(1972) Les Nouvelles littéraires, articles (1933–1972) «  Non, Tristan et Iseut ne s’aiment pas, nous dit Denis de Rougemont (12 février 1939) » p. 3
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Non, Tristan et Iseut ne s’aiment pas, nous dit Denis de Rougemont (12 février 1939) q

Avec l’audace souriante de ces guides helvétiques qui mènent au bord du précipice le touriste stupéfait par le paysage et par le danger, M. Denis de Rougemont vient de publier L’Amour et l’Occident, livre qui va, sans doute, susciter des polémiques passionnées.

Ce jeune écrivain suisse, qui joint le souci de l’actualité et le goût des questions sociales à la lucidité sensible d’un compatriote d’Amiel, a déjà derrière lui une œuvre solide. Il est l’un des principaux collaborateurs de la revue Esprit, écrit dans plusieurs revues des articles qui ne sont jamais indifférents. Il a tenu, dans notre journal, la rubrique de la vie protestante. Ayant fait de solides études à Vienne et en Allemagne, il a enseigné dans une ville universitaire où il rédigea, en 1936, ce Journal d’Allemagne, qui, paru au printemps dernier, est un des témoignages les plus valables sur le national-socialisme. Étranger, M. Denis de Rougemont connaît mieux que beaucoup de Français notre province : il a séjourné de longs mois en Vendée et dans le Midi. Son Journal d’un intellectuel en chômage témoigne de la curiosité, et aussi de la discrétion avec laquelle il s’efforce de dégager l’âme secrète de nos campagnes.

Denis de Rougemont n’aime pas les villes, il n’a pas besoin pour écrire de ces conversations, de ces échanges qui stimulent tant d’écrivains, et leur tiennent souvent lieu de vie intérieure. Il me reçoit dans la maison de M. Charles Du Bos, à La Celle-Saint-Cloud, maison simple, sans austérité, tout de suite familière, où il passe l’hiver avec sa femme et Colinet, son petit garçon. Denis de Rougemont est grand, souple, il a la réserve affable des Suisses, et ce sourire des lèvres qui semble excuser le sérieux du regard. Il rit malicieusement quand je lui parle du petit scandale que risque de provoquer son dernier livre : n’y affirme-t-il pas, avec preuves à l’appui, que Tristan et Yseut, les amants légendaires, les héros de la passion, ne s’aimaient pas ?

— Quand j’ai commencé à écrire mon livre, je voulais simplement étudier ce mythe et analyser la crise du mariage à notre époque. Mais plus je relisais les différentes versions du roman, plus je me sentais gêné, mal à l’aise.

Ce Tristan et cette Yseut qui restent indifférents pendant leur première rencontre, ne s’aiment qu’après avoir bu le philtre, ne peuvent plus se supporter au bout de trois ans de vie commune dans la forêt et qui, Tristan ayant épousé Yseut aux blanches mains, l’autre Yseut, ne reconnaissent plus leur amour qu’à l’heure où la mort le défigure déjà… tout cela est rempli de bizarreries, de contradictions, pressenties au siècle dernier, mais dont personne n’a osé proposer une explication. J’ai beaucoup réfléchi avant d’arriver à cette conviction, que je suis prêt à défendre : ce que Tristan et Yseut aiment, c’est le fait d’aimer. Jamais Tristan ne dit à Yseut qu’il l’aime, il se borne à répéter : « Amor par force me demeisne ». C’est la passion-catastrophe, qui ne peut se résoudre que dans la mort, et inspirera tout le romantisme. Mais elle inspire d’abord la littérature courtoise…

— Littérature dont le succès rapide s’explique mal, car elle implique une subtilité, des raffinements, une absence de sensualité qui s’opposaient aux mœurs de l’époque.

— Qui s’opposait surtout, complète Denis de Rougemont, à la conception chrétienne du mariage. L’amour courtois est chaste, il accorde à la femme une prééminence dont l’Église a bien senti le danger, puisqu’elle a développé le culte de Notre-Dame pour répondre au culte de la « Dame » des troubadours. Cet amour courtois ne fleurit que parmi les obstacles, exclut toute idée de progéniture, de famille ; il va contre les appétits de l’homme et les directives de l’Église.

— Comment a-t-il pu, en moins de vingt ans, dominer ainsi toute la littérature ?

— Beaucoup d’historiens, d’érudits, se sont posé la question sans pouvoir la résoudre. Pour moi, l’explication n’est pas douteuse. L’amour courtois est directement issu du catharisme. Vous savez que l’hérésie cathare, que la croisade contre les Albigeois réprima sans l’anéantir, eut des millions de partisans. Venue de Macédoine, elle gagna la France par le Piémont. Les cathares rejettent le dogme de l’incarnation, se fondent sur une interprétation purement spiritualiste des Évangiles. Ils font du Saint-Esprit la Mère de Dieu, le principe féminin de l’amour. En embrassant le catharisme, le néophyte s’engageait, s’il était marié, à s’abstenir de tout contact avec sa femme. Les cathares admettaient le suicide. Glorification de l’esprit d’amour, chasteté et mépris de la chair, goût de la mort que l’on préfère aux biens de ce monde, profusion de symboles… Nous retrouvons la religion cathare, telle que les procès de l’Inquisition permettent de la connaître, tous les thèmes des troubadours, développés avec un lyrisme, un vocabulaire qui resteront au cours des siècles ceux des grands mystiques.

— Ainsi tous les troubadours étaient des cathares ?

— J’en suis persuadé, dit Denis de Rougemont, qui s’anime en exposant une théorie aussi originale. D’ailleurs, on sait que les troubadours n’allaient que chez les seigneurs cathares, fort nombreux, et qui adoptaient cette hé­résie avec d’autant plus d’enthousiasme qu’ils étaient souvent jaloux de l’autorité temporelle exercée par le clergé.

— Donc l’amour-passion serait une hérésie chrétienne ?

— … Dont nous avons perdu la clef, et qui a pourtant inspiré toute notre littérature, reprend Denis de Rougemont. Le mythe de Tristan et Yseut, qui pose pour la première fois ce fameux triangle, le mari, la femme et l’amant, qui est le sujet essentiel de toute la littérature occidentale, n’a surgi dans la littérature orientale que tout dernièrement, à la suite du christianisme.

— J’avoue que votre démonstration me paraît convaincante. Mais comment cette interprétation du mythe a-t-elle pu échapper jusqu’ici aux spécialistes du Moyen Âge ?

Denis de Rougemont sourit avec malice :

— Les philologues ont un respect de la lettre qui leur cache parfois le sens profond des textes… Ils répugnent à l’emploi des méthodes freudiennes. Or j’ai été frappé par le goût de la mort que l’on retrouve à la fois dans le catharisme, dans Tristan et Yseut et chez les lyriques courtois, goût qui n’est autre que l’instinct de la mort tel que Freud l’a analysé.

— À une époque où le statut du mariage se modifie profondément, croyez-vous que ce fameux triangle, qui suppose en définitive le mariage, puisse encore inspirer la littérature ?

Denis de Rougemont réfléchit :

— Non, je crois que nous sommes à une époque de transition, que ce mythe risque de disparaître. Mais c’est encore lui qui pèse sur toute la crise du mariage.

— Comment cela ?

— C’est très simple. Nous souffrons d’avoir été élevés dans une double contradiction. Romans, poèmes, musique, l’art et la littérature nous représentent la passion comme un paroxysme désirable, comme un état d’exception où l’être se dépasse lui-même. Nous aspirons donc à connaître cet état que, comme Tristan et peut-être inconsciemment, nous préférons à l’être aimé. D’autre part, on nous montre le mariage comme le fondement essentiel de notre société. Mais la passion, par définition, reste extérieure au mariage, puisqu’elle a besoin d’obstacles, et ne résiste pas à la facilité, à l’habitude. Exclue de la vie conjugale, la passion se réfugie dans l’adultère. Maris et femmes, chacun de leur côté, rêvent de l’aventure qui leur apparaît comme la seule évasion. Croyez-vous que cela puisse embellir, faciliter la vie commune ?

— Certes, non. Mais aujourd’hui, les jeunes gens et les jeunes filles se refusent à l’hypocrisie, ne consentent plus à refouler leurs instincts naturels. En outre, les difficultés matérielles compliquent encore le problème du mariage. Croyez-vous que les problèmes de la vie sentimentale et sexuelle puissent trouver une solution nouvelle ?

— Pour moi, répond Denis de Rougemont, il ne peut y avoir qu’une solution : le mariage chrétien, mais présenté d’une manière nouvelle. C’est-à-dire qu’au lieu d’en faire un acte raisonnable, il faut le montrer tel qu’il est en réalité : l’aventure la plus difficile.

— Si vous ne fondez pas le mariage sur une décision réfléchie, sur quoi le fondez-vous ?

— Sur la fidélité, qui me paraît en même temps le véritable fondement de la personnalité. Mais pour moi cette fidélité doit être observée en vertu de l’absurde. Elle est aussi absurde que la passion, mais s’en distingue par un refus constant de subir ses rêves, par une constante prise sur le réel. Elle reste une folie, mais la plus sobre et la plus quotidienne.

— Votre réhabilitation de la fidélité, si conforme à la conception chrétienne du ma­riage, suppose chez les femmes, qui doivent être sans cesse capables de se renouveler, un ensemble de vertus solides et de qualités agréa­bles assez difficiles à concilier.

— Je le sais, je suis très exigeant. Pour moi, le mariage devrait être une institution qui main­tient la passion non par la morale, mais par l’amour. C’est un idéal qui mérite bien certains efforts et certains sacrifices, il me semble.

— Ne devez-vous pas publier un roman, dont le titre, La Folle Vertu, illustre bien votre pensée ?

— Oui, je l’ai écrit presque en même temps que L’Amour et l’Occident . Mais je ne le ferai pas paraître tout de suite. J’ai aussi terminé deux livres d’essais : Doctrine fabuleuse et Les Personnages du dram e.

— Et en ce moment, à quoi travaillez-vous ?

— J’ai en chantier un livre sur La Réforme comme Révolution. Mais je l’ai un peu délaissé au profit d’un drame que j’écris pour l’Exposition de Zurich. Je veux mettre en scène un héros suisse, le bienheureux Nicolas de Flue, qui eut une vie extraordinaire. D’abord soldat valeureux, il fut ensuite, pendant dix-sept ans, juge et conseiller à Sachseln, où il eut dix enfants. Puis il se retira dans un ermitage, où pendant vingt ans il se mortifia, jeûnant complètement. Mais, apprenant que la guerre civile menaçait, il quitta sa grotte, et rétablit la paix par le covenant de 1481. Puis il se retourna dans son ermitage et y mourut.

— C’est un beau sujet.

— N’est-ce pas ? Ce drame, avec musique d’Honegger, sera représenté dans un théâtre en plein air, devant cinq ou six mille spectateurs. La scène aura trente mètres de large, et trois étages, qu’il faut ne jamais laisser vides. J’écris des phrases très courtes, un peu comme des slogans. Le chœur jouera un rôle important dans l’action, comme dans la tragédie grecque. C’est un travail tout nouveau pour moi, et très amusant.

Avant de quitter Denis de Rougemont, je lui demande s’il n’attend pas avec une certaine curiosité les réactions que vont susciter certaines de ses théories un peu révolutionnaires. Il sourit avant de répondre, puis son visage devient plus grave :

— Je n’attache pas une grande importance aux querelles que pourraient me chercher les savants. Ce qui me touche, c’est que mon livre, paru il y a huit jours, m’a déjà valu de nombreuses lettres d’hommes et de femmes qui se trouvaient mal mariés. Ils me disent que mon livre les aide à comprendre la cause de leur désarroi, qu’ils savent mieux maintenant comment ils pourraient se rapprocher. Si j’aide des êtres troublés à vivre à deux sans trop se blesser, ce sera ma plus belle récompense. Le véritable esprit chrétien, la véritable intelligence, n’est-ce pas de voir les limites d’où l’on ne peut s’échapper ?