(1986) Cadmos, articles (1978–1986) «  L’apport culturel de l’Europe de l’Est (printemps 1981) » pp. 119-126

L’apport culturel de l’Europe de l’Est (printemps 1981) p

[p. 119] À la fois terreau nourricier et floraison de ces variations religieuses, au sein d’une Curepente qui fut longtemps le nom de l’Europe, une culture commune se constitue au cours des siècles, à partir de sources au moins diverses : Athènes, Rome et Jérusalem, bien sûr, mais aussi les apports germaniques, celtiques, plus tard arabes, et enfin slaves, partout agissant mais inégalement. D’où l’unité, ou la communauté de base de la culture européenne, et les diversités si caractéristiques de l’être européen.

La perception n’est pas un processus à sens unique : elle se constitue dans un chassé-croisé du sujet et de l’objet. Ce que je perçois de l’autre n’est pas indépendant de ce que je suis, ni de ce que l’autre pense que je suis ou non…

À vrai dire, ce que je connais des apports de l’Est, ce qu’ils sont pour moi — au sens où esse est percipi (être, c’est être perçu) — je ne l’ai connu que par le biais d’une recherche sur l’Europe telle que l’ont vue, perçue et définie dans son ensemble les philosophes, les géographes, les politiques et les poètes, et cela d’Hésiode à nos jours, au cours des 28 derniers siècles.

Demandons-nous d’abord quel est le plus grand commun dénominateur entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest. Ni race, ni langue, ni conditions naturelles, géophysiques ou climatériques communes. Le plus grand commun dénominateur entre les Européens de Gibraltar à Moscou et du cercle polaire à l’île de Chypre, c’est sans doute la religion chrétienne et son empreinte même sur les incroyants. Mais la religion chrétienne n’est pas plus uniforme que ne le sont l’islam ou le bouddhisme, et ses variétés rendent compte des variétés de l’être européen, selon qu’il a été formé par Byzance à l’Est [p. 120] ou par Rome à l’Ouest, et plus tard, brochant sur l’héritage commun de Rome, par Wittenberg ou par Genève.

Au binôme Byzance à l’Est, Rome à l’Ouest, jusqu’à 1453, répond dès le xvie le binôme Réforme de Luther dominant le Nord, les Allemagnes et la Scandinavie, et Réforme de Calvin pénétrant la France du Midi, l’Espagne pour un temps bref, l’Écosse, la Hollande et la Rhénanie durablement, mais aussi la Pologne et la Hongrie. Je ne puis ici qu’indiquer l’importance historique de l’influence calvinienne sur ces deux derniers pays. Du côté polonais, après quelques dizaines d’années au xvie siècle où l’on put croire un moment que le passage à la Réforme des grandes familles de la noblesse, de la Schlachta, annonçait celui du roi lui-même, Sigismond Auguste, époux d’une Radziwill calviniste, il y a finalement rejet du protestantisme. Du côté hongrois, il y a au contraire implantation durable dans 15 % de la population, les plus grandes familles demeurant généralement catholiques. Il serait passionnant de reconstituer l’homologie des structures de réactions politiques au xvie et au xixe siècle, par exemple entre le Gdansk réformé des bourgeois progressistes de 1560 et le Gdansk contestataire des ouvriers de l’été 1980. Il semble que l’échec final de la Réforme en Pologne ait été le fait des luttes entre luthériens, calvinistes et sociniens (anti-trinitaires), entre factions ou sectes, comme c’est le cas, si souvent, quand l’influence lourdement uniformisante des intérêts matériels n’arrive pas à imposer l’union.

Le plus grand dénominateur commun des Européens et les combinaisons spéciales de quatre confessions dans les pays de l’Est, annoncent à la fois l’unité et les antinomies persistantes entre nations de l’Est et de l’Ouest, du Moyen Âge à la dernière guerre et de celle-ci à la période post-stalinienne.

Mais c’est déjà au xve siècle, dans la période de pré-Réformation, que sur ce fond religieux commun vont se détacher et s’affronter les églises humaines au sein de l’Église du Christ, et par exemple au xve siècle l’Église hussite de Bohême contre l’Église catholique de Rome. L’affrontement va se produire d’ailleurs non sur le terrain du dogme, comme on s’y attendait, mais sur celui de l’organisation de l’Europe, ce qui est plus surprenant. Et il oppose le pape Pie II — qui était l’humaniste et poète Æneas Sylvius Piccolomini — et qui fut le premier à parler de l’Europe comme de « notre patrie » au roi de [p. 121] Bohême Georges Podiebrad, qui est le premier à parler de l’Europe comme d’une Confédération.

Georges Podiebrad (1420-1471), pauvre gentilhomme tchèque qui s’est battu avec l’armée des hussites, est élu roi de Bohême en 1457 — l’année même où Æneas Sylvius est élu pape. Podiebrad fait la connaissance d’un inventeur, un astucieux industriel français qui exploite des mines de charbon en Autriche voisine, et ce Marini lui a beaucoup parlé du Plan d’union des royaumes chrétiens que le Français Pierre du Bois a écrit cinquante ans plus tôt.

Podiebrad reprend l’idée de Du Bois et en précise les conséquences politiques dans un gros ouvrage écrit en latin, mais qui porte ce titre français : Traité d’alliance et Confédération entre le Roy Louis XI, Georges Roy de Bohême et la Seigneurie de Venise, pour résister au Turc. (Byzance est tombée quatre ans plus tôt.) L’ouvrage est offert en 1463 à Louis XI, auquel il est dédié. Podiebrad compte bien faire participer à son traité les rois de Pologne et de Hongrie, ainsi que les ducs de Bourgogne et de Bavière ; mais le pape et l’empereur en seront exclus.

Bien qu’il ait échoué devant l’indifférence de Louis XI et la résistance de Pie II, au pouvoir duquel il entendait faire pièce, le projet de Podiebrad marque une date dans l’histoire de l’Europe : il constitue en quelque sorte la première prise de conscience du continent comme unité politique virtuelle — et il n’est pas indifférent à notre propos qu’il ait été l’œuvre d’un Européen de l’Est : à plusieurs reprises les hommes de l’Est ont eu de l’ensemble européen une perception plus dramatique, plus urgente que n’en ont ceux de l’Ouest.

L’ouvrage commence par une lamentation sur la misère du temps, qu’on croirait écrite aujourd’hui :

Ô Province dorée ! Ô chrétienté, gloire de l’univers, comment tout honneur s’est-il retiré de toi ? Comment a disparu ton éclat sans rival ? Où est la vigueur de ton peuple ? Où, le respect que toutes les nations te portaient ? Où, ta majesté royale ? Où ta gloire ? Que t’ont servi tant de victoires, si tu devais si vite être menée au triomphe de tes vainqueurs ? À quoi bon avoir résisté à la puissance des chefs païens, si maintenant tu ne peux plus soutenir l’assaut de tes voisins ?

Puis Podiebrad décrit longuement, en phrases redondantes et fleuries, les organes d’une véritable Confédération continentale, limitant [p. 122] expressément les souverainetés nationales tout en garantissant l’autonomie des États membres. Le plan prévoit la création d’une Assemblée fédérale formée d’ambassadeurs des Princes et des Communes, munis des plus larges pouvoirs et votant à la majorité simple ; d’une Cour de justice ; d’une procédure d’arbitrage international ; d’une armée commune et d’une assistance mutuelle « sans même qu’il l’ait requise à notre collègue attaqué » ; enfin, d’un budget fédéral, alimenté d’ailleurs aux dépens de la dîme ecclésiastique : c’est ce dernier article qui provoqua la colère de Pie II et l’échec du Plan de Podiebrad.

Deux siècles plus tard, exactement, l’idée sera reprise, élargie aux dimensions d’un projet mystique, plus encore que politique, par un autre Tchèque : Amos Comenius. Ce plan toutefois n’est à ses yeux qu’une partie de la tâche beaucoup plus vaste qu’exposent sa Didactica magna ou Grande Didactique, et son traité de la « Panpaedie » (resté inédit de son vivant et dont le manuscrit a été retrouvé à la veille de la dernière guerre dans les archives d’un orphelinat à Halle). L’idéal directeur de toute l’œuvre s’exprime dans ce titre du chap. II de la Panpaedie : « Qu’il est nécessaire d’élever par l’éducation tous les hommes à l’humanité. »

Dans la préface qu’il a donnée aux Pages choisies de Comenius publiées par l’Unesco , Jean Piaget propose une vue synthétique de l’œuvre proprement pédagogique de Comenius :

L’idée centrale est sans doute celle de la nature formatrice qui, en se reflétant dans l’esprit humain grâce au parallélisme de l’homme et de la nature, entraîne, par son ordre même, le processus éducatif. C’est l’ordre des choses qui constitue le véritable principe enseignant, mais c’est un ordre actif et l’éducateur ne saurait accomplir sa tâche qu’en demeurant un instrument aux mains de la nature. L’éducation fait donc corps avec le processus formateur qui anime tous les êtres et n’est qu’un des aspects de ce vaste développement. À la descente ou « procession », en quoi consiste la multiplication des êtres, correspond la remontée au niveau du travail humain, et cette remontée préparant le retour millénaire fusionne en un même tout le développement spontané de la nature et le processus éducatif. C’est pourquoi celui-ci n’est pas limité à l’action de l’école et de la famille, mais est solidaire de la vie sociale tout entière : la société [p. 123] humaine est une société d’éducation, idée qui ne trouvera son expression positive qu’au cours du xixe siècle, mais que Comenius a entrevue dans la perspective de cette philosophie ; d’où l’ambition déconcertante de l’idée « pansophique » : « enseigner tout à tous et à tous les points de vue », ainsi que l’union fondamentale de l’idéal éducatif et de l’idéal d’organisation internationale… Le génie de Comenius est d’avoir compris que l’éducation est l’un des aspects des mécanismes formateurs de la nature et d’avoir ainsi intégré le processus éducatif dans un système tel que ce processus en constitue même l’axe fondamental.

À quel point ce génie multiforme fut Européen, sa vie le fait bien savoir, vie des plus agitées.

Comenius perd ses parents très jeune et son éducation sera négligée : il ne peut commencer des études latines qu’à seize ans. Il va étudier la théologie en Allemagne, revient en Bohême pour y être pédagogue, puis pasteur de l’Église réformée des Frères moraves (dont il deviendra plus tard l’évêque). L’insurrection de Bohême, qui marque le début de la guerre de Trente Ans, marque aussi le début de ses malheurs et pérégrinations : il perd sa femme et ses jeunes enfants, puis il est expulsé de Bohême et se réfugie en Pologne, où les Frères moraves ont plusieurs centres. Il reprend le métier de maître, esquisse un premier grand projet de réforme du genre humain par la pédagogie et par la conciliation des Églises. Il hésite un temps à accepter une invitation que lui adresse Richelieu à venir fonder en France un Collège pansophique (« Pansophie » est un terme parfois utilisé au xviie siècle pour désigner l’ensemble des savoirs philosophiques, théologiques, scientifiques), et se décide finalement à aller plutôt en Suède entreprendre la réforme des écoles de ce pays. Il y est bientôt suspect, en tant que Frère morave, aux yeux des luthériens. Il se retire en Prusse orientale, puis pour un temps en Transylvanie. Retourne en Pologne, d’où l’invasion suédoise le chassera, et au passage brûlera sa bibliothèque et beaucoup de ses manuscrits. Enfin, il s’établit en Hollande où il finira ses jours, et où sera publiée après sa mort une première grande édition de ses œuvres.

Dans la bibliographie de l’ Unesco, je vois que la Didactica Magna, écrite en tchèque et traduite par l’auteur en latin, a été traduite [p. 124] depuis un siècle en français, en anglais, en espagnol, en italien deux fois et en allemand cinq fois ! Par ailleurs, on donne une liste de 32 volumes ou études développées consacrées à Comenius, entre 1881 et 1957. On ne saurait donc se plaindre de ce que Comenius ait été méconnu ou mal « perçu » dans nos pays de l’Ouest. Mais ce que nous méconnaissons encore, trop souvent, c’est sans doute la perception de l’ensemble européen, de l’unité spirituelle de l’Europe qui fut et qui est encore, plus qu’on ne le croit, celle des grands penseurs de l’Est.

Il y a là, de la part de l’opinion dans tous nos pays et tous nos milieux politiques et intellectuels, une espèce d’ingratitude qui a touché parfois à la trahison : Munich, Budapest, Prague, Poznan…

De cette méconnaissance de l’Europe véritable, qui est notre fait, de ce refus grincheux de l’Europe généreuse telle qu’on l’a vue à l’Est, je vais vous donner un émouvant exemple, celui d’Adam Mickiewicz (1789-1855).

Né en Pologne alors russe, dans une demeure paysanne, devenu professeur au Collège de France et mort en Grèce, Mickiewicz a lutté toute sa vie pour la libération de sa patrie, et n’a cessé d’appeler à son aide l’Europe des peuples — celle des gouvernements se bornant à le bannir d’un pays à l’autre du continent.

Il nous faut bien entendre que lorsqu’il parle de Liberté, Mickiewicz n’entend pas — sauf à la fin de sa vie — libération sociale ou liberté civique en général, mais libération de la Pologne annexée par les Autrichiens, les Allemands et surtout les Russes. Liberté, pour lui, signifie liberté des peuples.

Mais il y a toujours dans le mot de Liberté, beaucoup plus que ce qu’on y met de revendications précises — dangereusement plus !

De son œuvre considérable, poétique et politique indissolublement, je ne citerai ici que le Livre des Pèlerins polonais, diatribe politique en forme de poème, dans laquelle il élève la plainte de ceux de l’Est que l’Ouest abandonne, — le cri prophétique des victimes d’un Munich perpétuel au xxe siècle.

Le texte dont je vais citer une phrase date de 1833. Mickiewicz exilé par les Russes s’était réfugié en Saxe, mais un décret royal invite les proscrits polonais à s’en aller. Il part pour Paris en 1832. C’est là qu’il écrira le Livre des Pèlerins, qui s’adresse en partie à la France. Je cite :

[p. 125] Lorsque la Liberté siégera dans la capitale du monde, elle jugera les nations.

Et elle dira à la première : Voilà que j’étais attaquée par les brigands, et je criai vers toi, nation, afin d’avoir un morceau de fer pour défense et une poignée de poudre, et toi tu m’as donné un article de gazette. Mais cette nation répondra : Quand m’avez-vous appelée ? Et la Liberté répondra : J’ai appelé par la bouche de ces pèlerins, et tu ne m’as pas écoutée ; va donc en servitude, là où il y aura le sifflement du knout et le cliquetis des ukases.

Et la Liberté dira à la seconde nation : J’étais dans la peine et la misère, et je t’ai demandé, ô nation, la protection de tes lois et des secours, et toi tu m’as jeté des ordonnances. Et la nation répondra : Madame quand êtes-vous venue à moi ? Et la Liberté répondra : Je suis venue à toi sous l’habit de ces pèlerins, et tu m’as méprisée ; va donc dans la servitude là où il y aura le sifflement du knout et le cliquetis des ukases.

Je vous le dis en vérité, votre pèlerinage sera pour les Puissances une pierre d’achoppement

Les Puissances ont rejeté votre pierre de l’édifice européen, et voici que cette pierre deviendra la pierre angulaire et la clef de voûte de l’édifice futur ; et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera et celui qui se heurtera contre elle, il tombera et ne se relèvera point.

Et du grand édifice politique européen il ne restera pas pierre sur pierre. […] Et vous crierez au despotisme étranger comme à une enclume sourde : Ô despotisme, nous t’avons servi, adoucis-toi, ouvre-toi, pour que nous nous cachions du marteau. Et il vous présentera un dos dur et froid, et la barre sera frappée et refrappée si bien qu’on ne la reconnaîtra pas.

Ce cri sera repris quinze ans plus tard par un autre grand poète, le Hongrois Alexandre Petőfi, aide de camp du général Bem, qui lutta contre l’invasion russe, mais en vain, et Petőfi fut tué en combattant. Voici le début de son poème de 1848, intitulé Silence de l’Europe :

L’Europe se tait…
Honte à cette Europe silencieuse
Et qui n’a pas conquis sa liberté !
Lâches, les peuples t’ont abandonné
[p. 126] Ô Magyar ! Toi seul continues à combattre…
Liberté, que ton regard s’abaisse sur nous,
Reconnais-nous ! Reconnais ton peuple !
Alors que d’autres n’osent même pas verser des larmes
Nous les Magyars, nous versons notre sang.
Te faut-il encore plus, ô Liberté,
Pour que ta grâce daigne sur nous descendre ?

Nous avons entendu le même cri, en octobre 1956, lorsque le dernier poste de radio magyare cerné par les chars russes lançait à une Europe bien incapable de répondre un dernier appel dramatique

« Nous t’avons demandé des armes et tu nous as donné un article de gazette. »

Mea culpa… Mais ce colloque, au-delà de toute neutralité, devrait enfin nous décider à percevoir la voix profonde et l’appel séculaire de nos frères de l’Est : car nous sommes aussi leurs gardiens !