(1982) Journal de Genève, articles (1926–1982) « « Oserons-nous encore… » (6 novembre 1956) » p. 1
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« Oserons-nous encore… » (6 novembre 1956) u

Oserons-nous encore nous présenter devant Dieu et demander pardon pour n’avoir pas bougé, pour avoir laissé faire sous nos yeux hébétés, sans un cri, sans un geste — cela ?

Ces voix rauques, jusque dans nos chambres, criant au secours dès qu’on tournait le bouton d’un poste de radio, à nos oreilles, appelant l’Europe, qui ne pouvait pas répondre, appelant l’Europe sans chefs et sans armée, et sans même un porte-parole pour nous dire : allons-y ! pour leur dire : nous voici ! — Ces voix rauques, étranglées maintenant, non je n’oserai pas demander pardon d’être resté paralysé devant leur appel, tant que je n’aurai pas fait tout ce que peut un homme libre pour hâter le jour de la vengeance du peuple hongrois et du châtiment de ses bourreaux.

Les jours du communisme sont comptés. Il a vu son Double effrayant dans les rues de Poznan et de Budapest. À la question : qu’est-ce que le communisme ? le monde entier répondra désormais : la théorie du crime et sa pratique massive, le massacre des ouvriers succédant à celui des paysans, l’incompétence brutale avouée périodiquement, la trahison des chefs dont pas un seul n’est mort sous les balles  des « réactionnaires », car c’est entre eux qu’ils se sont tous assassinés depuis trente ans, la misère collective et le canon des chars dans la foule serrée chantant la liberté.

Mais avant que l’Histoire et la colère des peuples l’ait balayé de la planète, le communisme russe peut encore écraser d’autres capitales de l’Europe, massacrer d’autres foules révoltées, et liquider d’autres élites sans armes. Nous devons à la passion de Budapest martyre une réparation sans merci, vigilante, obstinée, sans éclat, comme il convient à la repentance active.

Nous devons tout d’abord faire l’Europe, pour qu’il y ait à l’appel de tous nos frères de l’Est une réponse qui ne dépende plus des élections locales d’un peuple d’outre-mer, mais de nos seules consciences, advienne que pourra.

Nous devons mettre le communisme au ban de l’humanité civilisée. Et cela signifie pratiquement : rompre toutes relations, diplomatiques ou autres, avec la Russie soviétique, ses clients et ses partisans.

Je crois avoir été le premier à proposer, ici, la reprise du dialogue culturel avec les Soviétiques délivrés de Staline. Des rencontres privées ont suivi mon appel. Les Russes s’y sont montrés lourds et stupides, les marxistes parisiens ridicules. Mettons fin à cette comédie. Nous savons désormais que les Russes, dès qu’ils le peuvent, utilisent les négociations pour arrêter et tuer ceux qui viennent négocier.

Le communiste actuel, plus encore que le fasciste, est un malade mental, ou, s’il est sain d’esprit, c’est un criminel en puissance : c’est un homme qui approuve, excuse et justifie, les massacres de Budapest ; qui trouve cela moins grave que d’arrêter Nasser, s’il prétend écraser Israël. On ne peut pas discuter avec ça.

J’écris, et les Hongrois tombent sous les  balles des Russes. Je n’écris pas pour mettre ma conscience à l’aise. Je veux certes la mettre à l’aise, et tout homme doit le vouloir avant tout, mais ce n’est pas un article qui pourrait y suffire, il faut agir. Je parlais d’une action vigilante, obstinée. Nous vivons en démocratie, qui veut dire souveraineté du peuple. Or le peuple, c’est vous et moi. Profitant du silence ignominieux qui succède aux flagrants délits, exigeons de nos gouvernements une rupture immédiate avec Moscou. Exigeons la dissolution des partis communistes d’Occident, complices du crime le plus atroce de toute l’Histoire. Refusons ces ballets, ces équipes de football, ces délégations policières ces « gardiens de la paix » aux mains rouges : Budapest nous le crie de tout son sang versé. Et jurons de refuser, dorénavant, de saluer du nom d’homme un communiste quelconque, qui n’aurait pas d’abord abjuré publiquement la cause du crime qu’il a servie.

Et jurons en même temps de faire l’Europe. Cette Europe qui aurait pu, en s’unissant plus tôt, cette Europe qui pouvait, en rassemblant ses forces à l’appel angoissé de la liberté, éviter la honte éternelle qui accable désormais toute cette génération — la Hongrie massacrée sous les yeux de l’Occident, hurlant : l’Europe à l’aide ! et mourant sans réponse.