(1962) Esprit, articles (1932–1962) « Épilogue (novembre 1946) » pp. 741-748
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Épilogue (novembre 1946) au

Comment un Américain juge la France

Au lendemain de la démission d’un nième cabinet à Paris, un Américain me disait :

— En France, n’importe quel problème d’ajustement économique devient aussitôt politique, c’est-à-dire qu’il provoque des discours plus ou moins littéraires, un torrent de clichés qui n’ont aucun rapport avec la question, et des affirmations grandiloquentes d’attachement indéfectible aux principes généraux de la gauche ou de la droite. Posez la question d’une répartition des huiles et savons par l’État, et vous serez bientôt en plein délire : tous les partis nommeront des commissions pour savoir si l’usage du savon favorise sournoisement le fascisme, ou bien la mainmise moscoutaire. Ces commissions, d’ailleurs, ne seront occupées qu’à clamer, la cravate en bataille, des résolutions farouchement patriotiques ou républicaines jusqu’à la mort. Plus question du savon. Brossez-vous.

Nous ne posons pas de question de principe à propos de ce produit utile et hygiénique. S’il y a crise dans la fabrication et dans la répartition de l’article, nous étudions deux questions, et prenons les mesures nécessaires pour les résoudre, non pas pour qu’on en parle. Notre tendance est de nous en remettre à une agence d’État, qui généralement fait le travail à la satisfaction du plus grand nombre, puis se dissout.

C’est ainsi que de 1942 à 1946, l’État américain a contrôlé les prix, la répartition de la main-d’œuvre aux entreprises [p. 742] publiques et privées, celle des matières premières et d’une façon générale toute l’économie de guerre, laquelle représentait environ les 9/10 de la production. Le job a été bien fait : l’Allemagne et le Japon ont été battus. Et les agences de contrôle des prix, de la main-d’œuvre et des matières premières se dissolvent l’une après l’autre, sans trop d’histoires.

Ce qui veut dire que pendant quatre ans, l’Amérique a « nationalisé » (ou plus exactement étatisé) toute son industrie et tout son commerce, sans dépense de salive patriotique, pour des raisons bien évidentes, connues de tous, et qui ne relevaient point de la lutte des partis. C’est pourquoi les partis ne s’en sont point occupés, et n’ont point jugé nécessaire de proclamer l’union sacrée, au terme de négociations dramatiques, coupées de pathétiques interventions des vieux chefs, et de bouillantes interruptions de la jeune garde. Les partis, dans les commissions du Congrès et du Sénat, se sont bornés à des échanges d’arguments souvent brutaux, au cours d’enquêtes rétrospectives sur l’administration de ces agences. Peu importe : le travail était fait.

En France, les partis s’arrangent en général pour rendre tous les problèmes aussi insolubles que leurs principes respectifs sont incompatibles. Cela conduit à des crises mortelles. Alors les chefs de partis baissent le nez, font appel à l’union sacrée, et délèguent tout pouvoir à l’État, qui est en l’espèce un nouveau chef de gouvernement. Ce dernier pris au dépourvu change subitement de direction — crise ministérielle, c’est-à-dire vidange des responsabilités — et repart dans une politique nécessairement improvisée, puisqu’il a reçu ses pouvoirs au moment même où il devait en faire un usage maximum, de toute urgence. Ainsi le système français suppose que le nouveau venu, encore tout étourdi de sa puissance, et qui ne sait pas où l’on cache les dossiers, doit juger plus sagement en 24 heures que le vieux routier n’avait su le faire en plusieurs mois. Les Anglais ont ce proverbe : « Ne changez pas de chevaux au milieu du fleuve ». Les Français prétendent empêcher un accident de chemin de fer en votant avec émotion le renvoi de l’ingénieur en chef et son remplacement à la dernière seconde soit par un antifasciste convaincu, soit par un bénéficiaire éprouvé de la tradition dite nationale…

[p. 743] Et si nous ne sommes pas là pour consentir un prêt, payant la casse, vous parlez de notre hypocrisie…

Avec tout cela, je me demande bien pourquoi nous adorons la France comme une femme ! Pour sa grâce et pour ses faiblesses de grande coquette blessée, peut-être. Mais aussi pour une certaine sagesse, une certaine retenue ou rigueur, un certain équilibre élégant et hardi, qui nous en imposent encore… Nous faisons à la France un crédit démesuré, plus qu’à nul autre pays du monde. Le sentez-vous ? À vous de n’en point abuser. C’est d’ailleurs très facile, me semble-t-il. Soyez honnêtes dans les négociations, comme le fut votre Herriot, que nous respectons. Et cessez de répéter sur notre compte des sottises pittoresques ou méprisantes. Nous sommes adultes.

Comment un Américain moyen voit le Monde

— Quels sont, se dit-il, les pays qui marchent le mieux en Europe ?

Les États scandinaves, la Suisse, la Hollande, et la Grande-Bretagne. Ce sont des démocraties en majorité socialistes, ce qui peut inquiéter, mais aussi en majorité protestantes, ce qui doit rassurer. Ils ont donné nos meilleurs immigrants, ceux qui ont fondé nos vieilles familles.

Quels sont les pays qui marchent mal et qui nous créent le plus d’ennuis ?

L’Espagne et le Portugal, parce que ce sont des dictatures, et peu importe qu’elles réussissent matériellement, elles n’achèteront jamais notre respect. L’Europe centrale et les Balkans, livrés aux Russes, qui les mettent au pillage, ce qui est peu rationnel : ils feraient mieux de les équiper, puisque ce sont leurs colonies. L’Allemagne nous plaît mieux que la Pologne : pays de blonds et les noirs sont suspects, tous les villains de nos films ont les cheveux noirs. De plus l’Allemand est propre et travailleur, et mon arrière-grand-mère était du Wurtemberg. Les Italiens ? Nous en aurons bientôt autant chez nous qu’il en reste là-bas. Nous aimions beaucoup La Guardia, que nous baptisions la Fleurette. Nous n’avons jamais admiré Mussolini, comme l’ont fait les bourgeois d’Europe : ce n’était pas un regular guy. Le Vatican a la plus vieille diplomatie secrète du monde : c’est sans doute lui qui sait le mieux comment [p. 744] traiter ces États turbulents, susceptibles et toujours prêts et se battre.

Oui, l’Europe, ce sont nos Balkans.

Mais il y a l’Amérique du Sud, il y a les Russes, il y a l’Asie, voilà ce qui compte pour le commerce et pour l’avenir de la paix.

Vous avez bien envie de savoir ce que je pense de l’URSS ? Mais aussi… Une moitié de moi-même se révolte au spectacle de la mauvaise volonté internationale des Soviets, de cette brutalité vis-à-vis de leurs sujets, de ce mépris de la vie humaine en gros et en détail, de ce refus d’ouvrir leurs frontières, de l’esclavage où ils tiennent leur presse, et de l’orgueil de parvenus de l’industrie et des sciences appliquées dont ils font montre même quand ils viennent chez nous. Cette moitié de moi n’irait peut-être pas jusqu’à demander une guerre préventive, mais elle l’accepterait sans doute dans le cas d’un nouveau Pearl Harbor. Quant à l’autre moitié, elle ne demande qu’à s’ouvrir à l’amitié de ce grand peuple des plaines, qui se met à vous ressembler si curieusement. Nous n’avons guère plus que lui le sens de la vie privée, nous avons le même goût de la production en masse et sans y regarder de trop près, du travail par équipes, pour battre un record, du gaspillage, des chants et des beuveries.

On dit que c’est la question de l’Asie qui nous sépare. Car en réalité, nous touchons à l’Asie. Nous sommes une puissance maritime et cela compense la proximité géographique de la Russie. Pourquoi donc aurions-nous organisé, par les soins de la marine de guerre, et comme pour démontrer sa force à toute épreuve, les expériences de Bikini ? C’était un clair avertissement aux Russes. La Chine est un de nos grands marchés, le Japon un de nos gros clients. C’est là que les choses pourraient se gâter…

Quant à nos bons voisins « latins », je ne sais pourquoi, chaque fois que nous leur serrons la main, ils pincent les lèvres, comme si l’on venait de leur marcher sur le pied. Ils ont les cheveux noirs, attention. Mais dans trois de leurs États, les dernières élections se sont passées presque sans coups de fusil. Peut-être atteindront-ils bientôt l’âge de majorité civique où la démocratie devient possible…

To sum up : Liberté, Prospérité et Poursuite du Bonheur, [p. 745] ce sont là mes trois idéaux. Et je ne les vois réalisés qu’en Amérique.

Comment l’Europe peut aider l’Amérique

Comme je m’en veux de chacun de mes articles trop favorables ou trop critiques sur l’Amérique ! Car le contraire, chaque fois, peut aussi être vrai.

Car ces rêveurs sont aussi, et souvent, de vieux cornichons à lunettes, aux lèvres minces, sachant compter leurs sous et damner les buveurs de whisky ; ces fils de puritains, de charmants petits coquins ; ces joueurs de base-ball, de pédants logiciens ; ces grands souriants, des névrosés ; ces dynamiques, des timorés ; ces commerçants, des utopistes généreux ; ces « fondamentalistes » des déistes hérétiques ; et ces pieux catholiques des amateurs réjouis de confessionnaux climatisés munis d’une « grille désodorisante »… Ils sont modernes. Car avec une belle énergie et beaucoup moins de naïveté que nous ne le pensons, ils embrassent mieux que nous la confusion du siècle, ils y sont installés carrément, et ils l’exploitent non sans une sorte de bon sens pour que le plus grand nombre en tire le plus de profit.

Comme tous ceux qui décrivent une nation étrangère, j’ai péché par stylisation. Ajouter des nuances à mon tableau n’arrangerait pas grand-chose à cet égard. Ce qui échappe par définition à toute formule ou forme d’expression, c’est l’incohérence du réel. (Tout ce que l’on peut en dire, c’est qu’on l’éprouve.) Or justement, la civilisation américaine souffre d’une grave incohérence interne. Mais je vois bien que je n’ai pas su la faire sentir autant que je la sens et peut-être n’y parviendrai-je que d’une manière négative : en suggérant certaines mesures et attitudes spirituelles que l’Europe seule peut opposer ou proposer à l’Amérique.

Cinq choses témoignent de l’esprit et de sa présence active dans une culture. Les meilleurs d’entre nous les ont encore, tandis que les masses chez eux les fuient et que leurs élites ne s’en approchent qu’en hésitant. Ils nous sont supérieurs à tant d’autres égards ; saurons-nous garder au moins cela ?

Le goût de la complexité. La tendance à simplifier, à [p. 746] géométriser, typique d’une civilisation mécanisée, est signe de lourdeur d’esprit, de paresse d’âme, d’appauvrissement de la vitalité. En politique, c’est le respect des complexités organiques qui peut seul ménager des libertés réelles.

Le sens de l’échec, de sa nécessité métaphysique et de sa valeur d’enseignement spirituel. La croyance exclusive et la réussite est le signe d’une vue bornée de notre condition humaine, de même que le goût des formes parfaitement arrondies révèle une pauvre conception de l’art.

Le sens des formes, des symboles, des signes et des correspondances. On ne peut pas impunément se vêtir de n’importe quelle couleur, sous prétexte que cela « fait bien », construire une banque qui a l’air d’une église, et une église qui a l’air gothique quand plus rien ne l’est en nous ni autour d’elle. Un peuple, s’il éduque son sens des formes, cesse d’imiter et se met à créer.

La réduction du fait à une signification. L’Américain croit aux faits, dur comme fer. Il les réduit d’ailleurs en chiffres et se sent aussitôt rassuré. Mais un fait n’est qu’un signe dans une équation, une lettre ou une virgule dans une phrase, on ne peut le lire qu’avec tout le contexte. S’en tenir aux faits seuls, aux faits bruts, c’est une timidité de l’esprit qui recule devant son acte propre : donner un sens, voir au-delà, relier les moyens aux fins.

La volonté de prendre conscience. J’ai dit qu’ils rêvent. J’ajouterai qu’ils détestent celui qui vient les réveiller. Ils le tiennent pour pervers et masochiste. Et il est vrai que la conscience s’éveille généralement dans la douleur, mais ils préfèrent l’anesthésie. Aussi n’ont-ils pas de philosophes, ni de mystiques, mais beaucoup de paradis artificiels à bon marché : l’alcool et Hollywood, les pin-up-girls et le glamour, Superman et les sports à la radio. Et ils s’entourent d’objets polis, luisants, emballés dans de la cellophane, qui n’offrent plus d’aspérités et ne posent plus aucune question ; de mécanismes qui répondent à leur place ; et de musiques qui empêchent d’entendre le silence. Ils s’imaginent qu’un certain nombre de recettes et de martingales, — d’ailleurs communiquées à tous les joueurs — suffiraient pour que chacun gagne. Enfin, ils ne croient pas au Mal…

Le krach de 1928, Hitler, la guerre, et quelques privations ont causé les premières fissures dans cet édifice [p. 747] d’inconscience que chacun s’ingéniait à rendre étanche, — inconsciemment. Ce sont là des secousses extérieures. Qui sait si une loi de l’esprit ne les rend pas d’autant plus fortes et fréquentes que les poussées intimes de la conscience sont plus méthodiquement refoulées ? Qui sait quels malheurs historiques un réveil spirituel de l’Amérique ne pourrait pas lui épargner ? Si l’Europe peut y contribuer, elle aura bien mérité de la planète.

Comment l’Amérique peut aider l’Europe

Seuls, les Européens — je connais leurs complexes — trouveront trop dures pour l’Amérique les quelques pages qui précèdent. L’Amérique a les reins solides. Elle a, sur tout autre pays que je connaisse, l’avantage d’accueillir les critiques avec mieux que de la tolérance : avec une volonté souriante mais sérieuse d’apprendre et de s’améliorer. J’y vois la marque de sa force.

Qui n’a pas lu les éreintements de l’esprit américain auxquels se livrent avec exubérance les revues et les journaux américains ne sait pas ce que c’est que la confiance en soi.

Ceci dit, je me retourne vers mes compatriotes européens et je leur dis : si vous voulez que l’Europe dure encore — et le reste du monde en a besoin — ne vous contentez pas d’appeler périodiquement l’Amérique à votre secours, quitte à la mépriser sitôt le travail fait. Sachez que les Américains ont beaucoup mieux à nous donner que des frigidaires, des capitaux et des avions. Ils ont libéré nos villages. Libérons-nous à leur contact, à leur exemple, de l’esprit villageois.

Apprenons d’eux à mépriser le politicien mais à respecter l’homme d’État ; à perdre aux élections sans insulter le vainqueur, et à gagner sans écœurer le vaincu.

Apprenons d’eux à tenir parole, à nous laver, à boire du lait, à être à l’heure, à ne pas couper les files par principe, à observer les règles du jeu dans la mesure où elles sont raisonnables, à faire crédit, à payer nos impôts, à exiger des fonctionnaires décents, à trouver drôles plutôt que ridicules ceux qui ont d’autres allures que nous.

Apprenons d’eux la valeur créatrice d’un certain gaspillage [p. 748] lyrique, dans tous les domaines de la vie ; car notre économie minutieuse des moyens, surestimée par l’École et l’État, et par toute la morale bourgeoise, trahit aussi un vice de l’âme.

Apprenons d’eux le sens spirituel de la mise en pratique à tous risques d’un idéal même imparfait ; car notre rigorisme intellectuel masque souvent des lâchetés de frileux.

Enfin, apprenons d’eux le souci d’être dignes non seulement d’un passé qui nous a faits, mais surtout d’un avenir qu’il dépend de nous de faire. Cette attitude détient le secret de la liberté. Car il n’est de liberté réelle qu’en avant, dans tous les ordres, à chaque instant, — si l’on veut bien y réfléchir en refermant ce petit livre av .