(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Politique de la peur proclamée (novembre 1954) » pp. 67-68
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Politique de la peur proclamée (novembre 1954) o

D’un Premier Allemand qui joue sur une entente avec la France, un écrivain français a dit ceci : « L’Allemagne qu’il incarne ne nous apparaît pas moins redoutable que celle qui exigeait la démission de Delcassé. »

Paraphrasons : une Allemagne vaincue, désarmée, occupée, amputée d’un quart de sa population et d’un tiers de son territoire, au surplus gouvernée par un ami de la France, n’est « pas moins redoutable » que l’Allemagne arrogante, surarmée et intacte sur laquelle régnait Guillaume II.

Ce qui peut s’écrire :

Peur de l’Allemagne + Guillaume II = Peur de l’Allemagne – Adenauer ou P + 100 = P – 125. Ce qui est faux, manifestement, sauf dans le seul cas où l’on attribuerait à « Peur de l’Allemagne » une valeur infinie. Ce que l’on fait, en réalité.

La peur de l’Allemagne étant infinie — ou absolue — c’est-à-dire indépendante de quoi que ce soit que l’Allemagne réelle fasse ou non, soit ou non, cette peur ne pourrait donc être supprimée que si l’Allemagne disparaissait totalement et à tout jamais. Car s’il n’en restait qu’un, je craindrais celui-là, dit en substance François Mauriac (dans L’Express du 25 septembre).

L’argument de la peur qu’inspire l’Allemagne a été l’arme principale des anticédistes. N’est-il pas très nouveau qu’un grand pays proclame sa peur dans l’instant qu’il règle sur elle sa politique ? Naguère, on préférait crâner. C’était bien vu. L’aveu de la peur n’était permis qu’à l’esprit qui la maîtrisait : « Tu trembles, carcasse ! »

Les Russes ont réellement peur de l’Occident. Mais leur gouvernement ne cesse d’affirmer que l’URSS  ne craint personne. Les Américains n’ont pas du tout peur des Russes, mais leur gouvernement ne cherche qu’à prévenir ou contenir le danger communiste. En France, on est plus nuancé. Car il est évident pour tout cartésien progressiste, que deux cents divisions russes existantes sont moins dangereuses que douze divisions allemandes [p. 68] virtuelles, et que la présence en Europe de quatre divisions anglaises rétablirait l’équilibre si gravement menacé par l’égalité proposée des armements de la France et de l’Allemagne. Encore une fois, seule la Peur, affectée du signe ∞, peut rendre un sens quelconque à ces divagations.

Quelqu’un n’a pas peur : M. Bevan. Malenkov l’a pleinement rassuré. « Il a l’esprit vif, beaucoup de finesse, et les difficultés de la traduction ne l’ont pas empêché de manifester un profond sens de l’humour. Il m’a affirmé énergiquement qu’il n’y avait aucun des problèmes opposant la Russie au reste du monde qui ne puisse être résolu par voie de négociations. »

Relisez ces deux phrases et ne riez pas. Leur juxtaposition est un simple accident. L’allusion au sens de l’humour malenkovien est sans relation aucune, dans l’esprit de M. Bevan, avec la citation de Hitler qu’est la seconde phrase.

L’ URSS  a d’ailleurs cessé d’être redoutable, puisque, après la mort de Staline, elle a cessé d’être une vraie dictature. Ce fait est établi par les conversations qu’a eues M. Bevan avec les dirigeants soviétiques. La Russie est gouvernée aujourd’hui par un pouvoir collégial. Il est normal d’admettre que les institutions politiques de la Russie doivent être adaptées, comme celles des autres nations, à l’évolution économique et sociale du pays. Il est donc normal d’admettre que l’évolution économique de l’ URSS commandait de passer de la dictature d’un seul à celle de plusieurs ; de la liquidation des koulaks à celle des kolkhozes ; de l’accusation contre les médecins de Staline à leur réhabilitation. On sent qu’il s’agit là d’une nécessité organique. L’évolution économique et sociale est en Russie — « comme dans les autres nations » — le vrai Pouvoir. Voilà qui évoque l’idée de constantes nationales, comme par exemple ce mouvement irrésistible qui porte tant de Russes à émigrer vers la Sibérie. Cependant, le problème de l’intervention des hommes dans ce processus évolutif se pose encore à M. Bevan. Car c’est précisément « à cet égard » (c’est-à-dire au sujet du passage à la dictature collégiale) qu’il juge « intéressant d’examiner la position de Khrouchtchev ». Et de se demander : « Khrouchtchev est-il un autre Staline ? » Et de répondre : « Très évidemment non. C’est un personnage agressif, dynamique, et tout à fait extraverti. » Tout le contraire de Staline, comme on voit.

En 1927, M. Bevan écrivait dans son journal intime : « Staline est-il un autre Lénine ? Très évidemment non. » Et il avait raison. Hitler ne fut pas non plus un autre Bismarck. Généralement, les gens ne sont pas un autre, sauf s’ils sont Allemands, comme vient de le montrer M. Mauriac.

Ne craignons pas les Russes, nous dit L’Express. Le vrai danger vient des Allemands. Un Anglais prouve le premier point, un Français le second. La collaboration européenne n’est pas un vain mot. Elle joue à plein contre l’Europe.

Mais si 43 millions de Français de la Métropole ont réellement peur de 48 millions d’Allemands de l’Ouest, quelle ne doit pas être la terreur de Mao Tsé-toung devant ses propres Chinois ? Car voici la situation. « Le dernier recensement fait apparaître une population de 620 millions de Chinois. On estime que ce chiffre augmentera de 12 millions par an. » Or « le communisme, en Chine, n’a jamais été un mouvement de masse », déclare M. Bevan. « Notre tâche, m’a dit un dirigeant chinois, est maintenant d’atteindre le peuple. » Seule, une « petite fraction de la société chinoise » est communiste.