(1979) Rapport au peuple européen sur l’état de l’union de l’Europe « I. L’économie » pp. 53-78
[p. 53]

I.

L’économie

De quelle économie va-t-on parler ici ?

Le grand public croit trop souvent que l’Économie est une entité qui a ses lois, lesquelles s’imposent même aux Premiers ministres, et ses mystères, impénétrables même aux plus savants économistes. Superstition que les vrais économistes ne partagent pas, et dont les seuls bénéficiaires sont ceux qui savent nous faire prendre leurs projets pour des impératifs du Progrès, et leurs désirs pour nos fatalités. Pour tous les autres, il faut bien constater que les « lois du Progrès économique » apportent aux hommes d’aujourd’hui autant de stress que de mieux-être, voire un peu plus et même beaucoup plus en temps de crise.

Or la crise est devenue le régime habituel (si pas normal) de toute l’économie occidentale et l’horizon toujours plus sombre du « progrès », selon le credo du xixe européen adopté par les masses mondiales du xxe siècle.

[p. 54] Dans ce domaine, point de lois ni de mystères autres que ceux de l’homme qui a fait l’Économie et par qui seul elle est en crise. Dans le monde qui nous entoure, où tout est fait de main d’homme, même les paysages et les déserts (surtout ceux-là), l’Économie comme science, en dernière analyse, ne peut étudier que la projection de nos besoins, ou plutôt de nos désirs, vrais ou faux, provoqués par la publicité, la mode et l’imitation du voisin. Tout se ramène aux options et aux désirs de l’homme.

D’où il suit que changer nos désirs — changer nos cœurs comme on disait jadis — serait la seule solution réaliste à notre crise dite économique.

On voudra bien ne pas oublier ces remarques préalables en lisant ce qui suit.

1.

État économique de l’Europe

Croissance mais insatisfaction

Les Communautés de Bruxelles semblent avoir atteint en vingt-cinq ans la plupart de leurs buts économiques immédiats. La libération des échanges, achevée en 1977, a permis la création de marchés de grandes dimensions et des productions de masse. Par le jeu de l’expansion et des concentrations, l’industrie des Six puis des Neuf a pu se rapprocher des niveaux [p. 55] de la grande industrie américaine. Pour les Communautés donc, 1’« Europe » est déjà une réalité.

Quant aux populations de nos pays, les rapports gouvernementaux ou privés, décrivant l’état de la société occidentale, ne cessent de vanter l’« extraordinaire amélioration du bien-être matériel des Européens » et en donnent pour exemple l’amélioration de leur alimentation, de leur habitat, de leurs conditions de travail, des possibilités d’éducation et d’hygiène qui leur sont offertes, ainsi que rallongement du temps des loisirs et, finalement, rallongement de l’espérance de vie.

Mais en fait, la plupart des Européens le sentent bien — et d’innombrables études scientifiques le démontrent — c’est trop souvent le contraire qui est vrai et que nous vivons quotidiennement :

— notre alimentation, en général trop abondante, est de plus en plus dénaturée : produits de conservation, colorants et raffinages (souvent cancérigènes), engrais chimiques, pesticides, hormones ; vins trafiqués, eaux polluées, six à huit fois épurées et rebues, etc. ;

— l’habitat urbain est devenu plus coûteux, plus asocial ou antisocial, plus anonyme, plus dévorateur d’énergie, plus bruyant, et beaucoup moins sûr ;

— les conditions de travail ont empiré dans un grand nombre d’industries : accidents, contaminations, [p. 56] cadences accélérées, travail posté insupportable… ;

— l’allongement des trajets entre logis et lieu de travail diminue le temps des loisirs (l’expression française « métro-boulot-dodo » le dit très bien) ;

— les possibilités d’éducation, théoriquement élargies, sont limitées en fait par les exigences sans cesse accrues de la spécialisation, et par l’emprise uniformisante des chaînes de TV pratiquement étatisées, « chaînes » vraiment pour les esprits quand elles propagent et imposent stéréotypes, clichés, modes et préjugés, aux dépens de l’esprit critique ;

— enfin l’allongement de l’espérance de vie s’appelle aussi vieillissement de la population, et pose à ce titre un des problèmes les plus alarmants et les plus difficiles à maîtriser de notre société industrielle.

La majorité de nos contemporains paraissent inconscients de ces faits, masqués par la publicité et par une politique délibérée de « relance de la croissance », que pas un seul de nos gouvernements n’ose encore remettre en question, tout en sachant qu’il n’est possible que de retarder les échéances… jusqu’au retour au pouvoir de l’opposition.

L’insatisfaction n’est pas le résultat de la croissance matérielle en soi, mais bien du fait qu’on a proposé aux peuples l’idée que cette croissance [p. 57] pouvait leur apporter un « bien-être » proportionnel au taux d’augmentation du PNB. L’inverse est en passe de devenir vrai.

Quand on apprend un beau matin par la radio de l’État que le tabac fait plus de morts que l’auto dans tel pays de la CEE, et que si les taxes sur le tabac apportent à l’État tant de milliards par an, les soins hospitaliers, assurances et autres dépenses pour les maladies tabagiques s’élèvent à un peu plus du double, on oublie d’en conclure que plus cela va mal dans ce secteur (pour la santé et pour la bourse du contribuable), plus le PNB augmente et permet au Premier ministre de parler de « la santé sans cesse améliorée de l’économie de notre pays ». En d’autres termes : la santé de l’économie est parfois en raison inverse de celle des citoyens.

À quoi s’ajoute le fait que l’introduction des systèmes d’industrialisation dans les structures sociales du tiers monde non préparées à les recevoir, a détruit encore plus qu’en Europe des biens et des valeurs inestimables d’utilisation quotidienne. Avec le résultat que l’industrialisation a produit autant ou plus de misère pour un grand nombre que de richesse pour un petit nombre. Elle a fortement accru les inégalités entre les classes, entre les pays, entre le Nord et le Sud.

[p. 58]

Toute progression rapide crée des problèmes nouveaux et imprévus

Nonobstant ces déceptions, le « Public », c’est-à-dire en fait l’opinion créée par la Publicité, et l’Industrie ont été d’accord, au cours des trente dernières années, pour développer le modèle de société le plus favorable à la maximisation de la production et du niveau de vie, c’est-à-dire de la consommation.

Mais du fait même de ces « progrès », ou plutôt de cette progression et de sa rapidité, certains problèmes nouveaux se sont posés :

a) Les institutions sont lentes à s’adapter : la législation économique n’arrive plus à protéger assez vite le consommateur et l’épargnant ; les municipalités n’arrivent plus à éviter une urbanisation chaotique ; les services publics (transports, PTT) sont débordés ; hôpitaux, universités, assurances sociales, se trouvent en crise permanente : sous-financés, suroccupés et sollicités.

b) Délinquance et criminalité se développent dans les centres urbains, la violence individuelle et collective devient un réflexe pour résoudre les difficultés angoissantes d’un monde en changement trop rapide ; la malhonnêteté s’accroît, en protestation contre la bureaucratie. [p. 59]

c) Les convictions collectives, religieuses ou idéologiques s’affaiblissent et perdent peu à peu leur pouvoir de surmonter les problèmes matériels, multipliés plutôt que résolus par la civilisation industrielle.

d) Loin de s’atténuer, les discriminations sociales s’accentuent, et les réactions de rejet à l’égard des groupes marginaux ou minoritaires, tels que travailleurs immigrés ou contestataires, s’amplifient dans la population.

e) La vulnérabilité aberrante de l’ensemble économique occidental devient évidente dès l’automne 1973 : il suffirait d’un embargo (par l’URSS peut-être) sur le pétrole des émirats du Golfe pour que tout s’arrête…

f) De là chez les Européens un sentiment croissant d’insécurité. L’individu ne se sent plus participant d’une structure sociale protectrice, comme l’était la famille, mais se voit livré sans défense aux pressions collectives du monde moderne. Hors des heures de travail (le plus souvent ennuyeux) et des heures de déplacement (le plus souvent irritantes), son temps de loisir se trouve envahi par d’autres pressions sociales (TV, publicité) qui le poussent vers toujours plus de consommation, de dépenses, de besoin de gagner plus, et donc de frustration et d’insécurité.

g) Née d’un sentiment d’impuissance, ou d’incapacité de comprendre ce qui se passe, cette [p. 60] insécurité est génératrice d’une nervosité anxieuse dans laquelle on peut chercher une des causes des poussées inflationnistes actuelles. Elle motive en effet les syndicats dans leurs demandes d’augmentation de salaires. Elle explique que les consommateurs, livrés à des pressions multiples dont ils ignorent la nature, acceptent les augmentations de prix les plus arbitraires. Elle explique enfin que les gouvernements croient nécessaire d’augmenter encore l’expansion pour obtenir dans un proche avenir ce qu’on n’arrive déjà plus à obtenir dans le présent.

La question qui se pose est alors de savoir si la crise actuelle n’est qu’un accident de parcours dans le développement général du monde vers une productivité et une consommation accrues à l’infini ; ou si elle est le signal d’alarme indiquant l’urgente nécessité d’un développement très différent, d’un véritable changement de cap.

2.

La crise

Les questions sans réponse se multiplient

Vue dans une perspective mondiale, l’Europe n’a pas été seulement l’initiatrice de l’aventure industrielle mais son premier champ d’expérience.

[p. 61] Pauvre en matières premières, elle était condamnée aux techniques de transformation. Sa chance était de devenir le foyer le plus intense de productivité et de rayonnement mondial : ce fut l’histoire du xixe siècle et de la colonisation. Celle-ci connut son plus grand essor à partir des années 1880, pour se terminer pratiquement en 1934 avec l’invasion de l’Éthiopie. La décolonisation qui suivit la Seconde Guerre mondiale fut achevée pour l’essentiel autour des années 60, en ce qui concerne la Grande-Bretagne, la France, la Hollande et la Belgique. Le Portugal devait suivre un peu plus tard : Mozambique, Angola, 1975-1976.

Ayant découvert la terre entière, alors que personne n’était jamais venu la découvrir, l’Europe avide de nouveauté, curieuse de tout, missionnaire non seulement de sa religion dominante qui se donnait pour universelle (« catholique »), mais des idéologies qui pouvaient en découler par sécularisation (telles que la démocratie, le socialisme, les droits de l’homme) ou par rejet de ses croyances fondamentales, spiritualistes et universelles (d’où le matérialisme capitaliste ou marxiste et les nationalismes de plus en plus totalitaires), l’Europe devait naturellement accéder la première au stade de la mise en question des idées directrices du « progrès industriel », c’est-à-dire de la croyance dans le Progrès humain acquis par la multiplication des objets et l’accroissement du PNB.

Les signes étaient apparus bien avant, mais il est clair que ce sont les événements de 1973-1975 qui ont [p. 62] déclaré la crise, et qui ont ébranlé la confiance générale dans la croissance illimitée, rapide et sans problèmes, de nos économies.

La crise actuelle, qui déborde le champ de l’économie, résulte à la fois d’une récession conjoncturelle, de vices structurels dans le modèle de croissance partout admis, et de la conscience émergente d’un changement nécessaire dans le choix des finalités de notre existence sur la terre, et des priorités qui en découlent.

Avons-nous le droit de brûler tout le pétrole de la Terre, ne laissant à nos descendants que la gestion d’énormes dépôts radioactifs à refroidir pendant 100 000 ans, ou bien tout saute ? Augmenter nos besoins, est-ce un progrès ? Vers quoi ? Est-ce un pari raisonnable, ou une fuite en avant vers le suicide collectif de l’espèce ?

Une question transparaît en filigrane derrière ces doutes : « Quand nous aurons gagné le monde au prix de notre âme, que nous restera-t-il à aimer ? »

Causes multiples, effets semblables

En tant qu’économique au sens strict, la crise actuelle a des causes multiples telles que l’explosion démographique, l’anarchie monétaire et la spéculation, la montée des prix du pétrole 5 , les menaces de [p. 63] pénuries d’énergie et d’épuisement des ressources non renouvelables, l’accroissement alarmant de la pollution par les activités industrielles, l’application sans scrupules de toutes les inventions techniques susceptibles d’accroître la compétitivité d’une entreprise ou d’un État fût-ce au mépris de toute autre « raison » et des conséquences possiblement maléfiques pour la Nature et pour l’homme…

Mais la crise a des effets semblables, tels que la vulnérabilité aberrante des systèmes économiques, proportionnelle à leur centralisation et à leur gigantisme, l’inflation, le chômage, et la détérioration des relations humaines qui en résulte.

Inflation et chômage

Selon les monétaristes consultés, l’inflation qui caractérise l’économie occidentale résulterait d’abord de la guerre du Vietnam, dont les conséquences auraient été exportées vers l’Europe. Cette guerre terminée, ses conséquences se prolongent et s’amplifient. Mais il est évident qu’à ce motif conjoncturel, aujourd’hui disparu, s’ajoutent des motifs généraux tels que la croyance devenue populaire — plus encore [p. 64] que capitaliste ou marxiste — dans la croissance matérielle comme synonyme de mieux-vivre et comme acceptation passive de la mise en œuvre « sauvage » des techniques nouvelles, à la seule condition qu’elles soient présentées comme rentables à court terme.

De l’utopie de la croissance matérielle permanente et infinie — évidemment impossible dans un monde fini — et de la dictature des « impératifs technologiques », devaient résulter l’inflation et le chômage, ces deux maladies complémentaires ou complices.

On connaît l’ordre de grandeur des taux de croissance de l’inflation dans les pays de la CEE : de 7 à 8 % par an, en moyenne, avec des pointes pour certains de 13,7 %, voire de 15,9 %, et des minima de 3,1 %, voire de 2,1 % pour d’autres.

Quant au chômage, deux chiffres suffiront ici :

6,1 millions de demandes d’emploi non satisfaites dans les Neuf à la fin de 1978, contre 2,65 millions en 1974 6 .

Il est certain que le chômage actuel est dû en partie à l’automation, c’est-à-dire au « progrès » industriel, substituant la machine à l’ouvrier ; en partie aux énormes investissements dans les secteurs de l’Énergie où le capital compte plus que le travail ; en partie au transfert (par les multinationales) de nos technologies aux pays du tiers monde ; enfin à une certaine lassitude de la société de consommation.

[p. 65] Le chômage n’est donc pas un accident conjoncturel dans notre société. Il résulte au contraire des structures mêmes de cette société et de ses principes sacro-saints de profit prioritaire et de production sans cesse accrue par les technologies de pointe.

Exemples :

— les nouvelles techniques en sidérurgie, appliquées par le Japon, vont permettre une réduction de 70 % de l’emploi dans cette branche (et déjà, la sidérurgie européenne est en crise grave !) ;

— de 1952 à 1973, le nombre des techniciens employés dans l’industrie pétrochimique en France s’est accru de 150 %, mais celui des ouvriers a diminué de 28 % à 6 % ;

— les nouvelles machines utilisées pour la coupe rase ou la plantation mécanique des forêts permettront de supprimer en dix ans les deux tiers des emplois d’ouvriers forestiers ;

— en France seule, dans les Postes, 150 000 emplois sont mis en cause par l’invention technique nommée télécoupleur, qui permet d’envoyer des lettres par TV d’un domicile à l’autre en trente secondes ;

— chaque nouvelle centrale nucléaire produisant 1 000 MW rendrait possible la suppression, pour cause d’automation, d’un minimum de 4 000 emplois ;

— la compétition dans l’industrie automobile amènera [p. 66] les Européens à diminuer de moitié le nombre des travailleurs occupés dans cette branche.

Les effets cumulés de l’inflation et du chômage provoquent nécessairement la détérioration du climat social. On assiste dans la plupart de nos pays — surtout les grands — à une polarisation de l’opinion publique créatrice de haines inexpiables entre une droite et une gauche plus symboliques et mythiques que réelles, mais qui procèdent sans relâche à la condamnation globale et sans appel d’une moitié du pays par l’autre et réciproquement, au nom de principes et de finalités qu’il devient de plus en plus difficile de distinguer et, a fortiori, d’opposer sur les grands thèmes de la croissance à tout prix, des armements et de l’énergie nucléaires, ou encore de l’exploitation du tiers monde à l’enseigne de la Coopération : communistes et conservateurs de l’espèce dure votent ensemble sur tous ces choix — qui sont les choix fondamentaux du siècle !

Ainsi se répand la conviction que le type occidental d’économie n’est plus maîtrisable, ni par la droite qui l’a créé, ni par la gauche qui a plus peur qu’envie d’en hériter. « Au bout de la politique économique actuelle, il n’y a rien, sinon une aggravation de l’un ou de l’autre des aspects de la crise : au bout des périodes de contrôle il y a plus de chômage, au bout des périodes de relance, il y a plus d’inflation. » 7

[p. 67] Après une période exceptionnellement « favorable » de l’exploitation de la technologie fondée sur la science, on s’est aperçu que cette même technologie n’était plus en mesure de se développer à la vitesse et dans les conditions nécessaires pour que la croissance économique produise du vrai « bien-être ». On a découvert la loi des rendements décroissants de la technologie, qui paraît dominer désormais la relation entre le progrès industriel et le bien-être humain.

Dans les pays industrialisés, la pression sociale de plus en plus forte et impatiente a modifié substantiellement la distribution des revenus en faveur du travail et a renforcé la demande d’équipements collectifs. De ces pressions accrues sur le système économique a résulté une forme nouvelle d’inflation généralisée, et une réduction des investissements mettant fin, pratiquement, au dynamisme « exponentiel » de la croissance.

Inflation, chômage, récession, instabilité croissante du système monétaire international, constituent donc les aspects d’une seule et même crise structurelle.

Et l’on ne voit pas que nos États soient en mesure de la maîtriser chacun pour son compte à l’échelle nationale. Pas plus d’ailleurs que les partis ne font voir d’une manière tant soit peu convaincante comment sortir des cercles vicieux qui constituent la crise, dans le système productiviste au sein duquel ils s’affrontent.

Un dernier mot : le pire danger qui menace [p. 68] l’Europe — et à cause d’elle d’abord, mais avec elle demain, le tiers monde — ce n’est pas la récession industrielle, ni l’épuisement des ressources, ni la hausse des impôts, ni l’inflation, ni même la croissance du chômage. Le pire danger est dans une politique économique qui cherche à sortir de ses impasses en exportant vers le tiers monde les causes mêmes de notre crise et les moyens — notamment nucléaires — d’y mettre fin soit par l’asservissement de ses fauteurs, soit par la destruction de ses victimes, qui se trouvent être les mêmes, à savoir nous.

C’est notre modèle de croissance qu’il va falloir changer, notre idéologie de la croissance, et tout de suite les cadres nationaux dans lesquels nous voulions mesurer son « progrès ».

3.

Solutions possibles par l’union et par une restructuration concomitante

Le savoir économique doit s’établir non sur des prémisses de volonté de puissance et de recherche de profit, mais sur celles de la bonne organisation de vie des groupes humains, selon l’étymologie même du terme.

Albert Tévoédjré (La Pauvreté, richesse des peuples.)

La croissance économique à une dimension aboutit à un accroissement des désirs, non du bonheur.

Indira Gandhi.

[p. 69] De ce qui précède résulte à l’évidence qu’à la crise économique actuelle, il n’existe pas de solutions purement économiques.

Les déclarations gouvernementales annoncent tous les six mois environ des mesures propres à nous faire « sortir du tunnel », qu’il s’agisse de l’inflation ou du chômage. Pourtant, ni les États capitalistes, ni les États sociaux-démocrates, ni les États communistes ne peuvent se targuer d’avoir trouvé les meilleures solutions dans le traitement de ces problèmes : ils les ont abordés en effet au nom des mêmes principes de croissance illimitée, et dans le même cadre national où ces problèmes se révèlent insolubles par définition.

Toutes les études récentes conduites aux États-Unis et en Europe sur la « qualité de la vie » sont d’accord pour estimer qu’il s’agit là d’une notion qui n’a pas de contenu « national » : la qualité de la vie est fonction de la perception par l’individu de l’état du système économique, social et politique dans lequel il vit. Or, cette perception porte d’abord sur le milieu géographiquement limité dans lequel son existence se déroule : son habitat, son lieu de travail, les moyens de transport et les services collectifs qu’il utilise, les institutions locales ou régionales auxquelles il peut participer. Une politique de « qualité de la vie » est en fait une politique qui décentralise au maximum les pouvoirs réels et encourage la participation directe des citoyens aux niveaux décisionnels les plus immédiats, les plus proches de la vie de la commune.

[p. 70] De l’ère industrielle, nous devons passer à l’ère des ressources humaines.

L’ère industrielle, parce qu’elle recherchait la maximisation de la production, quel qu’en fût le prix social, appelait la concentration des efforts, le centralisme. Elle appelait une planification nationale et au-delà : des marchés plus étendus, comme l’« Europe des Six », puis des Neuf ou des Douze. Les progrès des multinationales s’inscrivaient dans cette prétendue « nécessité » économique.

L’ère des ressources humaines, en revanche, parce qu’elle recherche en priorité le bien-être, appelle la décentralisation, l’initiative locale, l’autonomie, une refonte des méthodes de production de masse, et une planification régionale.

Des processus de solidarité. — Cependant, toute l’activité économique ne peut pas être décentralisée. Des arbitrages restent souhaitables ou nécessaires au niveau suprarégional ou national voire mondial ou continental ; des processus de solidarité restent à établir ou à maintenir, car les inégalités de distribution de la richesse entre régions, accentuées aujourd’hui par le processus même de la croissance industrielle, doivent être atténuées, sinon totalement corrigées.

Alors l’Europe — mais au sens large de l’union de tous ses pays — retrouve un sens dans l’élan organisé des solidarités transnationales.

[p. 71] Nécessité d’un nouveau modèle européen. — L’Europe a besoin, aujourd’hui, d’un véritable projet régional qui transcende les barrières politiques et douanières, et donne au monde un grand exemple de la capacité de nos peuples à résoudre un problème crucial pour l’avenir de toute l’humanité : celui de la réalisation de nos espérances en termes à la fois de niveau et de qualité de vie, et en pleine solidarité avec les habitants des autres continents.

L’absence, jusqu’ici, d’un projet de ce type, explique la crise du Mouvement européen. Aux yeux d’un observateur extérieur, ce qui manque le plus à l’Europe actuelle, ce sont de vrais projets porteurs d’avenir, capables de redonner une motivation européenne à notre opinion publique.

Projets possibles, possibilités motivantes. — Jusqu’à présent on peut dire, en simplifiant, que les tentatives de projets européens se sont soldées par des échecs. Ce ne sont pas les quelques réalisations technologiques ou leurs retombées industrielles (dans le domaine de l’espace, de l’aéronautique) et encore moins le « marché commun agricole » qui peuvent véritablement motiver la formation ultérieure de l’Europe. Pourtant, ce ne sont pas les possibilités qui ont manqué : c’est le dessein global, c’est le projet d’une société qui dépasse l’ère industrielle en ceci qu’elle entend subordonner l’économie non plus au profit mais à l’homme.

La crise énergétique actuelle offre l’occasion de [p. 72] créer un projet européen qui non seulement éviterait à terme de passer de l’actuelle dépendance des Arabes à une dépendance des Américains, des Russes et des dictateurs africains, mais qui surtout permettrait d’accéder à un système d’approvisionnement en énergie qui serait intégré aux autres activités économiques, sociales et culturelles de nos régions. Et ce projet, étendu sur le plan de la recherche fondamentale à toutes les sources d’énergie (en particulier à l’énergie solaire), pourrait redonner à l’Europe une fonction de pionnier dans un domaine aujourd’hui décisif pour la survie à terme de l’humanité.

Un projet européen dans le domaine des transports pourrait reposer sur le besoin de liaisons ferroviaires rapides entre les grands centres décisionnels urbains, et de substitution généralisée des services publics aux autos privées partout où cela serait à la fois économique (temps, énergie, coûts, efficacité) et favorable au moral des usagers.

Un projet alimentaire devrait s’appuyer sur l’existence d’une industrie décentralisée dans ce secteur, appuyée sur une politique planétaire.

Un projet commercial pourrait éviter que la vente aux pays du tiers monde d’usines clés en main n’aboutisse à la fois au chômage et à l’accroissement de nos importations.

D’où l’on tire deux conséquences immédiates :

1° Pas d’économie européenne sans politique européenne. Alors que nous assistons à une globalisation [p. 73] des problèmes à l’échelle mondiale, que les interdépendances augmentent et que des menaces sérieuses mettent en danger l’avenir de l’humanité, le monde a besoin d’une Europe forte et unie, capable d’accomplir une tâche importante au niveau de la solidarité des peuples de la Terre.

2° Pas de vraie « Communauté européenne » sans participation à tous les niveaux de décision.

Dans la société industrielle ordonnée à la production et à la consommation quantitatives, selon les calculs inexplicables de centres lointains et anonymes, l’individu ne se sent plus sécurisé par des structures sociales accoutumées et stables. Sans aucune assurance pour son emploi demain, sans nul pouvoir sur les politiques économiques et monétaires qui décident de son destin concret, il est livré sans défense aux pressions extérieures massives de l’État, du marché, des employeurs, ou d’un climat publicitaire qui l’entretient dans l’obsédante poursuite de « satisfactions » matérielles presque jamais atteintes, ou rarement suffisantes une fois atteintes par chance.

D’où les sentiments d’insécurité et de frustration qui caractérisent notre climat social, et qui révèlent la désastreuse décadence des réalités communautaires en Occident.

L’une des raisons en est dans la distance croissante entre l’individu et les processus décisionnels qui [p. 74] affectent son présent et son avenir : il n’a plus de pouvoir sur eux.

En termes politiques, le remède consistera donc dans le regain d’intérêt pour les communautés locales et régionales : là seulement l’homme et la femme peuvent faire entendre leur voix, peuvent être libres, parce qu’ils sont responsables.

Les remèdes à la crise économique consistent dans une nouvelle méthode d’analyse des besoins humains, partant des besoins organiquement et moralement vitaux, non de la seule volonté de profit des grandes entreprises. D’où la création de petites unités de production, ménageant une plus réelle participation aux décisions ; et sans doute, une évaluation nouvelle du rôle des gouvernements : instruments au service des citoyens.

Activités, emploi, chômage

On a calculé que l’ensemble des tâches d’un État industriel, inclus les agences pour le chômage et les autres secours sociaux, pourraient être accomplies par 15 % des forces de travail aujourd’hui disponibles. Cette transformation difficile n’est pas impossible. Elle exigerait des politiques à longue vue et probablement impopulaires aux débuts, dans certains pays, mais elle pourrait conduire à un type de société qui maintiendrait un haut niveau matériel et créerait en même temps des possibilités d’éducation et de culture encore inconcevables aujourd’hui.

[p. 75] Le nombre des chômeurs dans le monde s’accroît de 100 par minute 8 . Dans cette situation, il ne saurait plus être question, sérieusement, de « stimuler la demande » (artificiellement), ni de rechercher la dilution des forces de travail par l’introduction de postes non nécessaires et de productivité inférieure.

Un consensus est en train de se former et commence à se manifester parmi les économistes les plus sérieux (c’est-à-dire les moins routiniers) du tiers monde comme des États-Unis et de l’Europe, ainsi que dans les milieux syndicaux non communistes. Les solutions au problème crucial du chômage comme produit structurel de la société industrielle doivent être cherchées sans délai dans les directions suivantes :

— raccourcir le temps de travail ;

— allonger (réellement, c’est-à-dire déduction faite du temps de déplacement) le temps des loisirs, ou le temps libre pour d’autres activités ;

— développer une agriculture plus autonome, mieux adaptée aux conditions spécifiques — écologiques et sociales — des régions de l’Europe ; plus diversifiée ; moins importatrice d’énergie ; plus soucieuse de résultats qualitatifs que de profits rapides obtenus aux dépens des systèmes et des régimes de relations sociales, [p. 76] psychologiques et culturelles d’une population donnée, en Europe comme dans le tiers monde ;

— développer un artisanat communautaire, familial, individuel, et toutes les formes d’arts manuels ; multiplier les seconds métiers (non concernés par la limite d’âge) ;

— réduire la bureaucratie par une décentralisation effective, poussée jusqu’à la région, et permettant à celle-ci de reprendre l’initiative (dans le cadre général et moyennant les arbitrages éventuels d’agences de concertations nationales ou fédérales) ;

— régionaliser les ajustements de l’offre et de la demande d’emplois, moduler l’orientation vers des emplois diversifiés, selon les coutumes et les relations de voisinage, en prenant avantage des chances, localement mieux visibles et multipliées, de combiner des activités de secteurs différents ;

— obtenir une concertation internationale sur les transferts de technologies, afin d’éviter qu’ils ne détruisent les écosystèmes dans les pays récepteurs, puis qu’ils n’augmentent le chômage dans le pays d’origine — celui-ci devenant importateur des produits de ses propres techniques, au détriment de ses propres entreprises qui tombent en faillite et licencient…

Toutes ces flèches indicatrices traduisent un même souci d’ordonner l’économie — le travail des [p. 77] hommes et les moyens de subsistance qu’ils en tirent — au bien-être réel du plus grand nombre possible de personnes réelles, plutôt qu’au profit en monnaie d’un -nombre toujours plus restreint de sociétés toujours plus anonymes et toujours plus irresponsables.

D’urgence

Il est temps de mettre l’économie au service des finalités reconnues de notre société, et non plus de prétendus « impératifs » qui nous empêcheraient de le faire « pour le moment ».

Il est temps de chercher les moyens immédiats d’obéir au seul impératif indiscutable : celui du désarmement nucléaire, condition de la survie de l’espèce humaine en tant que civilisation.

Il est temps de libérer l’économie mondiale de sa servitude la plus angoissante : la production, pour 350 milliards de dollars par an, d’armements qui ne servent qu’à se neutraliser potentiellement, et sont, au mieux, d’utilisation nulle.

Et cette économie libérée de l’obsession de la guerre, c’est-à-dire du suicide de l’espèce, il est temps de l’ordonner aux buts humains, mais aussi aux limites que lui posent les réalités sociales et naturelles qu’elle avait cru pouvoir éliminer de ses comptes.

Il est grand temps que « R & D » (la Recherche et le Développement, sigle et termes sacralisés par [p. 78] l’industrie et la technocratie contemporaines) se portent vers des domaines nouveaux, non encore colonisés par les États-nations, non encore structurés et dimensionnés par les « impératifs » de la préparation à la guerre, donc de la centralisation.

Parlant de la mise en place de structures fédérales en Europe, Louis Armand avait formulé une règle d’or qui trouve ici ses applications : « Développons en commun ce qui est neuf. Laissons de côté les héritages du passé dont l’unification prendrait trop de temps, demanderait trop d’énergie et soulèverait trop d’opposition. »

Si l’on veut vraiment unir l’Europe, il faut partir d’autre chose que de ses facteurs de division, il faut bâtir sur autre chose que sur les obstacles à l’union, espérer sur un autre plan que celui où l’union s’est révélée impossible. Ces réalités neuves, ou en pleine transformation, nous les trouverons aujourd’hui dans le domaine de l’Énergie, dans les problèmes de l’Écologie, et dans la montée des Régions.