(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Sur le rêve des sciences (décembre 1956) » pp. 75-77
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Sur le rêve des sciences (décembre 1956) w

Erreur sur les rêves

On veut aujourd’hui que l’Europe ait découvert les Amériques, et toute la Terre, dans le seul dessein de satisfaire les viles passions qui caractérisent notre race. Les entreprises colonialistes de Colomb, animées par l’esprit de lucre et l’hypocrisie missionnaire, ont détruit les « splendides » cultures des Indiens, des Aztèques et des Incas, et nos Deux Cents Familles ont reçu leur lot d’esclaves pour avoir financé cette atroce ingérence dans la souveraineté nationale d’innocentes monarchies populaires.

Mais voici que Madariaga nous met en mesure de découvrir Colomb 58 . Lisez-le : Vous verrez que nos amers masochistes, calomniant à longueur de journée l’Occident (qui semble aimer cela) feraient mieux d’aller rapprendre leur Histoire. Christophe Colomb n’a pas découvert l’Amérique, et lui-même n’était pas celui que l’on croit, mais un juif espagnol converti, qui avait conçu l’idée d’obtenir du Mogol l’or nécessaire pour conquérir Jérusalem. Ce demi-fou sublime, pieux et mégalomane, n’a rien fait de ce qu’il croyait faire, ni de ce qu’on l’accuse d’avoir fait. Il rêvait d’un Grand Khan adversaire de l’Islam, et nous avons M. Dulles. Il comptait rapporter la subvention spéciale qui eût permis aux Rois Catholiques de lancer la dernière Croisade, mais nous avons le dollar gap et le Conseil de Sécurité. Il partit comme Abraham, « sans savoir où il allait », mû par des songes insensés et se trompant dans ses calculs de la largeur d’un océan, mais nos moralistes le condamnent pour avoir voulu consciemment servir les desseins de Wall Street.

À supposer que la découverte de la Lune et la navigation vers les planètes, qui n’est qu’un rêve encore pour cette génération, se réalise au XXᵉ siècle, quels motifs bien précis, bassement utilitaires, nos descendants nous attribueront-ils ? Tout dépend de ce que nous trouverons sur notre route : on dira que nous étions partis à cause de cela !

Nos descendants seront dans l’erreur, cette petite note en soit témoin : à la date où je l’écris, nous ne savons rien de ce qui peut nous attendre ou non sur d’autres astres. Nous avons simplement envie d’aller voir je ne sais quoi, — d’aller voir. Au-delà de nos vieilles rages politiques.

Sur la pluralité des satellites

Il n’est point d’action créatrice sans quelque rêve qui la dirige, et qu’elle trahit. « Celui qui vend des bœufs, rêve de bœufs », dit le proverbe. L’inverse est aussi vrai, naturellement. Celui qui rêve de satellites en crée, quitte à les affamer ou à subir leur révolte. Il se peut qu’il en crée d’autant plus qu’il est moins sûr de leur fidélité, ou de la sienne. (Ainsi Don Juan multiplie ses conquêtes.) Les nouvelles fantastiques répandues par la presse au sujet du lancement, l’an dernier, de six satellites par les Russes, illustrent — vraies ou non — cette dialectique du rêve.

L’Europe, héritière des Romains, annexait ou colonisait. C’était trop clair. La Russie, qui descend de Byzance mais aussi de la Horde d’Or, a toujours préféré la formule, plus brutale et subtile à la fois, des satellites. Elle projette [p. 76] aujourd’hui vers l’espace lointain ses plans contestés sur la Terre. C’est un des vieux réflexes de l’humanité : compenser dans le Ciel ce que l’on rate ici-bas.

La révolte des satellites terrestres de Moscou écrasée pour un temps seulement — aura donc précédé de peu l’ouverture de « l’Année Cosmique », qui doit mettre au point la formule des satellites astronomiques.

Et quant à la coexistence, qui se révèle malaisée dans le siècle, on ira la chercher dans un temps qui n’est plus celui de l’Histoire : il est question que l’URSS et les États-Unis lancent en commun des lunes artificielles. Un rocket nommé Coexistence ira porter dans le vide cette abstraction fuyante, concrétisée en forme de ballon de football. S’il revient sur la Terre dans vingt ans, il n’y trouvera plus de rideau de fer ni plus de problème du communisme. Quelques Blancs, je l’espère, et beaucoup de Jaunes, les Rouges n’étant plus qu’un souvenir.

L’action fille du rêve

Nos rêves ne précèdent pas seulement nos actions et nos découvertes, mais les recherches qu’elles supposent, et qu’ils orientent. Les archétypes du rêve nous préparent aux surprises qui viennent un jour récompenser le délire cohérent des sciences exactes. Tu ne me trouverais pas, dit l’objet, si tu ne m’avais d’abord cherché, et comment m’aurais-tu cherché si tu ne m’avais d’abord imaginé ? Parce que tu m’as rêvé, je suis. Voilà qui est moins idéaliste que le cogito cartésien : il suffit de poser comme axiome l’accord fondamental du rêve et du réel.

Qui n’a rêvé de se transporter en un clin d’œil aux antipodes, ou simplement aux lieux de son bonheur, qui sont presque toujours lointains ?

En février 1946, vivant à New York et séparé de l’Europe depuis de longues années, je notais : « Transmission du corps humain à grande distance par radio. Une particule de chair coupée et aussitôt recollée continue à vivre. On pourrait donc envoyer un corps, atome par atome, en une fraction de seconde, à l’autre bout du monde et l’y recomposer… Accidents à prévoir : arrêt du mécanisme en cours de transmission, modifications du corps après plusieurs voyages (« bougé »). Et si l’âme reste en route ? — Réfléchir sur la destruction de la catégorie espace en tant qu’imagination du lointain. »

En 1955, la presse mondiale annonça qu’un ingénieur américain croyait avoir trouvé le moyen de désintégrer un corps humain et de le réintégrer à grande distance. On attend la suite. Elle viendra. Car, en effet, la plupart de nos rêves millénaires sont déjà des réalités : parler au loin, voler dans la hauteur, transmuter l’or, prolonger la durée de la vie, tuer ses ennemis sans les voir, disposer d’esclaves mécaniques, lire les pensées… Demain nous irons dans la Lune, après-demain nous rajeunirons, et l’immortalité n’est plus une utopie : on l’obtient in vitro pour d’importants organes.

La matière et son double

La découverte de l’antineutron va plus loin que toutes celles que l’homme a jamais faites par le moyen des sciences physiques, puisqu’elle va dans une sorte d’au-delà, pour la première fois calculable. Je la résume ainsi : quand un neutron rencontre son antineutron, il disparaît de ce monde sans y laisser de trace. Mais, si les particules du noyau de l’atome possèdent ainsi leur double « en creux », n’en va-t-il pas de même pour l’atome tout entier, par suite pour la matière formée d’atomes, finalement pour notre cosmos ? On voit le danger : le jour où notre monde touchera son reflet, l’antimonde, un court-circuit définitif effacera tout en un clin d’œil, — « en un atome de temps, comme l’écrivait saint Paul, à propos justement de la Fin du Monde. En fait, on nous assure 59 que cela se passe bien ainsi, à chaque instant depuis que le monde est monde, c’est-à-dire monde de formes et de matière, mais on ne l’a vérifié jusqu’ici que dans l’infinitésimal. Les rencontres les plus importantes n’auraient donné lieu, suppose-t-on, qu’à des cataclysmes locaux tels qu’un grand trou suspect dans la plaine sibérienne, ou l’embrassement mortel d’une étoile par son double.

Ainsi le bévatron de Berkeley rejoint enfin par l’expérience et le calcul l’intuition des plus vieilles cosmogonies religieuses : le monde ne s’est manifesté dans ses apparences matérielles qu’à la faveur de son reflet, disent les Védas. Point de création sans un double.

Or on sait que le Double est l’un des archétypes les plus anciens de la psyché humaine. Tous les folklores l’illustrent à l’envi, et presque tous les romantiques allemands ont subi l’obsession de ce thème : pour eux, comme pour les Tasmaniens, les Indiens Algonquins, les Abipons, les Bassoutos et autres bons sauvages, comme pour Musset et Maupassant, Edgar Poe et Dostoïevski, et autres [p. 77] névrosés professionnels, le Double est synonyme de reflet dans le miroir, d’image du vrai moi, d’ombre, d’écho, et d’âme. Et chacun dans sa langue nous enseigne que voir son Double, c’est mourir.

Je n’en dirai pas plus aujourd’hui, laissez-moi réfléchir un peu…

Nos problèmes d’aujourd’hui, de classes

Ceci tout de même, au lieu d’une conclusion : les grands problèmes de demain ne seront plus politiques, mais consisteront à faire face aux solutions massives proposées par la Science, dans les domaines jusqu’ici réservés aux passions partisanes, aux rhéteurs excités. Que deux exemples me suffisent ici. La suppression de la condition prolétarienne ne sera pas le résultat du marxisme, comme l’imaginent encore nos derniers mandarins, mais simplement le résultat de l’automation. L’indépendance d’un peuple ou d’un groupe de nations ne se défendra plus sur ses frontières, comme l’imaginent encore tous nos politiciens et plusieurs généraux en retraite, mais bien dans les laboratoires où s’inventent de nouvelles sources d’énergie.

Le vrai problème nouveau sera de répondre au défi de nos grands rêves réalisés, — au défi de l’invasion des loisirs, par exemple ; au défi des besoins de l’âme, laissés en friche et libérés par la technique… Nous sortirons enfin des « temps modernes », c’est-à-dire du dix-neuvième siècle et de sa morne dialectique des classes : il a vu son Double effrayant dans les rues de Poznań et de Budapest.