(1978) La Vie protestante, articles (1938–1978) « De Luther à Hitler (15 mars 1940) » p. 1
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De Luther à Hitler (15 mars 1940) c

Nous n’avons plus le droit de nous tromper dans nos jugements sur les choses allemandes. Toute erreur, si minime soit-elle, toute appréciation erronée des origines, des fins et de la pratique hitlériennes, non seulement affaiblissent la résistance actuelle aux doctrines totalitaires, mais compromettent les chances d’une solution prochaine, équitable pour tous, et englobant les pays germaniques.

Or l’erreur qui consiste à placer Luther au début d’une évolution dont Hitler serait le terme, ce n’est pas une erreur minime. Elle résulte tantôt d’une mauvaise foi consciente, et qui se voudrait « machiavélique », tantôt d’une ignorance inqualifiable des faits les plus notoires et les plus importants de notre histoire occidentale. J’estime qu’elle a suffisamment duré. Je suis prêt à la dénoncer dans toutes les revues et dans tous les journaux qui veulent bien publier ma prose.

Il est bien clair que les milieux où cette erreur est professée y voient une arme non pas contre l’Allemagne, mais d’abord contre la Réforme : l’assimilation grossière de Luther à Hitler n’est évidemment pas destinée à diminuer le prestige du second, mais bien à englober le premier dans la réprobation que provoque le racisme. Est-ce une tactique adroite et justifiable, au moment où toutes les Églises sont appelées, par ailleurs, à faire un « front commun » contre la religion totalitaire ?

L’auteur d’un livre récent sur l’Allemagne écrit que la nation éduquée par Luther « était prête à se donner à n’importe quel despote, pourvu qu’il fût Allemand et protestant ». Or le despote est venu, cher M. de Reynold  : il était Autrichien et catholique.

Un billet, s’il vous plaît, au Suisse inquiet, au protestant scandalisé que je suis, pour expliquer cette affligeante contradiction.

D’autre part, où prend-on que Luther ait formé l’Allemagne moderne ? Comment sa doctrine centrale de la justification par la foi pourrait-elle avoir engendré la doctrine hitlérienne centrale de l’action pure, du mouvement pur, privé de toutes fins transcendantes, telle que j’ai pu la voir à l’œuvre et telle que je l’ai décrite en plus d’un livre ? Certes, on pourra toujours faire jouer la balançoire dialectique : le blanc conduit au noir, le bien au mal, la foi pure de Luther à l’action pure d’Hitler. Mais c’est une douteuse méthode entre les mains des défenseurs de la « Raison » et de la « claire latinité » que veulent être M. de  Reynold, M. Massis, M. Maurras. J’y vois tout au plus un moyen d’esquiver des questions plus directes. Ces questions, je les repose ici. On pourra différer d’avis sur les conséquences des réponses. Mais il faut répondre d’abord.

Oui ou non, Niemöller est-il bon luthérien ? Oui ou non, le Führer est-il né catholique ? Oui ou non, le second a-t-il fait emprisonner le premier ?

Oui ou non, l’Allemagne pré-hitlérienne fut-elle gouvernée par Brüning, chef du parti du centre catholique ? Oui ou non, l’intronisation d’Hitler est-elle le fait de von Papen, catholique ?

Oui ou non, l’Allemagne comptait-elle, depuis des siècles, 38 % de catholiques (aujourd’hui, 50 %) ? Oui ou non, le « germanisme éternel » existait-il avant Luther ?

Oui ou non, l’axe Berlin-Rome passe-t-il par Rome, et non point par Genève ?

Et si l’on persiste à prétendre que le luthéranisme porte en soi les germes indestructibles de la tyrannie politique (malgré la « résistance » qu’auraient représentée tous ces catholiques allemands), je poserai un problème délicat : Comment expliquer que les quatre pays où le luthéranisme a triomphé sans résistance, et bien plus totalement qu’en Allemagne, soient aujourd’hui les parangons de la liberté démocratique ? Je veux parler des États Scandinaves, et du plus purement luthérien d’entre eux, la Finlande.

Si l’on me fait l’honneur de répondre franchement, je m’engage à reconnaître que Luther est coupable de n’avoir pas su, dans l’espace d’une vingtaine d’années, dominer les fatalités germaniques que six siècles de catholicisme lui léguaient parfaitement intactes.