(1982) Journal de Genève, articles (1926–1982) « Journal d’un retour (fin) (18-19 mai 1946) » p. 3
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Journal d’un retour (fin) (18-19 mai 1946) l

Plus Suisse que nature

Que la Suisse soit restée aussi suisse m’a paru proprement incroyable. Je ne trouve ici d’autre sujet de m’étonner que de n’en point trouver, justement. Tout est pareil à mes souvenirs, à peine un peu plus ressemblant. Tout est intact. La brusquerie des employés intacte, quand on demande un renseignement et qu’on les voit s’identifier, en un clin d’œil, avec les règlements « pareils pour tous », non point avec votre situation d’usager perplexe ou anxieux. La bonhomie des mêmes employés intacte, une fois qu’on leur a laissé le temps de revenir à leur naturel. (Et ce n’est pas toujours au galop.) Les maisons des quartiers extérieurs intactes, et si parfaites dans le propret-coquet scolaire 1910, que l’imagination se rend sans condition après la plus rapide reconnaissance des lieux. J’ai revu des amis intacts, et dont l’amitié seule avait fleuri comme un bon vin. Et j’ai feuilleté des éditions si belles qu’on se demande quels talents les méritent. Ce qu’il y a de plus intact en Suisse, peut-être, c’est le mythe helvétique par excellence, d’une décence fondamentale. Il se peut que la Suisse ait seule gagné la guerre, et seule n’ait pas été contaminée par le gangstérisme à la mode. C’est clair : le mal y est mal venu, tout simplement. On le tient encore pour anormal. J’ai l’impression qu’on exagère un peu, à cet égard. Mais le reste du monde se charge de rétablir un équilibre « humain », sur les modèles récemment présentés par MM. Hitler et consorts.

Je m’en tiens là dans mes jugements, j’arrive à peine.

Mais si j’essaye de situer ce pays dans le cadre de mon voyage, voici comment il m’apparaît. L’Europe ancienne s’est rétrécie à la mesure de nos frontières. Je viens de voir, du monde, ce qu’il en reste et que l’on est autorisé à voir : l’un des Deux Grands et le Tout Petit, qui est la dernière paroisse intacte du Continent. Un peu plus loin, j’irais buter contre le fameux « rideau de fer » marquant l’entrée du règne de l’Autre Grand. Entre l’Amérique et la Suisse — je simplifie à peine, et c’est déjà cruel — il semble qu’il n’y ait plus qu’un no man’s land où s’affrontent sournoisement les seules Puissances qui comptent.

Fin et Suite

J’ai revu Genève et sa cyclophilie torrentielle, allègre et intacte. Et j’ai revu la SDN  dans son palais sans patine, sans fantômes. Pourtant, cette grande figure voûtée qui lui ressemblait à s’y méprendre, c’était bien, finalement, lord Cecil… Un tiers de salle, un ton d’obsèques officielles mais sans tristesse. Ce fut une glorieuse journée, comme disent les Anglo-Saxons, pensant au temps qu’il fait, tout simplement. Les délégués paraissaient regretter « l’atmosphère de Genève » plus que leur job manqué, d’ailleurs repris par l’ONU. Et, sur ce thème inépuisable, j’improvisai à part moi le discours que nul, parmi les officiels, ne se risquait à prononcer :

« Messieurs, nous voici réunis pour célébrer une défaite victorieuse. On a parlé de funérailles. Il ne s’agit que d’un déménagement. Nous ne pourrons plus faire signe aux cygnes, comme dit l’intact Pierre Girard, mais l’idée d’une Ligue des Nations a survécu au déchaînement nationaliste. En attendant une vraie Ligue des Peuples, préparons-nous à de nombreux voyages. La  SDN ressemble à l’ONU comme le négatif d’un cliché au positif de la photo que l’on va proposer à notre admiration. Elle tient ses dernières assises dans le pays qui lui offrait son modèle, mais qui est le seul, ou presque, d’entre nous, à ne point faire partie de la Ligue nouvelle. Les Deux Grands qui, là-bas, occupent la scène ne sont pas représentés dans cette enceinte. Nous laissons à la Suisse minuscule un gigantesque palais vide, pour nous ruer vers la grande Amérique où l’on ne trouve pas une chambre à louer pour plus d’une nuit. Paradoxe de la crise des logements ! Mais qu’importe.

Notre idée se « développe », comme on le dit en photographie. Nous partons pour une Ligue meilleure. Et, plus heureux que Moïse, nous nous sentons certains d’entrer dans l’ère de la Terre unifiée, qui était le but de nos travaux diserts. Nous y touchons, Messieurs, vraiment — il ne s’en faut que d’un atome… »

Le hasard a voulu que, le soir même, je me visse entraîné à Cointrin, où se posait dans une gloire de lumière le premier appareil arrivant de New York. Il repartit trente minutes plus tard, emportant un espoir raisonnable : celui de voir les Suisses s’ouvrir au vaste monde, et le vaste monde, en retour, à l’idéal tenace des petits Suisses.