(1977) Foi et Vie, articles (1928–1977) « Au sujet d’un grand roman : La Princesse Blanche par Maurice Baring (mai 1931) » pp. 344-350
[p. 344]

Au sujet d’un grand roman : La Princesse Blanche par Maurice Baring (mai 1931) g

M. Maurice Baring est entré dans l’intimité de milliers de lecteurs français avec un livre d’un rare prestige, Daphné Adeane. On vient de traduire un autre roman du même auteur 16 , et il nous aide à mieux définir le charme de cette œuvre inoubliable. Antérieur de quelques années à Daphné, beaucoup plus long, — il compte plus de 600 pages dans l’édition française — d’un rythme plus inégal aussi, il ne lui est pas inférieur par l’intérêt humain, et sa qualité d’émotion n’est pas moins pure. C’est l’histoire de la vie d’une femme, et de la vie d’une société aujourd’hui presque disparue, « roman-fleuve » que deux dates limitent : 1851-1914. Ainsi met-il en jeu les deux éléments dont l’antagonisme fait le fond de presque toutes les grandes œuvres romanesques : une individualité et un milieu social bien défini. À ces deux éléments s’en ajoute un troisième qui est moins visible, mais dont la présence constante donne au livre toute sa gravité. Maurice Baring exprime ce troisième sujet par deux vers de son ami Hilaire Belloc dont voici la traduction : L’amour de Dieu qui mène aux royaumes d’en-haut est contrecarré par le dieu de l’Amour.

[p. 345] « Si vous désirez savoir comment cela s’applique à mon histoire, dit l’auteur dans sa préface, lisez-la, et si vous la lisez, ne dites pas à vos amis ce qui arrive avant qu’ils n’aient lu eux-mêmes le livre. J’espère que les critiques ne le diront pas non plus ; mais je sais que c’est beaucoup leur demander. »

Eh bien ! non, c’est au contraire décharger ces critiques d’une tâche impossible. Car toute la valeur de l’œuvre de Baring réside dans sa durée, dans son atmosphère et dans le son qu’elle rend. Il ne s’y passe rien de plus que ce qu’admet la société anglaise. Tout le drame est intérieur ; la passion ne s’y manifeste que par de très petits gestes qui, échappant soudain à des êtres d’ordinaire admirablement corrects et maîtres d’eux-mêmes, laissent deviner une souffrance profonde, longtemps contenue. L’intensité des scènes gagne à cette retenue mondaine ce que perd le pittoresque de l’action, encore que l’évocation de cette haute société anglaise ne soit pas dépourvue d’un charme qui attirera certains lecteurs, qui agacera un peu les autres. M. Charles Du Bos, dans la très belle préface qu’il a donnée à la traduction française note avec raison que M. Baring se montre « quelque peu inexorable dans la libéralité avec laquelle il nous invite à de multiples week-ends… » Il y aurait beaucoup à dire pour et contre le roman mondain — entendons mondain par le cadre et les personnages, non par l’inspiration. (Dans le cas de Baring, elle serait plutôt religieuse.) Il est incontestable que l’art a tout à gagner à se choisir un cadre étroit, voire même conventionnel. Racine en est le plus haut exemple. La Société dans laquelle évoluent les héros de Baring est riche, « conformiste » à l’extrême, mais internationale. Cela permet à l’auteur autant qu’aux personnages de ne pas s’attarder à des considérations matérielles fastidieuses ; cela permet aussi de résoudre certains conflits apparemment sans issues : les acteurs du drame n’hésitent pas à louer une villa à Heidelberg ou à Séville quand la situation n’est plus tenable à Londres, et l’histoire continue, pour notre agrément. Mais surtout, cette vie dénuée d’aventures ou de difficultés extérieures, permet à notre intérêt de se concentrer uniquement sur les sentiments, et dès lors elle constitue un milieu privilégié pour l’étude du cœur humain. Si le rôle de l’art est d’affiner nos âmes au contact de réalités plus pures que celles de la vie courante, on peut dire que les romans [p. 346] « mondains » de Baring ne manquent pas à cette tâche, et c’est là l’important.

Le mérite le plus rare de ce livre est sans doute de faire sentir et « réaliser » au lecteur le tragique de la durée d’une vie. M. Baring nous fait suivre de sa naissance à sa mort toute l’existence de Blanche Clifford, sa vie de jeune fille, son mariage avec le prince Roccapalumba, puis avec un jeune lord ; toute l’existence d’une femme qui ne cesse, jusqu’à sa dernière heure, d’aimer et de souffrir par son amour. C’était là choisir un sujet inévitablement tragique. Car si l’histoire de l’ascension d’un caractère, d’une volonté, d’une âme virile, trouve dans sa durée même l’élément le plus convaincant de sa grandeur, et le plus tonique 17 , — il en va tout autrement de l’histoire d’une vie sentimentale. La durée est l’élément tragique par excellence du sentiment, parce qu’elle le transforme sans cesse, alors que nous sommes attachés surtout à des instants parfaits de nos affections ; parce que le sentiment ne souffre pas une ascension continue, mais une fois atteint le moment de sa perfection, ne peut plus que se souvenir, c’est-à-dire souffrir, vieillir. L’amour étant d’essence éternelle, ses manifestations dans notre vie — dans la durée — sont nécessairement douloureuses.

Certains, peut-être, verront-là une condamnation des passions humaines, et comme la morale du roman. Mais nous ne croyons pas qu’une œuvre de cette envergure comporte à proprement parler de morale, malgré ce que dit l’auteur dans sa préface. Bien plutôt, elle est l’expression concrète d’une loi divine et humaine, et c’est ici que l’on peut voir sa profonde ressemblance avec les Affinités électives de Goethe. Aucune arrière-pensée de jugement moral ne perce dans le ton ni dans l’agencement des incidents. Ce n’est pas un auteur qui s’arroge un petit jugement dernier de ses personnages, comme le moraliste s’arroge le pouvoir de séparer le bien du mal parmi les actions d’autrui qu’il estime connaître. Simplement, il enregistre les effets d’une justice immanente. En même temps que [p. 347] les actions de ses héros, il note les jugements contradictoires qu’elles provoquent. Et le tragique qui se dégage lentement de cette longue confusion de plaisirs mondains, d’égoïsmes déçus, d’égoïsmes comblés, ce n’est pas le tragique d’une condamnation, mais celui, combien plus amer et noble, du consentement aux lois de la vie. Seule épreuve qui permette de nous en libérer.

Car au-dessus des fatalités humaines, ce qui compte chez les personnages de Baring, c’est la manière d’accepter une destinée, de la transfigurer ou d’y succomber. C’est cela qui forme le sujet implicite, nous l’avons dit, de son œuvre romanesque. Et c’est par tout ce qu’elle contient d’inexprimé qu’elle atteint en certains passages à une intensité presque bouleversante.

Il est pourtant un endroit du roman où l’auteur intervient visiblement, force les faits, agit  comme un « moraliste » désireux de justifier une thèse plus que de faire comprendre la réalité. Et c’est au cours des quarante pages qu’il consacre à la « conversion » au catholicisme de la princesse Blanche. Arrêtons-nous un peu à l’examen de ce passage auquel on sent que Baring attache une importance qui n’est pas uniquement « romanesque » — le mouvement du récit se ralentit, au contraire, fâcheusement en ces pages — et qui s’explique si l’on a lu la phrase par quoi se termine un précédent livre de notre auteur : « La veille de la Chandeleur 1909, je fus reçu dans le sein de l’Église catholique…. le seul acte de ma vie que je suis parfaitement certain de n’avoir jamais regretté. »

Blanche, anglicane « de naissance », a donc épousé un Italien et vit dans un milieu catholique qui n’exerce, dit-elle, aucune pression sur ses convictions religieuses. Mais le mot conviction ne doit être pris ici qu’au sens le plus conventionnel. Car à une tante anglaise qui lui exprime l’espoir que sa vie à l’étranger n’ait point ébranlé sa foi, la princesse répond : « Je ne crois pas, j’espère que non ; bien qu’il soit difficile, quelquefois, me semble-t-il, de savoir exactement quelle foi on a. » Plus tard elle avoue franchement : « … dans nos églises j’éprouve un sentiment de détresse aiguë, ou bien je m’y ennuie. » Et l’on découvre soudain que cette femme, qui a subi [p. 348] sans les mettre jamais en question les exigences les plus terribles de la société insulaire, possède un sens critique assuré qu’elle applique non sans acuité aux pratiques anglicanes. On serait tenté de soupçonner ici quelque invraisemblance psychologique si l’on ne s’apercevait que M. Baring, lui-même, manifeste cette tournure d’esprit au cours de ses romans. Le trait satirique, ailleurs presque imperceptible, est nettement appuyé dès qu’il s’ agit  des vieilles tantes de la Princesse, chargées ici de représenter deux églises anglaises. Ces deux respectables ladies, qui ne jouent pas d’autre rôle dans l’histoire, sont ridicules et conventionnelles à souhait (ni plus ni moins que la majorité des gens de cette sorte, mais est-ce à eux que l’on demande de définir la doctrine ?). Voici quelques traits amusants ou cruels qui les caractérisent. « Naturellement, vous allez à l’église le dimanche ? — Oui, tante Harriet, j’y vais. — Tante Harriet eut un soupir de soulagement. La question était réglée : du moment qu’on allait à l’église le dimanche, tout était bien ; inutile d’en demander plus. » Parlant de son pasteur préféré, la même tante Harriet a ce mot exquis : « Il prêche merveilleusement sans jamais aucune excentricité. » Elle appelle ceux qui passent à l’Église romaine des « pervertis » : « Nous en avons eu trop dans la famille, votre pauvre oncle Charles… qui avait stupéfié la famille en devenant catholique…, puis Edmund Lely, cousin germain de votre père, qui est devenu moine, et qui marche pieds nus, à l’étranger lui aussi ; puis il y a eu votre pauvre tante Cornélia… Ce fut un terrible coup pour nous tous. Naturellement, nous nous sommes montrés très bons à son égard… » L’on conçoit que Blanche malheureuse, isolée, cherchant une sécurité intérieure, ne trouve pas dans ces indignations sentimentales la réponse aux premiers troubles que la grâce jette dans son âme. D’autre part, tous les catholiques qu’elle rencontre et qui lui parlent de leur foi se distinguent par une humanité charmante, « une façon naturelle de traiter les questions religieuses, sans fausse honte ». (Seuls, parmi les catholiques, son mari et sa tyrannique belle-mère sont nettement antipathiques, mais ils ne disent rien, eux !) Comment Blanche ne se sentirait-elle pas attirée par la Rome papale, qui la console de la Rome de son mari et la venge de l’Angleterre de ses tantes. Elle abjure secrètement, à Londres.

[p. 349] C’est peut-être à l’endroit de cette œuvre où l’on parle le plus directement de Dieu que Dieu est le plus absent. Car nous y sommes à chaque page incités à juger, induits en tentation, induits en discussion. Je sais bien que tout changement de confession ramène les mêmes arguments qui retiennent l’esprit à la périphérie des vérités religieuses, là où elles paraissent s’opposer, au lieu de nous aider à les mieux pénétrer, à les approfondir jusqu’à l’unité. Il est d’autant plus regrettable de voir Baring se départir ici de la sagesse qu’il montre ailleurs, grossir les traits, découvrir la thèse.

Il eût pu s’en dispenser d’ailleurs, car en définitive la conversion de son héroïne nous paraît être à tel point la seule solution possible qu’elle n’est plus du tout exemplaire et ne peut servir ni le catholicisme (le milieu protestant étant nul), ni la foi chrétienne en général (du fait précisément que les mobiles humains sont ici entièrement suffisants et rendent superflue l’action de la grâce). Mais quoi ? Nous laisserons-nous vraiment « tenter » par cette erreur de Baring ? Cherchons plutôt le secret d’une communion que rompent les discussions, et qu’en tant d’autres pages de cette belle œuvre, d’une simple indication tranquille et profonde sur l’état d’âme d’un de ses héros, comme sans le savoir, il établit.

En vérité, l’entrée de Blanche dans l’Église catholique n’est pas une conversion 18 , c’est une adhésion à ce qui lui semble être la vérité. Sa vraie conversion a lieu beaucoup plus tard, lorsqu’elle trouve, à force de souffrance, le courage de sacrifier son amour. Mais elle ne peut survivre à cet acte suprême, à cette grâce. Aussi notre bonheur humain n’est-il en aucune mesure le signe de la vérité. Personne, peut-être, n’a répété avec autant de force que Baring le fameux, l’irrépressible argument du bonheur, fondement pratique de la morale courante. Presque tous les événements de son roman le contredisent. Ceci entraîne cela — bonheur ou catastrophe — non parce que c’est mal ou bien, mais en vertu d’une loi organique, inéluctable, amorale, tout à fait indépendante de nos appréciations. [p. 350] Nous sommes naturellement portés à confondre notre bonheur avec notre bien, et à taxer d’immoralisme tout acte qui entraîne des ruines humaines. Mais la vérité, elle, est indifférente à ce que nous appelons bonheur ou malheur. Et c’est la vérité seule qu’il s’ agit d’attendre. Dans Daphné Adeane, dans la Princesse Blanche, ce sont deux prêtres 19 qui, au moment décisif, viennent apporter ce dur message à l’âme de celle qui demandait d’être apaisée. Admirables dialogues, déchirants et triomphants, qui comptent parmi les chefs-d’œuvre de la littérature religieuse. Celui de la Princesse Blanche 20 donne sans aucun doute l’accord le plus profond de l’œuvre de Baring. En voici la conclusion. (C’est Blanche qui parle au Père Michaël.)

Vous comprenez tout à présent. Je vous demande seulement de prier pour moi, car j’ai parfois la sensation que ma misère est plus que je ne peux supporter. La vie humaine me paraît intolérable.

— Elle l’est presque, mais pas tout à fait. Il faut l’accepter. Songez à l’agonie du Jardin des Oliviers.

Blanche se souvint que Lady Mount-Stratton lui avait dit presque la même chose dans le Podere à Florence.

— Je sens, il est vrai, que j’ai commis des erreurs irréparables.

— Vous avez le droit de vous laisser mener par le remords au bord du désespoir, mais pas plus loin.

Et c’est ainsi que de ce roman au charme pénétrant et presque trop certain, sourd, comme dit Charles Du Bos « cette tristesse par-delà la tristesse que Baring excelle à suggérer, qu’au deuxième mouvement, au mouvement lent, du Quintette, Schumann a enclose et embaumée ».

« Tristesse, par-delà la tristesse »… Un tel état de l’âme n’est plus très éloigné peut-être de cette joie qui, elle aussi, est « par-delà », — cette joie « qui surpasse toute connaissance ».