(1984) Gazette de Lausanne, articles (1940–1984) «  Les mythes sommeillent… ils vont se réveiller [Entretien] (9-10 février 1963) » pp. 17-18
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Les mythes sommeillent… ils vont se réveiller [Entretien] (9-10 février 1963) q

Quand Denis de Rougemont était en Amérique, il lui arriva un jour de décrocher son téléphone, et d’entendre à l’autre bout du fil une voix annoncer : “Ici Albert Einstein”. Il se souviendra toujours du choc. Un mythe avait pris corps… “J’ai lu votre bouquin sur la bombe atomique”, dit le père de la Relativité universelle. « Voulez-vous passer la soirée chez moi ? » Un feu pétillait dans le salon de Ferney, Denis de Rougemont me racontait l’histoire, et à mon tour j’enregistrais une voix, un visage, une stature qui revendiquaient la légitime propriété du nom. Un œil clair, un menton lourd (les photographies connues soulignent toujours ce regard vif, un peu ironique, au détriment de cette mâchoire carrée), les doigts coupés court. Voilà donc, parmi les innombrables chasseurs de mythes qui écrivent aujourd’hui des livres, un de ceux qui a fait, avec simplicité, les prises les plus sensationnelles.

— Quelque chose m’inquiète, dis-je. L’Amour et l’Occident vous a valu de beaux triomphes. Les hypothèses que vous aviez lancées alors sur les cathares et sur l’amour courtois, après avoir ligué contre vous les historiens, la Sorbonne et Jean-Paul Sartre, ont été confirmées avec éclat par de récents travaux d’érudition. Bon. Mais vous tentiez aussi d’expliquer l’homme contemporain. Et lui, depuis quelques années, me semble avoir beaucoup changé… Les années trente, puis la guerre, n’ont-elles pas porté au romantisme, donc à l’amour-passion, un coup mortel ?

— Pas mortel. Mais dur. J’ai provisoirement modifié ma perspective. Quand j’écrivais mon livre, je dénonçais les mythes qui corrodent l’institution du mariage, qui défient la morale et la raison. Aujourd’hui, les mythes s’évanouissent. Nous devenons très « raisonnables ». Les arts mêmes ne veulent plus exprimer la part instinctive de l’homme, ce que j’appelle son animisme. Les musiciens (comme le dit Ansermet), les peintres, les écrivains refusent de donner forme à l’irrationnel, ils ne veulent plus être poètes, ils calculent, ils cherchent de façon purement intellectuelle de nouveaux langages…

— Ce qui nous donne une impression de sécheresse, d’épuisement. Ne croyez-vous pas que l’Europe est épuisée ?

— Absolument pas. D’ailleurs, si elle l’était, qui reprendrait le flambeau ? Les autres civilisations, oui, sont épuisées. Elles ne font, pour l’essentiel, que prendre ce que nous leur donnons.

— Mais si nos mythes sont morts…

— Ils sommeillent. Ils attendent que nous soyons tout à fait sortis de cette période d’anarchie, que nous mettions en place de nouvelles conventions, de nouvelles contraintes. Et alors nous aurons de nouveau l’envie de nous libérer de quelque chose.

— Mais la société européenne n’a jamais été moins asservie par les impératifs ou par les interdits de la religion…

— Moi, je crois que le christianisme a repris sa marche en avant.

— … de la morale et de la hiérarchie mondaine. Il n’y a plus d’obstacles que les mythes puissent tenter de vaincre.

— Pardon ! Il s’en crée maintenant d’énormes et d’inédits. La terre se surpeuple. Chaque être est tellement enserré par les autres, tellement dépendant, conditionné par les autres, que nous parvenons à un choix : régler, réglementer minutieusement chaque détail de notre vie, de nos comportements ; ou bien déclencher des catastrophes. Tout de même, rappelez-vous les prévisions des démographes. Si l’humanité se développe au même rythme, en 2260 il y aura 700 milliards d’hommes, ce qui fera un homme tous les dix mètres. En 2400, nous aurons un mètre carré chacun. Dans moins de 440 ans ! Bien sûr, la statistique aboutit à l’absurde (en 2500, personne ne pourrait s’asseoir sans écraser les pieds d’un autre), mais comment ne pas voir le problème ? Aujourd’hui déjà, notre vie est balisée de feux verts, de feux rouges et de feux clignotants. Nous les respectons, parce qu’en les violant nous nous condamnerions à de terribles accidents.

— Moralité : l’homme tourne à l’automate, il perd sa liberté, son épaisseur de vie, il ressemble à ces montres extraplates…

— Justement ! Et c’est ce qui prépare le réveil de très vieux instincts, de très vieux mythes. Vous savez, l’être humain n’a pas changé dans ses profondeurs, Jung a montré de quelles couches immémorialement superposées, entrelacées, notre moi s’est fait. Notre animisme est assez bien formé, assez puissant, assez rusé pour trouver soudain, quelles que soient les circonstances, de nouvelles portes de sortie.

— Jung a écrit précisément que l’archétype de la Femme a gardé son rôle primordial.

— Mais oui. Les troubadours ne l’avaient pas inventé. Ils lui avaient donné une forme nouvelle. Cette forme lui a permis de prendre un envol extraordinaire.

— Croyez-vous que l’étude systématique du xie et du xiie siècles nous donnerait des éléments d’appréciation pour le xxie  ?

— On peut tracer des perspectives. On ne peut pas prophétiser.

[p. 18] — Il y a un auteur d’anticipation qui a longuement parlé, lui aussi, du surpeuplement, du resserrement de l’humanité. C’est Teilhard de Chardin.

— Et précisément la Femme a dans son œuvre la place d’un symbole et d’une inspiratrice.

— La Femme ?

— Parfaitement. J’ai là par exemple un texte inédit de Teilhard. Il faudra que j’en parle à Lausanne. Voyez ce passage : le Père (qui d’ailleurs a eu dans sa vie un grand amour) parle de la Chasteté comme d’un moyen de parvenir à la vérité. Il le fait dans des termes extrêmement proches du xiie siècle. La Chasteté n’est pas le refoulement de l’amour, la négation de la Femme. C’est au contraire une approche de la Femme. Une sublimation.

— Vous pensez donc que le mythe, après s’être longuement abâtardi, commence à se manifester par quelques signes avant-coureurs ?

— C’est tout à fait possible.

Ici s’est terminé notre entretien, ici commence la conférence de Denis de Rougemont.

« Les modernes — écrivait-il — croient qu’il existe une sorte de nature normale, à laquelle la culture et la religion seraient venues surajouter leurs faux problèmes… Cette illusion touchante peut les aider à vivre, mais non pas à comprendre leur vie. Car tous, tant que nous sommes, sans le savoir, menons nos vies de civilisés dans une confusion proprement insensée de religions jamais tout à fait mortes, et rarement tout à fait comprises et pratiquées ; de morales jadis exclusives, mais qui se superposent ou se combinent à l’arrière-plan de nos conduites élémentaires ; de complexes ignorés, mais d’autant plus actifs… »

N’accueillons pas sans reconnaissance l’homme capable de nous dire savamment, certes, mais avec une fougue et une simplicité devenues rares, de quelle manière, à son avis, nous devons nous comprendre.