(1968) Les Cahiers protestants, articles (1938–1968) « Nicolas de Flue et la Réforme (1939) » pp. 263-279
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Nicolas de Flue et la Réforme (1939) b

Pour la très grande majorité des Suisses d’aujourd’hui, surtout dans les cantons protestants, Nicolas de Flue est une figure quasi mythique, édifiante, et un peu pâlie. C’est avant tout un souvenir scolaire. Nous n’avons guère retenu de son histoire que l’image d’un ermite à longue barbe qui rétablit la paix civile entre les vieux Confédérés, en prononçant devant la Diète de Stans  un discours plein d’élévation. Comment prendre vraiment au sérieux un drame qui se dénoue si facilement, un héros dont l’activité se résume dans ses « bonnes paroles » ?

Les catholiques, par contre, cultivent avec amour le souvenir du solitaire du Ranft, que Rome a dès longtemps béatifié, et que la vénération du peuple, surtout dans les petits cantons, a déjà mis au rang des saints (bien que la canonisation se fasse attendre). Mais là, c’est l’autre aspect de la vie du « Frère Claus » qui est exalté : on parle surtout de ses miracles, de son ascèse, de ses visions, et même parfois des prophéties [p. 264] qu’on lui attribue sur la Réforme et ses « innovations ».

Une suite de hasards m’ayant mis entre les mains, au cours de l’été dernier, quelques écrits populaires sur le Bienheureux, ce ne fut pas sans émerveillement que j’entrevis la réalité historique du personnage. À tel point que je n’hésitai pas à en faire le sujet d’un drame, qui sera représenté à Zurich en septembre, et pour lequel Arthur Honegger a composé une importante partition chorale. Le choix de ce sujet n’a pas été sans surprendre certains de mes amis protestants, et — pour d’autres raisons sans doute — certains catholiques qui ont bien voulu me le faire sentir. Il m’a semblé que je devais aux uns et aux autres une brève explication, dont l’intérêt, je l’espère, débordera cette anecdote personnelle. Il m’est apparu, en effet, à mesure que j’avançais dans mon travail, que la figure de Nicolas de Flue pouvait revêtir pour les Suisses d’aujourd’hui, et pour les protestants précisément, une signification peut-être toute nouvelle.

La vie de Nicolas

Quel fut cet homme, en vérité ? Et peut-on le comprendre, hors de son temps ?

Il naquit à l’époque du concile de Constance, et mourut à la fin du xve siècle. Son existence coïncide donc exactement avec la dernière période d’unité de l’Église occidentale. Le concile de Constance venait de mettre fin au Grand Schisme de la catholicité. Au pape d’Avignon, au pape de Rome, à l’antipape qu’on [p. 265] avait tenté de leur opposer — et tous les trois s’excommuniaient réciproquement, ainsi que leurs fidèles, en sorte que toute la chrétienté se vit alors frappée d’anathème ! — le concile avait substitué un pontife unique et romain. On avait condamné Jean Huss, le premier qui eût osé proclamer la nécessité d’une réforme. On l’avait fait monter sur le bûcher au mépris de la parole donnée. Il semblait que la chrétienté se regroupait, non sans résignation, autour du siège de Saint-Pierre raffermi dans sa Primauté. Mais une discipline extérieure ne pouvait pas tromper les âmes. Et la vie même de Nicolas de Flue nous en donne une preuve édifiante.

Dès son enfance, nous le voyons s’astreindre aux « œuvres » de la religion qui est alors celle de tous — mais avec une conscience bizarrement scrupuleuse. Il ne prend aucune nourriture le vendredi, et peu à peu s’exerce à jeûner également d’autres jours. Sa piété précoce et frappante paraît le désigner pour la prêtrise ou pour les ordres. Mais non, parvenu à l’âge d’homme, il s’engage dans les bandes armées qui guerroyaient alors contre les seigneurs autrichiens, et devient bientôt Rottmeister, c’est-à-dire quelque chose comme capitaine. Puis, sans doute écœuré par la brutalité et l’inutilité croissante des expéditions auxquelles on lui fait prendre part, il se retire dans son canton natal pour y exercer les fonctions patriarcales de juge de paix, tout en cultivant son domaine. Un beau jour, certaine injustice flagrante commise par ses collègues, au cours d’un procès, le décide à déposer sa charge et à se retirer dans sa famille. C’est le deuxième [p. 266] temps de cette espèce de retraite concentrique — vers lui-même — qui est la forme de sa destinée.

Notons que ce capitaine, puis ce juge, puis ce père de famille — il aura dix enfants — n’est pas un type exceptionnel parmi les vieux confédérés, sinon par la rigueur inusitée de sa conscience. C’est un citoyen de bon sens et de bon conseil, un solide paysan, les deux pieds sur la terre, et non pas un sectaire ou un illuminé auquel des ouvrages pieux auraient tourné la tête. (Il ne sait ni lire ni écrire.) Mais sous cet extérieur équilibré, et malgré l’apaisement que devraient lui donner les pratiques d’une extrême dévotion, ses proches ont bien senti le drame intime, longuement couvé et mûri. Sans doute a-t-il eu des visions, peut-être a-t-il manqué sa vocation de prêtre, — déçu par les exemples qu’il avait sous les yeux. Peut-être aussi rêve-t-il comme tout son siècle, et sans le savoir, d’une piété plus intérieure, d’un contact plus direct, plus confiant avec Dieu… À cinquante ans, il n’y résiste plus : sa vocation profonde triomphe de tous ses doutes, et même de ses devoirs et attachements humains. Quelle vocation ? Celle des « frères mendiants » qui s’en vont sur les routes, au hasard, abandonnés au souffle de l’Esprit. Il fait part à sa femme de cette terrible décision, et elle l’accepte au terme d’une lutte héroïque avec elle-même.

Alors commence la vie de solitude et d’oraison que toute l’évolution intérieure de Nicolas semblait appeler comme une fin obscure et pourtant obsédante. Vie libre d’un laïc chrétien, hors de tout ordre monastique, [p. 267] hors du clergé constitué. À une heure de chez lui, dans la gorge du Ranft, il se construit une cellule, auprès d’une minuscule chapelle. Et le miracle, préparé dès son enfance, se réalise : Nicolas s’aperçoit soudain qu’il peut se passer de manger ! Une fois par semaine il s’en va communier dans un des villages voisins, et c’est là toute sa nourriture. Car n’est-il pas écrit, comme il le répétera souvent : « L’homme ne vit pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de mon Père »… Ni les espions placés autour de l’ermitage par des autorités fort soupçonneuses, ni les envoyés de l’évêque n’ont jamais pu prendre en défaut le « Frère Claus » — ainsi qu’on l’appelle désormais. Et sa légende se répand, en Suisse d’abord, puis bien au-delà. Peu à peu, les pèlerins deviennent plus fréquents, qui montent au Ranft pour voir l’ermite fameux. Les uns poussés par la curiosité, les autres par le grand désir de recevoir une parole simple et forte, un conseil, une révélation. (Beaucoup nous ont laissé la relation de leur visite : unanimes dans l’admiration devant cet « homme de Dieu » fruste et biblique.) Il n’est pas jusqu’aux princes des contrées voisines qui ne délèguent auprès du Frère Claus des envoyés chargés d’obtenir son appui : car son conseil est si puissant parmi les Suisses qu’on a coutume de s’adresser d’abord à lui lorsqu’il faut négocier un traité. C’est ainsi que le solitaire conseille aux Suisses de se montrer prudents dans l’affaire de Bourgogne, où l’Autriche et la France complotent de les précipiter. Il voit trop bien à quels dangers leur victoire même les exposera : s’ils font la guerre pour s’enrichir, et s’ils [p. 268] apprennent le prix de l’or, c’en sera fait de leur union patriarcale. Mais la tentation est trop forte. Les Suisses passent outre aux avis de l’ermite, et toutes ses prédictions se réalisent : victoires, pillage, flot d’or, et disputes sanglantes à propos du partage. Les choses s’enveniment à tel point qu’en l’année 1486, quinze assemblées de la Diète des cantons n’ont pas suffi pour rétablir l’union. C’est alors que se placent les événements dont nous parlaient nos manuels. Une dernière Diète se réunit à  Stans . Tout accord se révèle impossible, et les députés se séparent sur une menace de guerre civile entre cités et petits cantons. Mais voici l’heure de Nicolas, l’heure qui donnera son plein sens à sa vie et à ses retraites successives. Pendant la nuit, le curé de  Stans  monte au Ranft, et il adjure le solitaire de tenter un dernier effort. On ne sait pas — on ne saura jamais — de quel message Nicolas l’a chargé. Ce que l’on sait, par ce qu’attestent les documents les plus formels, c’est qu’à l’aube, le curé redescendu à  Stans parvint à réunir les députés, et leur transmit dans une séance secrète les conseils de Nicolas. Miracle ? Ou résultat d’une combinaison particulièrement « politique » dont l’ermite eût donné l’idée ? Il me paraît probable que l’autorité de Nicolas sur ses compatriotes suffit à calmer les esprits et à permettre une délibération assez sérieuse pour que des concessions mutuelles parussent possibles. Quoi qu’il en soit, la Diète proclama que si la paix avait été sauvée, et avec elle le sort de la Fédération, on le devait par-dessus tout à l’action de l’ermite du Ranft. (Remarquons à ce propos que la seule chose que tout le monde sache [p. 269] de Nicolas, est en réalité la seule qu’il n’ait pas faite : sa venue en personne à la Diète, et le discours qu’il y aurait prononcé !)

La piété du Frère Claus

Ce résumé d’une existence peut suffire à nous étonner, peut-être même à nous faire partager cette espèce de vénération que lui vouèrent les hommes du xve siècle. Mais on peut craindre aussi que l’essentiel de la personne nous échappe, si nous nous limitons au savoir historique. J’entends qu’il est très difficile, sur les documents qui nous restent, de nous faire une idée, et mieux : un sentiment, de la foi du « pieux homme frère Claus ». Nous en sommes forcément réduits à des approches tâtonnantes.

Pour ma part, je tenterai de distinguer dans la vie religieuse de Nicolas trois tendances ou trois courants qui permettront peut-être de mieux situer cet homme par rapport à son temps tout d’abord, mais aussi par rapport à notre foi.

La tendance la plus apparente est celle que les catholiques mettent surtout en valeur de nos jours : la dévotion au Saint-Sacrement, à la Vierge et aux saints, l’ascétisme, les visions, les pratiques de piété. Beaucoup de documents indiscutables nous obligent à prendre au sérieux cet aspect proprement « catholique » de la religion du Bienheureux. Toutefois, je ne puis me persuader qu’il ait été décisif dans sa vie. Si l’on considère d’une part la sainteté des œuvres qu’il pratique et d’autre part les troubles de conscience qui [p. 270] ne cessent de l’assiéger, comment ne point songer à la piété du jeune Luther, et à ce drame de Wittemberg dont la Réforme devait sortir ? Rappelez-vous le moine augustin qui multipliait, lui aussi, les pratiques les plus scrupuleuses : comme Nicolas, il espérait, de toute son âme, s’acquérir la sainteté par les voies qu’ordonnait l’Église ; mais loin d’y trouver l’apaisement, il sentait croître en lui l’inquiétude du salut.

J’ai été attaché avec zèle aux lois papistes autant que n’importe qui, et je les ai défendues avec grand sérieux comme saintes et nécessaires au salut. Avec tout le soin dont j’étais capable, je me suis efforcé de les observer par le jeûne, les veilles, les oraisons et autres exercices, en macérant mon corps plus que tous ceux qui aujourd’hui me persécutent, parce que je leur enlève la gloire de se justifier… J’imposais à mon corps plus d’efforts qu’il n’en pouvait fournir sans danger pour la santé… Tout ce que je faisais, je le faisais en toute simplicité, par pur zèle et pour la gloire de Dieu. Toute ma vie n’était que jeûnes, veilles, oraisons, sueurs… 

Et plus tard Luther ajoute :

Mais mon cœur tremblait et s’agitait en songeant comment il pourrait se rendre Dieu favorable.

Sur quoi les critiques catholiques modernes reprochent à Luther d’avoir « manqué de discrétion » dans ses pratiques. Mais ce reproche n’atteindrait-il pas davantage un Nicolas de Flue, jeûnant plus que de raison dès son enfance, et au-delà de toute « discrétion » imaginable pendant ses vingt dernières années ?

Ce rapprochement, que je ne puis qu’esquisser, nous mettrait-il en mesure de deviner la raison spirituelle [p. 271] des inquiétudes que nourrit Nicolas jusqu’à sa cinquantième année ? Toutes proportions gardées, il me paraît licite de voir dans le cas du paysan, illettré et simple fidèle, une sorte de préfiguration du drame qui se jouera un peu plus tard dans la conscience infiniment plus avertie et plus « théologique » du Docteur augustin. Ce serait ainsi par son aspect le plus catholique que nous pourrions précisément saisir, dans la piété de Nicolas, les éléments sinon « protestants » du moins pré-réformés qui, nous le verrons plus loin, furent si nettement perçus par ses après-venants.

On serait tenté de chercher ailleurs, à un niveau plus apparent, les manifestations de la tendance pré-réformée chez l’ermite. Les auteurs catholiques eux-mêmes indiquent en passant qu’il se montrait des plus sévères pour les abus et les trahisons du clergé de son siècle. On cite les répliques assez dures dont il gratifia plus d’un évêque ou supérieur de couvent venu le voir par curiosité. Mais cet anticléricalisme et ce désir de réformer les mœurs ecclésiastiques sont choses si courantes au Moyen Âge qu’il serait imprudent d’y chercher un trait spécifique de la spiritualité de Nicolas. Un François d’Assise, une Catherine de Sienne, un Gerson, un Tauler, pour ne citer que des catholiques célèbres et indiscutables, avaient avant Jean Huss, avant Wiclef, élevé contre la corruption de Rome et du clergé des protestations autrement violentes. Quant à la volonté de vivre en dehors des cadres de l’Église, volonté que Nicolas a toujours affirmée, non seulement en refusant de devenir prêtre, mais surtout en cherchant son salut dans une solitude érémitique d’ailleurs [p. 272] pleine d’activité autant que de contemplation 3 , je pense qu’il faut la rattacher surtout à une troisième tendance, la plus importante à mes yeux, celle de la mystique germanique.

Nous savons que par sa mère et par certains amis de celle-ci, tel le curé Matthias Hattinger, le jeune Nicolas avait subi l’influence très profonde du mouvement des « Amis de Dieu ». Initié en Alsace par le marchand Rulman Merswin, au xive siècle, ce mouvement plus ou moins hérétique n’est pas sans d’intimes relations avec les doctrines mystiques de Suso et de Tauler, et par eux, de Maître Eckhart. On sait que Luther, de son côté, fut assez fortement influencé par ces mêmes doctrines. Cependant, il serait très abusif de ramener à une forme larvée de protestantisme cette piété d’un type tout à fait original, proprement germanique, ou plus précisément encore, souabe et rhénane. Nous sommes ici en présence d’une spiritualité qui n’est certes pas catholique, mais pas davantage protestante, au sens moderne, et qui se rapprocherait plutôt de celle des sectes mystiques qui foisonnèrent en Occident à partir du xiie siècle et du mouvement cathare. Plusieurs de ses principaux représentants vécurent en Suisse allemande du xiiie au xve siècle, et Nicolas de Flue ne saurait s’expliquer — dans la mesure où l’on peut l’expliquer — si l’on ne tenait pas compte de cet environnement spirituel, et des contacts qu’il dut avoir avec certains Amis de Dieu.

[p. 273] Lorsqu’il quitta sa femme et ses enfants, son idée n’était-elle pas de se rendre en Alsace, pour y rejoindre des communautés d’Amis de Dieu dont Hattinger lui avait parlé ? Et la première visite qu’il reçut au Ranft ne fut-elle pas précisément celle d’un pèlerin « ami de Dieu », peut-être délégué par le mouvement ? Les plus récents historiens l’ont admis, après de nombreux tâtonnements. D’autre part, la fameuse « petite prière » de Nicolas (das Gebetlein) popularisée par la littérature hagiographique est en réalité la paraphrase d’un texte du mystique Heinrich Suso :

Mon Seigneur et mon Dieu, ôte de moi tout ce qui m’éloigne de toi !
Mon Seigneur et mon Dieu, donne-moi tout ce qui me rapproche de toi !
Mon Seigneur et mon Dieu, arrache-moi à moi-même et donne-moi tout entier à toi seul !

Il n’est pas facile de caractériser en quelques mots cette « piété germanique », de forme proprement mystique. Qu’il suffise d’indiquer qu’elle représentait, face à l’Église établie, une aspiration vers la vie religieuse intime et personnelle, par-dessous les pratiques ou malgré elles, une intériorisation de la foi, mais aussi une volonté de communion et presque de communisme spirituel et matériel ; bref, une certaine déviation « spiritualiste » de la foi, mais compensée par un salutaire redressement du sens moral et communautaire. Le réalisme très paysan et très helvétique de Nicolas le préserva des excès de la secte — c’est ainsi qu’il ne rompit jamais avec l’Église, tout en gardant ses distances — [p. 274] mais d’autre part, il est indéniable que ses propos et son action relèvent directement de cette espèce de réaction intérieure au formalisme romain, qu’ont représenté les Amis de Dieu. Et l’on conçoit que ce mouvement, rectifié et rendu plus sobre par la connaissance directe des Écritures, ait pu déboucher, quelque cinquante années plus tard, dans la Réforme luthérienne et zwinglienne. (Tout de même que le mouvement assez voisin des Vaudois, ou Pauvres de Lyon, se confondit sans nulle difficulté avec le calvinisme.)

Nicolas de Flue et les réformés

La contre-épreuve de ces diverses hypothèses m’a été fournie d’une manière très convaincante par la lecture des deux grands recueils de documents sur Nicolas que publiait, au lendemain de la guerre, Robert Dürrer, historien du canton d’Unterwald. C’est une véritable somme critique de tout ce que la tradition nous a livré concernant le pacificateur de la Suisse. On ne saurait en louer assez la science, et surtout l’honnêteté. C’est sans aucun doute à cette dernière qualité que nous devons de pouvoir redécouvrir aujourd’hui, malgré certain accaparement de Nicolas de Flue par l’Église romaine, la signification qu’il eut, en fait, pour les premières générations de la Réforme. Ce n’est pas sans un joyeux étonnement que je suis tombé, dans Dürrer, à peine les gros volumes ouverts, sur une abondance de citations de Luther, de Zwingle, de Vadian, de Bullinger, d’Œcolampade, unanimes à revendiquer l’exemple de Nicolas de Flue à l’appui de [p. 275] leur œuvre de réforme de l’Église. Et ce n’est pas sans un léger mouvement de triomphe, je l’avoue, que j’ai trouvé ce fait, très généralement ignoré : les premiers drames mettant en scène Nicolas ont été bel et bien des drames protestants, composés par des disciples de Zwingle, voire dans des intentions de polémique antiromaine (lesquelles d’ailleurs sont loin de nous réjouir en elles-mêmes, mais attestent néanmoins qu’à cette époque, la conscience populaire n’hésitait pas à ranger Nicolas du côté de la Réforme).

Il n’est peut-être pas sans intérêt de donner ici un aperçu rapide de cette littérature réformée sur Nicolas. Je la diviserai en trois rubriques.

    

1. Chroniques. — La première en date est celle de Heinrich Glarean, écrite en latin, et commentée par Myconius, Lucernois réformé, sur la demande de Zwingle et de Vadian. C’est encore un ami de Vadian, Hermann Miles (ou Ritter) de Saint-Gall, qui mentionne le Frère Claus avec de grands éloges dans un ouvrage daté de 1522. (Nous sommes donc aux tout premiers jours de la Réforme.) En 1529, un protestant bernois, Valerius Anshelm, nous donne la première biographie importante de Nicolas, sur le ton le plus enthousiaste. Il est suivi en 1546 par Stumpff, protestant zurichois. En 1556, Matthias Flacius Illyricus, professeur d’hébreu à Wittenberg, et parfois nommé le père de l’histoire des églises protestantes, mentionne longuement Nicolas dans son Catalogue des témoins de la foi qui se sont dressés avant Martin Luther, par la parole et par l’écrit, contre le Pape et ses erreurs.

[p. 276] 2. Sermons et pamphlets des réformateurs. — En 1523 déjà, Zwingle cite l’exemple du Frère Claus dans un sermon sur le Bon berger et les mauvais bergers. Puis en 1524, il rappelle les conseils politiques de l’ermite, ses mises en garde répétées contre le service mercenaire à l’étranger. Et comme Johannes Faber tentait de lui opposer une parole de Nicolas conjurant les Suisses de garder la foi de leurs pères, Zwingle réplique que les réformés sont les véritables disciples du solitaire, puisqu’ils ont gardé la foi la plus ancienne, celle des Apôtres, et se sont refusés à faire commerce de leur religion. De 1526 à 1574, nous trouvons de nombreuses mentions du Frère Claus dans les sermons et traités de Bullinger (successeur de Zwingle à Zurich) ; de Vadian (Joachim von Watt, réformateur de Saint-Gall et grand humaniste) ; d’Œcolampade (réformateur de Bâle) ; d’Ulrich Campell, pasteur de Coire. Ajoutons qu’en 1585, une délégation des cantons réformés se rendit en pèlerinage au Ranft et « sur les lieux consacrés par le souvenir du Frère Claus ». Quant à la petite prière que je citais plus haut (Gebetlein), elle avait été connue et publiée d’abord par des protestants, en 1531 et 1546, bien avant de se voir reprise — et d’ailleurs modifiée — par les catholiques, à partir de 1569.

    

3. Satires et drames. — La première mention de Nicolas dans une satire catholique date de 1522. Chose curieuse, elle est extrêmement défavorable au Bienheureux. On y sent l’agacement de l’auteur à voir le nom et les conseils du Frère sans cesse revendiqués [p. 277] par les protestants au cours des disputes concernant la politique et le régime des pensions. — Vous autres réformés, dit en substance le texte, vous en appelez toujours à cet ermite dont la doctrine se résume à ceci : « Man solle auff unsserm myst bleiben » (Que chacun reste sur son fumier !). Vous feriez mieux de le croire et de ne point innover, etc.

Par contre, un Narrenspiel zwinglien de 1526 et une satire intitulée Etter Heini, de Jakob Ruf (1538), exploitent, avec beaucoup de verve et quelque grossièreté, les fameux conseils de Nicolas, qui se trouvent condamner toute la politique des cantons catholiques. On sait d’autre part que l’archiduc Ferdinand II d’Autriche fit rechercher en 1570 dans toutes les maisons du Tyrol les livres favorables à la Réforme, afin de les brûler ; dans la liste de ceux qui furent détruits figure un Jeu de Frère Claus et de Frère Tell !

Mais la pièce la plus importante de cette série est celle que fit jouer à Bâle, en 1550, le protestant Valentin Boltz. Elle était intitulée Der Weltspiegel (Le Miroir du Monde) et tout y gravitait autour du Frère Claus, figure centrale symbolisant l’idée confédérale créatrice de la Suisse. Les cantons personnifiés prenaient la parole tour à tour, comme à la Diète (Uri se contentant parfois de sonner sa fameuse corne !), et Moïse ou Élie intervenaient dans les débats le plus naturellement du monde. Il y avait, selon Dürrer, 149 rôles parlants, et la représentation demanda « deux jours pleins ».

Ce n’est qu’en 1586 que les catholiques se décidèrent à aborder eux aussi ce magnifique sujet. Le jésuite [p. 278] Jakob Gretser fit jouer à Lucerne, cette année-là, une Comoedia de vita Nicolai Underwaldii Eremitæ Helvetii, écrite en latin et représentée par des étudiants. Elle n’est pas sans intérêt dramatique ni sans verve, mais on est frappé de constater une fois de plus que seule la piété d’allure monacale du Frère Claus y est mise en valeur, tandis que son rôle politique n’est même pas mentionné. (Cela gênait l’Église, remarque Dürrer.)

Il y aurait lieu de citer enfin le libelle de Luther sur la « vision des épées », que Nicolas avait fait peindre au mur de sa cellule. Luther l’interprétait comme une prophétie contre le Pape, dont la tête, dans l’image traditionnelle, est environnée de trois glaives, l’un d’eux appuyé contre ses lèvres comme pour l’empêcher de dire la Parole. Mais à partir de 1536, les catholiques à leur tour utilisent cette image et la transforment (non sans supprimer la tiare papale) en une vision de la Trinité. Les historiens ne sont guère d’accord, et je n’ai pas qualité pour trancher ce problème d’ailleurs accessoire.

Ces quelques notes, bien entendu, n’ont aucunement la prétention d’annexer Nicolas de Flue à je ne sais quel « parti de la Réforme » ! Elles ne visent qu’à faire mieux connaître une grande figure que trop de protestants ignorent, et qu’ils ignorent le plus souvent du simple fait que les catholiques l’exaltent. Tel est l’esprit de parti, même parmi les chrétiens ! Que de richesses les réformés n’ont-ils pas laissé perdre de la [p. 279] sorte, et n’ont-ils pas laissé dénaturer ! Mon désir n’est nullement d’enlever le Frère Claus aux catholiques — il ne peut leur faire que du bien — mais de le rendre aussi aux protestants, comme une part de leur héritage.

Dans une période où le sens fédéral paraît renaître parmi nous, il m’a semblé que la vie du Frère Claus prenait une valeur de symbole, et non seulement pour l’ordre politique, mais aussi sur le plan religieux. Nicolas pauvre et se privant de pain à l’époque même où les Suisses sont tentés par les richesses étrangères ; Nicolas pacifiant les cantons en rappelant aux « régionalistes » que notre État est d’abord une union, cependant qu’il rappelle aux « centralistes » que le bien de tous suppose le bien de chacun ; Nicolas témoin de la foi dans une époque où toute la chrétienté était encore extérieurement unie, — voilà bien l’homme que tous à leur manière peuvent saluer comme l’ancêtre commun, et j’ajouterais : comme le parrain de cette « défense spirituelle du pays » que nous devons approuver comme chrétiens, si nous ne voulons que d’autres s’en emparent.