(1962) Esprit, articles (1932–1962) « Lettre à Jean-Marie Domenach, à propos de « Sartre et l’Europe » (mai 1962) » pp. 877-878
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Lettre à Jean-Marie Domenach, à propos de « Sartre  et l’Europe » (mai 1962) ax

Vous constatez dans votre numéro de mars que lorsque  Sartre  attaque l’Europe « au fond, il ne fait que penser à l’Algérie ». J’avais dit pour ma part deux mois plus tôt, et vous me citez : « Quand  Sartre  écrit Europe il ne pense qu’à la France, et quand il pense France, il ne voit que le drame algérien. » Les deux phrases semblent dire la même chose. Un lecteur non prévenu s’y tromperait, mais pas vous. Car ma phrase signifie, à vous en croire, que deux millions de personnes déplacées, la torture et « notre désastre spirituel » sont sans importance à mes yeux « quand le foie gras circule » en Europe.

[p. 878] Vous vous flattez d’avoir en commun avec  Sartre  « le sens d’une responsabilité européenne », sens qui me fait évidemment défaut s’il est vrai qu’il se définit par « la conscience épouvantée d’une déchéance et d’un reniement », tandis que je ne m’occupe comme chacun sait que d’une Europe des « règlements de douanes » et du « foie gras » : c’est en son nom, dites-vous, que je répondais à  Sartre . Allons donc ! Je vois bien qu’il vous est nécessaire d’un peu me calomnier d’abord pour couvrir vos réserves sur le point de vue de  Sartre . Mon article vous a servi : l’attaquer dépannait vos critiques aux yeux des bien-pensants d’une certaine gauche, sectaire comme on ne l’est qu’à vingt ans.

Ceci dit, je voudrais que vos lecteurs sachent aussi que mon article ne traitait pas de l’Algérie, ni de « l’Europe » mythique qu’injurie  Sartre , mais du rôle de l’Europe historique dans le monde, et notamment des tâches dont elle est responsable, — au sens actif du mot, cette fois — à l’égard des peuples décolonisés. Je concluais en effet par ces lignes : « Devant la crise économique et la fièvre nationaliste du Tiers Monde, l’heure n’est pas de cracher sur nos valeurs, mais de les prendre nous-mêmes au sérieux et d’en tirer les conséquences pratiques pour le Tiers Monde et pour l’Europe qui doit l’aider… Ce que nous devons offrir au monde et à nos fils, ce n’est pas notre mauvaise conscience, notre rage autopunitive ou l’alliance de nos reniements, mais un exemple réussi de dépassement de l’ère nationaliste — et donc de l’ère colonialiste — par le moyen d’une grande fédération. Ceux qui perdront la face aux yeux de l’histoire, ce seront ceux qui auront dit que l’Europe était finie, quand il s’agissait de la faire. »

C’était cela, l’essentiel de ma réponse à  Sartre, et non ces « additions d’automobiles et de pommes de terre », qu’il vous plaît de m’attribuer, et qu’il vous est loisible de juger bassement matérialistes, n’étant ni Russe ni du Tiers Monde.