(1961) Vingt-huit siècles d’Europe « Avant-propos » pp. 7-8
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Avant-propos

Ce n’est pas une histoire de l’Europe qu’on va lire, mais seulement une chronique — illustrée de citations — des prises de conscience successives de notre unité de culture, des temps homériques à nos jours.

Au cours de ces trois millénaires, combien d’auteurs ont-ils écrit sur le sujet qui nous occupe ? On en trouve nommés près de 2.000 dans l’index d’un ouvrage récent sur l’histoire de l’idée européenne, où n’ont été retenus que les meilleurs ou les plus significatifs. J’ai choisi de citer ceux qui demeurent actuels et peuvent encore parler aux hommes de cette époque, soit en tant que témoins des origines de notre civilisation ou de l’apparition de ses problèmes cruciaux au niveau de la conscience et de l’histoire ; soit en tant que précurseurs ou champions des plans d’union fédérative qui, sous nos yeux, commencent à prendre corps.

De cette évolution, qui va du Mythe au Fait en passant par les Utopies et par une série de Plans issus les uns des autres, quelques thèmes généraux se dégagent. Si je les formule au seuil de cet ouvrage, c’est dans l’espoir que le lecteur les prenne pour guides dans un dédale de citations tirées de vingt-huit siècles de littérature, d’histoire et de philosophie en douze langues anciennes et modernes :

1. L’Europe est beaucoup plus ancienne que ses nations. Elle risque de périr du fait de leur désunion et de leurs prétentions — toujours plus illusoires — à la souveraineté absolue. Au contraire, leur union sauverait l’Europe, en sauvant du même coup ce qui reste valable dans nos fécondes diversités.

2. L’Europe a exercé dès sa naissance une fonction non seulement universelle, mais, de fait, universalisante. Elle a fomenté le Monde, en l’explorant d’abord, puis en fournissant les moyens intellectuels, techniques et politiques d’une future unité du « genre humain ». Elle demeure responsable d’une vocation mondiale, qu’elle ne pourra soutenir qu’en fédérant ses forces.

[p. 8] 3. L’Europe unie n’est pas un expédient moderne, économique ou politique, mais c’est un idéal qu’approuvent depuis mille ans tous ses meilleurs esprits, ceux qui ont vu loin. Homère déjà qualifiait Zeus d’europos, adjectif signifiant « qui voit très loin ».

4. Nous ne trouverons l’Europe qu’en la faisant, comme l’enseigne le mythe de Cadmus, qu’on va citer. Le vrai moyen de la définir, c’est de la bâtir. Et il s’agit bien moins de la délimiter dans le temps de l’histoire et l’espace terrestre, que de renouveler sans cesse le rayonnement de son génie particulier, qui se trouve être, justement, universel.

J’étais loin de soupçonner l’ampleur et la complexité de la matière lorsque j’entrepris cet ouvrage. Je suis allé de découverte en découverte, et mon espoir est que le lecteur participe au plaisir que j’y ai pris.

Il me reste à remercier ceux qui m’ont conseillé et guidé dans cette aventure. Et tout d’abord M. Hjalmar Pehrsson, chef du département des éditions au Centre européen de la Culture, qui eut la première idée de cette anthologie, et auquel je dois une bonne part des recherches bibliographiques qu’elle impliquait.

Parmi les historiens contemporains dont les travaux m’ont inspiré, il me plaît de citer au premier rang Gonzague de Reynold et son monumental ouvrage en 8 volumes sur la Formation de l’Europe. Puis Carlo Curcio et ses deux volumes exhaustifs intitulés Europa, Storia di un’idea ; Heinz Gollwitzer et son étude exemplaire sur l’idéologie européenne aux xviiie et xixe siècles, Europabild und Europagedanke ; enfin les trois auteurs classiques d’ouvrages de base sur l’internationalisme européen, Jacob ter Meulen, Christian L. Lange et Théodore Ruyssen. Un Suisse, un Italien et un Allemand, un Hollandais, un Norvégien et un Français. Ceux, dont je souhaite la venue prochaine, qui entreprendront d’améliorer ce premier essai téméraire d’orientation dans un sujet illimité, puiseront sans doute à d’autres sources que j’ignore, mais n’en trouveront pas de plus sûres.

D. de Rougemont.